Un nouvel art de gouverner?

Publié le 09 mars 2008 par Boothroyd

Ce bloc-notes emprunte des voies décidément inédites et presque inattendues à l'origine. Après avoir fait écho à des articles d'un quotidien français sur leur vision (fausse) sur le Québec, je signale à l'attention des lecteurs, le bloc-notes Le Français en Suède, tenu par un étudiant parti... en Suède mais qui, contrairement à moi, est d'une teneur plus philosophique (due certainement à sa formation...) et plus théorique.

Un article a cependant retenu mon attention et je le reproduis ici avec la réponse que j'ai faite. Intitulé "Vers un nouvel art de gouverner II: la question des légitimités", il sera pour moi l'occasion de sortir des sentiers battus de ce que ce bloc-notes vous propose habituellement, pour votre plus grand bien et votre plus grande joie j'en suis sûr...

Pour ceux qui connaissent déjà le blog, j´avais écrit en janvier le premier volet de la série (qui sera longue, je l´espère) intitulée "Vers un nouvel art de gouverner". Une lettre à une amie fut l´occasion de repréciser certains points, d´approfondir mes analyses ainsi que de revenir, un instant, sur la méthode employée.

Je me dois tout d´abord de préciser que cet article est le premier d´une longue série à venir qui reprendra à son compte les critiques adressées à la forme démocratique telle qu´elle est en pratique en France, puis dans les différents pays d´Europe et qui essaiera ensuite d´apporter une modeste contribution aux réponses que pourraient recevoir de tels jugements négatifs. C´est pourquoi la question de savoir s´il va au fond des choses ne se pose pratiquement pas, puisqu´il tentait simplement de dégager des pistes de réflexions face à la critique de l´évolution technocratique du pouvoir, telle qu´elle fut énoncée par Pierre Bourdieu, notamment quand il affirme :

« Cette noblesse d'Etat, qui prêche le dépérissement de l'Etat et le règne sans partage du marche et du consommateur, substitut commercial du citoyen, a fait main basse sur l'Etat; elle a fait du bien public un bien prive, de la chose publique, de la République, sa chose. Ce qui est en jeu, aujourd'hui, c'est la reconquête de la démocratie contre la technocratie:il faut en finir avec la tyrannie des "experts", style Banque mondiale ou F.M.I., qui imposent sans discussion les verdicts du nouveau Léviathan (les "marches financiers"), et qui n'entendent pas négocier mais "expliquer"; il faut rompre avec la nouvelle foi en l'inévitabilité historique que professent les théoriciens du libéralisme; il faut inventer les nouvelles formes d'un travail politique collectif capable de prendre acte des nécessites, économiques notamment (ce peut être la tache des experts), mais pour les combattre et, le cas échéant, les neutraliser » (Pierre Bourdieu, « Combattre la technocratie sur son terrain »).

Ce qui ne signifie absolument pas que je donne ma sainte approbation à de tels propos polémiques. Mais, je crois, comme Luc Boltanski, que le travail de quiconque prétend réfléchir, est de théoriser les peurs ressenties par certains, leur donner une force critique réelle. L´expérience, j´en ai la conviction, peut nous donner une matière si riche, si dense à penser que le moindre texte, si intelligent soit-il. Les auteurs convoqués doivent venir ensuite, pour appuyer le travail de réflexion et l´approfondir. Ainsi je donne toute ma caution aux propos du sociologue lorsqu´il constate :

"S’estomper la séparation entre les explications du sociologue et les histoires que les acteurs constituent pour donner sens à ce qui leur advient, ce qui me conduisait à me poser des questions, au fond assez naïves, sur la relation entre les interprétations prétendant à une validité scientifique et les interprétations en œuvre dans la vie quotidienne. La sociologie quittait son piédestal extérieur pour reprendre pied dans la vie de tous les jours : celle où les personnes luttent, interprètent, se justifient et agissent aussi en fonction du sens qu'elles confèrent à leurs actions" (Luc Boltanski, "La cause de la critique", Raisons politique, 3, p. 173-174).

Voilà peut-être mon côté trop aristotélicien. Ce qui m´a amené à remarquer un profond changement dans l´utilisation des « experts ». Mon but n´est absolument pas d´affirmer que le politique a disparu, qu´il n´y a plus de référence au bien commun, et que nous tendons uniquement vers un règne sans partage des experts, donc de l´intérêt particulier d´un caste. Néanmoins, je ne peux m´empêcher d´exprimer le sentiment d´une compétition, que dis-je, d´une contamination des deux sphères, électives et technocratiques. Lorsqu´on peut voir s´exprimer, au journal télévisé, des conseillers de l´Elysée qui n´hésitent pas à avancer des propositions de lois, à dicter leurs volontés pour la modernisation ou prétendue telle du pays, je ne peux que penser qu´il y a devant nous un nouveau rôle de l´expert qui n´a pas encore été théorisé (et on l´a encore vu dans la présentation des résultats de la Commission Atali, il nomme un certain nombre de « décisions » pour la France, et ce terme laisse penser que de la connaissance à la décision politique il n´y aurait qu´un pas, si petit, à franchir). C´est pourquoi le propos de Raymond Aron, dans Démocratie et Totalitarisme, m´apparaît comme fort éclairant, mais comme quelque peu daté.

Vous citez un tel passage :

« Le fonctionnaire est compétent, il sait ce que l´on peut faire, mais il n´a aucun titre à décider, par essence il est neutre ».

Je donne évidemment tout mon assentiment à un tel propos. Mais de l´essence aux réalités il y a sans nul doute un écart évident que certains n´ont aucun mal à franchir. Émerge alors à mon avis une nouvelle forme de légitimité, qui ne passe aucunement par la forme électorale, qu´on pourrait nommer une « légitimité de connaissance » et qui donne droit à prendre parti dans le processus de décision publique. On pourra alors évoquer ce passage essentiel :

« L'administration en général et les hauts fonctionnaires en particulier légitiment leur emprise sur les choix collectifs et se protègent des critiques externes en se prévalant de la possession d'un savoir technique que ne possèderaient pas les élus, et qui est attesté par leur mode de recrutement et de formation. Ils seraient là pour rappeler les contraintes du réel et éviter les erreurs; et"grâce à leur médiation, la décision sera le produit, non plus de considérations contingentes et subjectives, mais d'une analyse rigoureuse, incontestable". Cette « dépolitisation" des problèmes par "technicisation" permet d'autant plus de légitimer leur influence que les hauts fonctionnaires mettent en avant leur neutralité. (Jacques Chevallier, Science administrative).

.%20Cette%20%C2%AB%C2%A0d%C3%A9politisation">

L´apolitisme des technocrates semble non pas une carence inhérente à leur fonction, qui ne leur donnerait pas droit de « décider », d´intégrer leurs conseils au sein d´une visée générale, mais peut-être une arme, une façon d´esquiver le débat démocratique. Je ne prétends absolument pas que tel est toujours le cas, mais je ne peux qu´approuver ce qui vient d´être dit lorsque je repense aux images, terrifiantes, choquantes, de conseillers qui s´expriment librement sur la politique générale de notre pays.

C´est donc ce qui m´a amené à voir la prise de décision non comme un acte unilatéral de celui qui dispose de la « légitimité d´établissement », selon le vocabulaire de Pierre Rosanvallon (La contre-démocratie, La Politique à l´âge de la défiance), donc de l´élection, mais comme l´enjeu d´une lutte entre différentes légitimités, celle de l´administration, des conseillers, des acteurs du monde du travail, des élus, chacun prenant une part plus ou moins importante dans l´élaboration de la norme à venir. Comme le dit le sociologue et historien lui-même, dans un entretien inédit à France culture :

« et là, j’ai essayé de montrer que, quand on essaye de comprendre la démocratie, il ne faut pas simplement regarder le continent institutionnel qui est réglé par les élections, et dont le but est d’organiser la confiance »

Est-ce à dire pourtant qu´il y a là l´exercice d´un débat démocratique au plus haut niveau de l´Etat entre les différentes légitimités ? Je crois plutôt à un combat destiné à orienter la politique du pays. Quel est donc le rôle du politique, légitimé démocratique, dans ce nouvel ordre des choses ? C´est à cette question qu´essaiera de répondre un article qui suivra, car elle demeure fort complexe. Toutefois, lorsque j´examine de tels mouvements, je ne peux m´empêcher de penser à deux réflexions de Michel Foucault, à la fin de La Volonté de Savoir :

« C’est que le diagramme est profondément instable et fluant, ne cessant de brasser des matières et des fonctions de façon à constituer des mutations »

« Le caractère implicite des grandes stratégies anonymes, presque muettes, qui coordonnent des tactiques loquaces dont les inventeurs ou les responsables sont souvent sans hypocrisie ».

Là où il y a pouvoir, il y a résistance. Celle-ci n’est jamais en rapport d’extériorité en raison du caractère profondément relationnel des rapports de pouvoir : « ils ne peuvent exister qu’en fonction d’une multiplicité de points de résistance ; ceux-ci jouent … le rôle d’adversaire, de cible, d’appui, de saillie pour une prise ». Ne faudrait-il pas faire, comme il y invite, le codage des points de résistance pour mieux comprendre les rapports entre technocratie et démocratie ?

.%20Cette%20%C2%AB%C2%A0d%C3%A9politisation">

Ma réponse se concentre sur la vision qu'on peut avoir des conseillers:

J'ai eu un grand plaisir à lire à ce premier article d'une longue série et, très respectueusement, je veux tout de même pouvoir apporter une ou deux précisions ou recadrages. Je n'aurais pas le luxe d'avoir des citations théoriques à l'appui mais prolonger une discussion peut se faire sans cela, du moins je l'espère.

Le point qui a particulièrement retenu mon attention concerne les conseillers qui s'expriment librement sur différentes antennes et qui semblent même à la source de nouveaux projets de lois, passant outre le rôle de l'élu démocratiquement élu.

Il y a là un problème de point de vue, de même qu'une erreur de communication manifeste.

D'un côté, le conseiller ne s'exprime jamais en son nom propre mais par le titre de conseiller. Il se pose donc en représentant de celui qu'il conseille, le chef de l'Etat dans notre cas le plus souvent. Les éléments donnés aux journalistes et qui se veulent, à terme, des projets de loi, ne sont pas des avis personnels des conseillers mais l'opinion du chef de l'Etat au travers de ceux-ci.

Vient là la notion de travail d'équipe, l'exécutif en une, par le gouvernement d'une part mais aussi au travers de la cellule présidentielle. Le conseiller qui vient donc s'exprimer affirme la cohérence de sa pensée avec le chef de l'Etat, il ne serait plus conseiller dans le cas contraire, tout en portant la parole du chef de l'Etat sur les plateaux de journalistes.

L'erreur de communication viendrait, selon moi, de la mauvaise affirmation du statut de celui qui parle. Le conseiller en tant que tel n'est pas légitime si son rapport avec le Président n'est pas clairement identifié. Pour autant son statut peut être égal à celui d'un ministre, en tant que membre de l'équipe exécutive - sachant que le ministre n'est pas plus élu que le conseiller, les deux sont nommés, n'ont à rendre de compte qu'à celui qui les a nommés et logiquement ils travaillent tous dans le même sens.

Je comprends néanmoins le trouble que cela peut produire sachant la nouveauté de l'événement. Mais cela est à rapprocher, je pense, de la nouvelle conception de la Présidence en France, qui viserait à terme, d'un côté la suppression du Premier Ministre, et de l'autre, un chef de l'Etat pleinement engagé dans la politique à tous les niveaux - ses conseillers devenant en quelques sortes ses nouveaux Premiers Ministres.

A noter que depuis que les réformes constitutionnelles ne sont plus (encore) à l'ordre du jour, les conseillers se sont tus, réalisant peut-être l'avance qu'ils avaient pris sur la situation de fait.

A mon sens, l'expression de conseillers est donc heureux en tant qu'ils sont la preuve d'un travail d'équipe, qui se révèle comme tel, et qui permet de faire passer le message avec une certaine cohérence (à nuancer selon la qualité des interventions).