Paris, my dear ...

Par Anne-Laure Bovéron

A Véronique.

"Né en en 1887, il doit son nom à une divinité dont la statuette trônait dans une corniche, de l'autre côté de la rue. Fin 19e, le journaliste et homme politique Charles Maurras le célèbre. Il écrit, au premier étage de l'établissement, un roman dont le titre rend hommage à ce lieu. D'autres écrivains, poètes, artistes hanteront ces murs, tels les amants de Lou et d'Elsa. Ou encore, sous l'Occupation, quand ils désertent les terrasses du 14e arrondissement, les amoureux Jean-Paul et Simone. Un Pouilly fumé, servit dans un verre nominatif y est offert quotidiennement, une année durant, à l'auteur qui reçoit le prix qui porte son nom. Il s'agit du ... "


Sous un léger soleil de mars, une touche de blanc, au pied d'une immeuble en pierre de taille, rayonne. Des liserés de vert rehaussent l'éclat du store, soulignent la transparence de la verrière qu'il chapeaute. Au premier étage, au milieu des bouquets d'arbustes soigneusement taillés en boule se dressent dans les courbes une enseigne. Toute une histoire, un brin d'autrefois et de mythes, un rendez-vous qu'il ne fallait plus manquer. "Café de Flore". Toutes les tables sur le trottoir sont occupées. Elles courent sur le bitume du boulevard St-Germain-Des-Près et de la rue St-Benoît, dessinant ainsi un angle doux. Il règne une douce euphorie en cette fin de matinée et des langues étrangères se battent en duel d'une table à l'autre. Une indication, "Tirez". S'ouvre alors un espace étroit, comme une bordure tampon entre l'extérieur et l'intérieur. Un sas. La langueur des habitués règnent. Ils semblent avoir oublié de parader, de se montrer. Ils prennent seulement leur café. Des journaux dépliés, des ordinateurs ouverts, des tasses de café et des croissants sous cloche siègent sur les tables. Un paillasson, un pas. Et, la plongée. Un brouhaha accueillant, la valse de sept serveurs en costume noir, les cliquetis des boissons que l'on prépare ou dessert. L'ambiance n'a plus rien à voir avec celle guindée, stéréotypée que donne les abords du bar. Sur les banquettes rouges, sous les miroirs, des couples, des solitaires, une petite famille, une sommité désistuée, des habitués qui n'ont pas un regard pour le décor et deux curieuses éberluées. Dans un coin, près d'une autre entrée, trois hommes en costume barrent l'accès à la salle du premier étage. Mais le regard grimpe, lui, en suivant, au mur, les informations d'un autre temps, gravées dans l'émail aujourd'hui ébréché. "Téléphones et toilettes au premier". Des affiches, des photos, un univers entourent la guérite tenue par un homme carré. Il compte des billets. Caisse et réservation. Il faut parfois avoir ses entrées pour côtoyer les fantômes. A l'autre bout de la salle, une percée. Et les bouteilles s'alignent en hauteur. Les plongeurs naviguent, verres propres, verres sales. Les cuisiniers et barmans livrent les commandes. Et les serveurs se bousculent. S'évitent. Râlent aussi. Leurs serviettes immaculées pendues à leurs bras dansent. Eux virevoltent entre les tables. Commandes, distribution, encaissement et un changement de service, de clients. Une foule tranquille s'agite. Grouille bientôt. Pourtant il traîne dans l'air une invitation à prendre son temps.