#2 Charles Dickens : dix-sept jours à la tête du Daily News

Publié le 04 mars 2012 par Mentre

Le très bref passage de Charles Dickens à la rédaction en chef du Daily News —dix-sept jours— est pour beaucoup un mystère. Qu’allait faire celui qui était alors un auteur reconnu dans cette galère et pourquoi a-t-il démissionné si rapidement? 

Charles Dickens va mener toute sa vie une double carrière de romancier et d’homme de presse, le tout étant étroitement mêlé à sa vie personnelle. Par exemple il va se marier en 1836 avec Catherine [Kate] Hogarth, la fille de George Hogarth le rédacteur en chef de The Evening Chronicle [voir #1Charles Dickens: le reporter sténographe]. Ce dernier lui avait proposé deux années auparavant son premier salaire fixe, pour publier dans The Evening, ses sketches, repris en recueil plus tard sous le nom d’Esquisses de Boz, Boz étant le nom de plume adopté alors par Dickens. Les aventures de Mr Pickwick, son deuxième « roman »  sera aussi publié sous forme de feuilleton mensuel dans la presse.

Mais très rapidement, bénéficiant de son succès de romancier [Pickwick est un immense succès], Charles Dickens se voit offrir de nouvelles opportunités de travail. En 1836, il démissionne de son poste de reporter au Morning Chronicle (il n’y sera resté que 2 ans). Alors qu’elle perd l’une de ses meilleures plumes, sa démission facilement acceptée semble-t-il par la direction du journal, en l’occurrence, John Easthope, qui vient [en 1834] de racheter le journal pour la somme considérable pour l’époque de 16.500 £. Mais Charles Dickens conçoit immédiatement de l’amertume dans le simple fait qu’on ne lui reconnaisse pas ses mérites. Cela provoquera chez lui ce que Rosemarie Bodenheimer qualifie « d’explosion de colère » qui se traduira dans une lettre cinglante:

À de nombreuses reprises j’ai sacrifié ma santé, mon repos et mon confort personnel, pour, sur des questions importantes, marquer par mon zèle mon intérêt pour le journal, faisant ce qui auparavant avait toujours été considéré comme impossible, et ce qui ne sera, très probablement à l’avenir, jamais accompli de nouveau. Pendant toute la période de mon engagement où il y avait une tâche difficile et harassante à accomplir —voyager, avec un préavis de quelques heures des centaines de miles dans le cœur de l’hiver— quittant les chambres chaudes et encombrées pour écrire, pour se jeter dans la nuit dans un carriole inondée — (…) rédigeant des discours parmi les plus importants dans toutes les circonstances possibles et imaginables— c’est pour ce travail [Dickens emploie "duty", "devoir"] que j’ai été sélectionné. (2)

Mais, il ne tourna pas la page de la presse, car immédiatement —il a alors 25 ans—, il accepte la rédaction en chef [editor] d’une nouvelle revue littéraire Bentley’s Miscellany. La revue sera ouverte aux auteurs débutants comme Dickens l’explique :

Ces pages [de la revue] ne seront pas fermées à ceux qui, possédant un réel talent et un mérite susceptible d’être récompensé, ont encore un nom à gagner. Nous avons toute confiance dans le fait, que ce périodique, sera peut-être [l'occasion] de faire connaître auprès du grand public des auteurs qui méritent sa reconnaissance mais qui, pour le moment, demeurent quasi-inconnus.

« Dickens fait passer le souci de la souffrance individuelle avant les grandes théories générales »

Cette revue de 80 à 100 pages par livraison,  dans laquelle il signe les billets d’introduction de son pseudonyme Boz, sera abondamment illustrée. C’est à cette occasion que Charles Dickens va travailler avec le dessinateur Isaac Cruikshank pour son —déjà— troisième roman Oliver Twist. Une œuvre engagée, en ce sens, explique Jean-Pierre Ohl, que ce radical sentimental  »fait passer le souci de la souffrance individuelle avant les grandes théories générales, la charité et la sympathie instinctive avant la rationalisation des problèmes sociaux » (1).

Oliver Twist est en effet un enfant victime [collatérale dirait-on aujourd'hui]de la Poor Law, une loi pourtant progressiste, votée en 1834 [elle sera abrogée en 1847] qui faisait obligation à chaque municipalité de créer une workhouse [hospice]. Las, les conditions de vie à l’intérieur de ces workhouses sont épouvantables. Cela sera résumé en un dessin de Cruikshaw et une scène racontée par Dickens, où l’on voit Oliver Twist fraîchement arrivé dans l’orphelinat se lever, après avoir mangé sa maigre ration, pour demander « plus »

Une scène dont voici le début du dialogue:

« Quoi? fit enfin le surveillant d’une voix faible
— S’il vous plaît, répéta Oliver, j’en voudrais encore »
Le surveillant allongea un coup de sa louche sur la tête de l’enfant et enserra celui-ci dans ses bras en hurlant pour appeler le bedeau.

Très rapidement, les relations entre Dickens et le propriétaire du journal, Bentley, vont se dégrader. À l’origine du différent, un contrat d’édition. Dickens s’est engagé avec Bentley pour deux livres à venir, et tout naturellement, il estime qu’Oliver Twist est l’un de ces ouvrages. Bentley ne l’entend pas de cette oreille. Pour lui, explique Jean-Pierre Ohl, « Oliver Twist n’est rien d’autre que la contribution mensuelle de Dickens au Bentley’s Miscellany, pour laquelle l’auteur reçoit déjà un salaire » (3). Le combat durera deux ans et Dickens en sortira vainqueur, non sans avoir traité élégamment son adversaire de « Burlington Street Brigand« , du nom de la rue londonienne où ce dernier avait établi sa maison d’édition.

100.000 livres seront investies dans le Daily News

Quelques années plus tard, Charles Dickens va se lancer dans une autre aventure autrement ambitieuse avec The Daily News. À l’origine du projet, Charles Dickens. Il s’est vu proposer par le directeur du Morning Chronicle de (re)devenir un contributeur régulier du journal. Il est loin d’être enthousiaste et décide de parler de cette offre à un ami proche John Forster ainsi qu’à ses deux imprimeurs William Bradbury et Frederic M. Evans, qui étaient aussi les propriétaires du magazine satirique Punch. Ils vont décider, avec le support financier de Joseph Paxton, qui est entre autres [il est aussi botaniste]  le directeur général d’une compagnie de chemin de fer, les Midland Railways, et qui dessinera plus tard les plans du Crystal Palace,construit à l’occasion de l’exposition de Londres de 1851, de lancer un quotidien qui sera le concurrent direct du… Morning Chronicle.

L’affaire est d’importance. Monter un quotidien à cette époque cela signifie embaucher une douzaine de reporters parlementaires, environ six « law reporters » [faits divers et compte-rendus de procès], un correspondant dans chacune des grandes capitales européennes, des journalistes connus, des correspondants provinciaux sans compter les pigistes, baptisés « penny-a-liner« . On estime alors le coût hebdomadaire d’une rédaction à environ 320 £ par semaine, sans compter les coûts de l ‘atelier de fabrication (typographie, etc.) qui se montent à environ 200 £ par semaine, sommes auxquelles il faut encore ajouter l’impression et la distribution. Bref, créer un quotidien en 1856 exige des capitaux. Ce non ce sont pas moins de 100.000£ qui vont être investis dans ce projet dans un premier temps [à comparer au coût du rachat d'un journal établi comme le Morning Chronicle, quelques années plus tôt].

Dickens qui est donc à l’origine du projet en devient le rédacteur en chef le 3 novembre 1845, au salaire confortable de 2.000£ l’année [un reporter confirmé gagnait alors 7£ par semaine, soit environ 340£ à l'année] (5). Le projet était déjà bien avancé et une équipe déjà en place. Il se met au travail, dès que l’assise financière du journal est assurée (aux alentours du 17-18 novembre) et s’efforce alors de rassembler la meilleure équipe rédactionnelle possible, en particulier les sept éditorialistes qui abrités derrière un « We » de majesté vont alimenter à tour de rôle les colonnes du journal. Il noue aussi un accord sur la collecte de l’information avec un autre quotidien londonien le Morning Herald. Le  travail est intense. Le 1er décembre 1945 , il écrit à Joseph Paxton pour se plaindre qu’il est « désormais régulièrement surchargé [de travail]« . (6)

La une de The Daily News

Le 21 janvier 1846, le premier numéro —huit pages— est publié. Charles Dickens a écrit l’article de tête, le « prospectus », pour reprendre le langage de l’époque. Il y définit la politique éditoriale qu’entend suivre le journal:

 Les principes préconisés par The Daily News seront des principes de progrès et d’avancement; ils porteront sur l’éducation, les libertés civiles et religieuses, sur des lois d’égalité ; les initiateurs de ces principes pensent qu’ils sont nécessaires en raison de l’esprit du temps avancé que nous connaissons, parce que le pays le demande, et que la justice, la raison et l’expérience sanctionne tout cela légitimement. (7)

Ce premier numéro contient aussi sous la première des « lettres » qui constituera plus tard le recueil Images d’Italie. Mais ce premier numéro du Daily News est sorti « par miracle », tant les ouvriers imprimeurs avaient accumulés les bévues. Cela conduit Dickens dès le deuxième numéro à s’investir encore plus entièrement et à superviser, outre la rédaction qu’il tenait d’une main de fer, également la fabrication. Il aura encore le temps de lancer durant son court règne, un supplément thématique.

Dickens ne supportait pas l’interventionnisme d’un des actionnaires

Court règne, car 17 jours après le lancement du journal, Charles Dickens va démissionner, sans donner publiquement les raisons de son départ, ouvrant le champ à toutes les conjectures, comme l’écrit Jean-Pierre Ohl:

Les liens du journal avec le lobby industriel lui ont-ils pesé? Ou bien le principe de réalité l’a-t-il simplement rattrapé, et avec lui la nécessité vitale d’écrire? (8)

La réalité est toute autre. En fait, Charles Dickens ne supporte pas l’interventionnisme de ses imprimeurs, en particulier de William Bradbury. Il va s’en faire écho dans une lettre qu’il adressera le 26 février —après sa démission— à Evans, le « partenaire » de Bradbury, avec lequel il ne veut plus s’entretenir car explique-t-il:

Je considère que son interposition entre moi et pratiquement toutes mes actions à la [tête de la] rédaction du journal était irrespectueux à mon encontre et préjudiciable à l’entreprise.

Bref, Dickens se sent les mains liés et ne se sent pas respecté, alors qu’il est un auteur, mais aussi un journaliste connu et reconnu, et pour ajouter une goutte d’eau dans un verre déjà bien plein, Bradbury maltraite aussi son père, John Dickens [lui-même journaliste sténographe], qui fait partie de l’équipe rédactionnelle. (9)

Mais un autre facteur a sans doute joué dans le départ de Dickens: la très mauvaise gestion du journal provoquée en particulier sur les dissensions entre les actionnaires. Pour lui, cela ne peut que provoquer la « ruine » du journal [100.000£ devront être réinvesties dans les années suivantes, avant que le journal ne devienne un succès].

Ce sont tous ces facteurs [sans doute aussi le fait que le journal est mal imprimé] qui vont le conduire à abandonner la direction du Daily News. Il gardera durant quelques mois des liens assez étroits avec la rédaction, en particulier parce que son successeur, John Forster est un ami très proche, et parce que ses Images d’Italie, continueront d’être publiées en feuilleton dans le journal. Dans la préface du recueil de ces « lettres »  publié à la mi-mai 1846 par ses éditeurs… Bradbury et Evans, il s’avoue soulagé:

Je n’ai aucune hésitation à avouer que, [après avoir été] absorbé à corriger une brève erreur faite il y a peu, qui a troublé la relation qui existait entre moi et mes lecteurs, et qui m’a fait abandonner un moment de mes anciennes occupations, je suis près de les reprendre avec joie, en Suisse (…) où je pourrai travailler sur les thèmes que j’ai dans mon esprit, sans interruption… (10)

Cette brève aventure à la tête d’un journal ne va pas décourager Dickens, comme pourrait le faire croire cette préface. Quelques années plus tard, une 1850, il lancera Household Words, qui deviendra en 1859 All the Year Round, journal qu’il dirigera jusqu’à sa mort.

Notes

  1. Jean-Pierre Ohl, Charles Dickens, Paris, Gallimard, Folio, 2011, p. 81.
  2. Rosemarie Bodenheimer, Knowing Dickens, New York, Cornell University Press, 2007, p. 25.
  3. opus cité, p. 78.
  4. Newspaper History, sous la direction de George Boyce, James Curran et Pauline Wingate, Londres, Constable, 1978, p.109.
  5. ibid, p. 109.
  6. Charles Dickens and the Daily News : Editorials and Editorial Writers, par David Roberts, Victorian Periodicals Review, Vol. 22, Numéro 2, été 1989 [consultable ici, sur inscription]
  7. James Grant, The Newspaper Press, vol. 2, Londres, Tinsley Brothers, 1871, pp. 82-83.
  8. opus cité, p. 151.
  9. Dickens and the « Daily News » resignation, par Gerald G. Grubb, University of California Press, Nineteenth Century Fiction, Vol. 7, Numéro 1, juin 1952, pp. 19-38. [lien ici, accès payant]
  10. ibid, p. 30.