Les mots de la politique (26) : « l’intuition » de politesse de Jean-François Copé

Publié le 05 mars 2012 par Variae

C’est une information politique majeure, et on peut s’étonner qu’elle ne fasse pas plus la une des journaux et les premières parties des JT. D’autant plus qu’elle émane du grand patron de l’UMP en personne, « Monsieur Tronçonneuse », le pourfendeur des « minables », j’ai nommé Jean-François Copé. Or donc, le grand manitou de Meaux s’est fendu dimanche, lors de l’émission C Politique, d’une révélation capitale : « Vous voulez mon intuition? Ça n’est pas prédictif, (…) c’est juste une intuition : c’est Nicolas Sarkozy qui va être élu ».

 

Prenons le temps de méditer ces propos. On peut déjà saluer le fairplay de l’ancien meilleur ennemi de Nicolas Sarkozy, qui, au bout d’une semaine noire pour le président sortant, fait ce qu’il peut pour lui donner malgré tout une note positive. C’est très sport. Certains esprits chagrins ne manqueront pas de souligner qu’il n’a pas vraiment le choix, que sa position de chef de parti, voire les soupçons qui pèsent sur sa loyauté, l’obligent à redoubler d’ardeur ou du moins d’affichage de cette ardeur. Certes. Mais c’est assez bien fait, avec même la petite touche de prudence – son intuition n’est pas prédictive, précise-t-il au cas où nous nous en inquiéterions – qui évite de laisser penser qu’il en fait quand même un peu trop.

Soyons, gens de gauche, beaux joueurs à notre tour, et reconnaissons au député l’invention d’une nouvelle forme de soutien ou de propos militant : « l’intuition de politesse », qui ajoute un barreau à l’échelle de l’enfumage.

Appelons enfumage la technique politique élémentaire consistant, pendant une campagne électorale, à commenter sur les plateaux de télévision, sur le web ou dans les colonnes des journaux la puissante dynamique que l’on voit se former, de façon souterraine, en faveur de son favori. Selon la situation réelle et les indices empiriques, on a plus ou moins les mains libres pour enfumer, comme le montre l’échelle de l’enfumage :

Stade 1 – Sondages en poupe. C’est la situation actuelle de François Hollande. Pas grand chose à faire ou dire : pour le favori, il convient de la jouer modeste, et de répéter encore et encore qu’un sondage ne fait pas une élection, au contraire. Ses adversaires se consolent en traduisant le moindre micro-affaiblissement de sa courbe comme le signe d’une stagnation, ou pire, d’une terrible chute à venir. C’est le fameux “trou d’air”.

Stade 2 – Sondages serrés, scrutin disputé. C’est là qu’entrent en jeu les observations de terrain. Certes, les chiffres des différents candidats sont proches, mais vous voyez bien, sur le terrain, qu’il se passe quelque chose. Les électeurs vous arrêtent dans la rue pour vous dire qu’ils vont voter pour votre camp ; votre boucher, électeur depuis 40 ans du camp d’en face, vous a fait la confidence de son revirement en votre faveur, ce coup-ci. Bref, ça bouge.

Stade 3 – Décrochage dans les sondages. Vous avez beau y faire, vous rendez quelques points de trop à votre adversaire. Il convient alors d’employer le registre de la surprise : ceux qui se voient trop beaux vont avoir un réveil difficile le soir du scrutin. Vous voyez, comme au stade 2, les choses bouger en votre faveur sur le terrain, mais votre adversaire, trop parisianiste, trop coupé de la vraie France, n’est tout simplement pas en mesure de le voir – comme les sondeurs. Un nouveau 21 avril se prépare, et ce ne sera pas faute de l’avoir dit !

Stade 4 – Situation sondagière désespérée. Il est temps de passer à un autre registre, celui des sondages « bidons », « aveugles », « truqués », aux mains de telle ou telle puissance financière proche de votre adversaire, voire du « système », comme dirait le camarade Hortefeux. Pour mobiliser vos troupes, il vous reste ce mot d’ordre dont le panache le dispute à l’absurde : « nous allons battre les sondages ! ».

Où se situe l’intuition de Jean-François Copé ? Quelque part entre les stades 3 et 4, probablement. L’idée-même d’une intuition quasi magique (il doit préciser qu’elle n’est pas « prédictive » !) implique l’absence d’indices concrets, sur le terrain, d’une possible remontée éclair du président sortant. On s’en remet donc au doigt mouillé – même pas – à l’intime conviction – non, c’est encore trop fort – ou juste à une sensation qui vous gratouille au fond de votre encéphale, si vous faites un gros effort de concentration.

C’est dire.

A se demander si l’intuition de politesse n’est pas, tout au fond, mais vraiment vraiment vraiment vraiment tout au fond, alors, une manière polie de poignarder dans le dos le candidat du Fouquet’s, ou de commencer à se désengager d’un bateau qui tangue de plus en plus. Quelle horreur ! Je n’ose y penser.

Romain Pigenel

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