La Walkyrie de Munich trébuche avant la chevauchée

Publié le 19 mars 2012 par Luc-Henri Roger @munichandco
La mise en scène de la première journée du Ring munichois ne tient pas les belles promesses du prologue. Andreas Kriegenburg commet quelques erreurs tactiques difficilement pardonnables au regard de la magnificence de la musique de Wagner subtilement intellectualisée par Kent Nagano et les performances d'un plateau de chanteurs remarquables sinon exceptionnels. Orchestrer un scandale de commande, extrêmement prévisible, et entacher une des plus belles pages musicales de Wagner ne mérite même pas les huées consenties par une petite partie du public.
Comme pour l'Or du Rhin, Kriegenburg utilise à nouveau le matériau humain des figurants comme autant de parties constitutives de ses décors dans une vision d'un monde wagnérien qui fait peu de cas de l'humanité. Les dieux sont en déshérence, soumis qu'ils sont au pouvoir d'un Anneau, au règne de l'Or maudit, les humains ne sont que de la chair malléable à souhait, une plastique de plasticine. Fort bien, cela apparaît dès l'ouverture: la musique est illustrée, ou réduite, c'est selon, par la pantomime  correctement chorégraphiée quoique très stéréotypée du combat de Siegmund qui repousse à plusieurs reprises les assauts d'une horde assassine au sein d'une vaste cage scénique sur les parois de laquelle est projetée une forêt dénudée: le monde sinistre, gris, chtonien de la glèbe dont se soulèvent à peine les combattants. Sans doute Kriegenburg cherche-t-il à installer une réflexion critique sur le pouvoir et la domination, la lecture en est plausible. Tous contre un, un contre tous, Siegmund en vainqueur épuisé. Une victoire de bande dessinée ou de film d'action tant elle est invraisemblable vu le nombre des assaillants.
Un plateau entier descend du cintre, porteur de Sieglinde et d'un frêne mort aux branches encombrées des dépouilles de cadavres desséchés. Le fond de scène est occupé par une morgue où de grises infirmières lavent les corps terreux et ensanglantés de guerriers morts au combat, des images et un vestimentaire de première guerre mondiale. De part et d'autre du frêne mortuaire, Sieglinde et Siegmund s'échangent des messages par actionnistes interposés: Sieglinde donne à boire à son hôte, et c'est une chaîne de jeunes femmes qui se constitue pour porter le verre d'eau d'un protagoniste à l'autre. Leurs mains recèlent une petite source lumineuse qui éclaire le verre d'eau, sans doute pour souligner la lueur d'espoir qui naît de cette rencontre, un premier germe d'amour et de vie qui s'insère dans la morne grisaille, terne et dévastée, de ce monde de mort. Plus tard, elles dresseront une table dont elles éclaireront aussi les mets de leurs mains lumineuses.Lorsque Hunding entre en scène, on le verra bientôt se saisir d'un morceau de pastèque sur la table du souper dont il extraira le jus qui en coule à long trait ensanglanté, pour montrer comment sa violence réduira rivaux ou opposants. D'une grossièreté sans nom, il s'essuyera brutalement les mains sur la robe de sa femme. Plus tard, dans la nuit, après le retour de Sieglinde qui vient retrouver Siegmund, les figurantes formeront un carré protecteur  au centre duquel les jumeaux pourront se reconnaître d'abord, s'avouer leur amour ensuite. Ce faisant, elles tournent pudiquement le dos aux protagonistes qu'elles éclairent à nouveau de leurs mains. Lorsqu'enfin Sieglinde donne son nom à Siegmund, la scène est baignée d'une lumière surnaturelle, travail de Stefan Bollinger dont il convient de souligner  la qualité des lumières. La première partie se termine par l'union incestueuse des jumeaux, mise en scène de manière plutôt explicite.

La deuxième partie montre Wotan en chef de bureau céleste: une scène quasi vide avec un large bureau et une grande peinture forestière pendue au mur. Deux douzaines de laquais en livrée participent du décor et à l'occasion se regroupent pour figurer des éléments de mobilier, écritoire ou sofa vivants, une manière pour le dieu suprême d'exprimer son absolutisme et ce qu'il lui reste de puissance. Wotan en dieu déchu s'alcoolise pour oublier sans doute la perte de son pouvoir qu'accentuent encore les revendications moralisatrices de Fricka. La rage haineuse qui anime ce couple se manifeste par deux fois par un verre qui éclate dans leurs mains tant ils le serrent fort.
Les plateaux montent ou descendent au gré des scènes. Sous le Walhalla, Andreas Kriegenburg réalise un très beau tableau pour la scène de la fuite de Sieglinde et de Siegmunde, un panoramique en format 16/9 avec à nouveau un très beau jeu d'éclairage qui accentue le tragique désespéré de la scène où les jumeaux traversent des champs de combattants morts pour des causes incertaines. Réussi aussi le combat de Hunding et de Siegmund qui se déroule hors scène et auquel on assiste par le jeu d'ombres chinoises, puis en direct par une nouvelle élévation d'une partie du plateau. Après sa victoire, Hunding se suicide en se tranchant la gorge sous le regard désemparé de Wotan.

La troisième partie doit s'ouvrir sur une des pages musicales les plus connues et les plus réussies de Richard Wagner, la fameuse chevauchée des Walkyries. En lieu et place de quoi on a droit à quelques minutes des piétinements de la piétaille des Wakyries: une vingtaine de figurantes aux longs cheveux dansent en tapant des pieds et en jouant avec violence de leurs chevelures alors que s'élèvent sur des pieux les corps empalés de combattants candidats au Walhalla. Visuellement le tableau est assez réussi, mais que vise donc le metteur en scène avec  l'interminable cacophonie des tapements de pieds, sinon le sacrilège? Si c'en était le but, il est atteint puisque des spectateurs commencent à se manifester pour demander que cela cesse et réclamer la musique, tandis que d'autres manifestent leur enthousiasme, comme aux jeux du cirque. Apocalypse now! Lorsque enfin Kent Nagano lève sa baguette, les premiers accords de la chevauchée s'élèvent dans le brouhaha des cris et des applaudissements. Mais non content d'avoir gâché la musique, Kriegenburg continue sa provocation: les Walkyries tiennent de longues rênes de cuir, chevauchée sans chevaux oblige,  dont elles fouettent le sol comme pour scander la musique qu'elles agrémentent de ce bruitage. L'idée du tableau visuel des héros empalés aurait pourtant pu emporter les suffrages, et le metteur en scène contrôle bien l'art du tableau, comme il le prouve une nouvelle fois un peu plus tard encore, lorsque les Walkyrie se regroupent et font rempart de leurs corps pour cacher au regard de leur père leur soeur qu'il vient de condamner.
Vient un des plus beaux moments de l'opéra, la scène de la séparation du père avec la fille dans ce long dialogue où Wagner convoque toute la palette des émotions. C'est ce que Kriegenburg réussit de mieux: le minimalisme d'une scène vide, dépouillée, avec les attitudes sculptées de Brünnhilde et de Wotan éclairées avec tant d'intelligence scénique sur le plateau nu et efficace. Brünnhilde s'endort sur un simple rond de pierre qui s'élève pour figurer le rocher, et alors que Wotan en appelle à Loge, au dieu du feu, un serpent porté par des figurantes vient entourer le cercle et former une paroi protectrice et vivante pour veiller sur la guerrière endormie, le serpent s'enflamme dans cette musique joyeuse et apaisante qui évoque la danse des flammes, Brünnhilde peut reposer dans son cercle élevé et sacré.
C'est alors une ovation sans fin avec tout le toutim des acclamations, des applaudissements et des trépignements de pieds pour ce que la soirée a apporté de meilleur: la musique et le chant. Il est vrai qu'a été réuni un plateau exceptionnel de grandes voix wagnériennes. A tout seigneur tout honneur, Klaus Florian Vogt remporte un succès aussi immense que mérité tant pour un travail vocal qui confine au surnaturel que pour l'engagement et le charisme du travail scénique. Une voix fluide et légère, lyrique et héroïque, le chant clair et  lumineux, un travail de la plus grande maturité artistique. Vient ensuite la Sieglinde d'Anja Kampe qui exprime, après une entrée de rôle un peu neutre, avec une conviction de plus en plus poignante tant les douleurs blafardes de la femme battue et violentée que la passion amoureuse grandissante ou, après la révélation de sa fécondation, la détermination de sauver l'enfant à naître. La mezzo française Sophie Koch est quant à elle magistrale en Fricka qu'elle interprète avec une froideur cynique et revancharde, avec une voix puissante qui a la capacité de cingler dans l'aigu. Thomas J. Mayer livre avec son Wotan le travail le plus approfondi, et celui qui nécessite probablement le plus d'énergie et de constance dans la Walkyrie. Un chanteur au travail précis, pour lequel chaque syllabe compte, chaque consonne finale parfaitement prononcée, avec le goût et le sens de la textualisation. Avec Mayer, le monologue de la narration historique par Wotan de l'histoire de l'anneau devient un grand moment scénique. Katarina Dalayman avec son timbre métal parfois criard, à la puissance forcée, ne parvient pas à donner une Brünnhilde crédible face aux talents confirmés des autres chanteurs, et c'est d'autant plus dommageable que ce rôle qui devrait remplir une place centrale en devient presque secondaire. Dalayman donne cependant un dernier acte beaucoup plus sensible, plus nuancée dans ses plaintes et ses revendications filiales. Kent Nagano et l'orchestre donnent une lecture minutieuse de la partition. Ce grand chef d'orchestre sait dégager une intériorité et explorer les profondeurs et les intimités de la partition tout en exploitant la force et la fougue glorieuses et la puissance des vagues musicales. Un régal musical qui convainc autant l'esprit qu'il sait charmer le coeur, avec un sens extrêmement construit du rythme de la tension dramatique. 
La musique et le chant l'emportent en fin de compte sur une mise en scène dont on ne comprend pas la substance, mais au détriment de la tragédie d'un théâtre qui se voulait total. On sort  de la représentation davantage ébloui par la personnalité et la performance des chanteurs, de l'orchestre et  du chef d'orchestre que par la pièce dans laquelle ils étaient supposé jouer.
Prochaines représentations les 25 mars 2012, les 6 et 24 janvier 2013 Et, durant les festivals d'été 2012 et 2013, les 4 et  11 juillet 2012, et le 14 juillet 2013 Réservation: cliquer ici puis sur la date désirée et suivre la procédure


Photos: Wilfried Hösl