34 - Le point de départ (4ème partie)

Publié le 13 mars 2008 par Theophile

Myriam descend le grand escalier qui mène directement à l'allée centrale de la galerie marchande du centre commercial. Le carnet de chèques à la main, elle réajuste son chemisier, accroche son badge et fait mine de se dépêcher, sortie hâtivement de réunion. Quand elle pousse la grande porte, elle se retrouve au milieu des clients et caddies qui traversent la galerie dans tous les sens. Le bourdonnement du magasin lui donne soudainement l'étourdissement des longues journées de travail, sans voir la lumière du jour, l'aveuglement des néons, les jambes engourdies par les chaussures à talons.
Elle se dirige vers la caisse centrale où Jean-Marc l'attend. Les battements de son coeur augmentent à chaque mètre effectué. Elle sait que son destin et celui de ses enfants vont se jouer dans les minutes qui vont suivre. Quand elle arrive, elle lui tend le chéquier :

    - Tiens. Je suis désolée... J'ai complètement oublié.
    - C'est pas grave, mais c'est chiant. J'ai perdu du temps à cause de ces conneries.
    - Oui, je suis désolée.
    - Tu finis à quelle heure ?
    - A 20 heures.

A ce moment, Brigitte, la chef de caisse, passe derrière le comptoir de la caisse centrale :

    - Tiens, Myriam, vous êtes là ? Je croyais que vous étiez malade. Je ne vous ai pas vu ce matin en caisse ?
    - Euh... Si, Brigitte, j'y étais...
    - Ah, oui... pourtant j'ai envoyé Clara à votre poste, il n'y avait personne, vous étiez prévue à la 11.
    - J'étais au rayon-enfant. Il fallait du renfort pour le stand des soldes.
    - Donc vous n'étiez pas en caisse ?

Clotilde donne un coup de pied à Brigitte sous le comptoir.

    - Aïe, Clotilde enfin, faites attention !
    - Pardon, Brigitte ! excusez-moi. Il y a une annulation en caisse 26. J'ai oublié de vous le dire.

Brigitte, quitte la caisse centrale. Myriam sait que les minutes sont comptées. Si Sylvia et Pierre croisent "l'autre", tout sera perdu.

    - Il faut que j'y aille. Ils m'attendent. A ce soir.
    - Oui. A ce soir.

Myriam fait quelques mètres.

    - Myriam !

Elle s'arrête et se retourne.

    - Oui ?
    - Tu as une pause à quelle heure ?
    - Euh... Je ne sais pas... tout dépend de la réunion.
    - Parce que je vais faire un tour dans le magasin. Comme je suis sur place, je vais en profiter pour acheter les produits nettoyants pour les travaux...
    - Tout dépend de la réunion...
    - Bon, ok. Tant pis. A ce soir.

Myriam reprend le chemin en direction des bureaux. Elle envisage quelques secondes de tout abandonner. Au moment où elle s'apprête à pousser la porte pour prendre l'escalier, elle aperçoit Sylvia à l'autre bout du magasin.
Pétrifiée. Elle se retourne pour vérifier que "l'autre" n'est plus en caisse centrale et qu'il est bien entré dans le magasin.
Le champs libre, elle se dirige vers sa soeur en essayant de garder son calme. Elle sait que "l'autre" est dans le magasin. Tout peut arriver. Chaque mètre, chaque seconde est une avancée vers la liberté. Elle se retient de ne pas courir jusqu'à sa soeur pour ne pas attirer l'attention. Chaque pas est suivi d'une prière intérieure demandant à dieu de les cacher. De les confondre dans la masse de la clientèle de la grande consommation. Lorsque Sylvia voit Myriam, l'une et l'autre ne peuvent s'empêcher de verser les larmes ambigües de la joie des retrouvailles et de la peine terrifiante qu'offre parfois la vie.

    - Oh, Myriam, mon dieu...
    - Il est là !
    - Quoi ?!
    - Il est dans le magasin !
    - Merde...
    - Vous êtes garés où ?
    - Devant l'entrée, Pierre nous attend dans la voiture.
    - Va le retrouver, et attendez nous de l'autre côté du parking, près de la station essence. Je sortirai avec les enfants par l'autre entrée.
    - D'accord.
    - J'aurai moins de chance de le croiser par l'autre entrée.
    - D'accord.

Myriam revient sur ses pas. Elle s'oblige à marcher. Elle s'oblige à rester calme. Elle aimerait tellement courir pour prendre ses enfants et fuir. Elle marche. La distance jusqu'à la porte du service administration lui apparait immense et interminable. Elle marche. Elle croise Anne-Sophie et Hélène qui viennent de prendre leur service. Comme chaque jour, elle incline la tête en guise de bonjour.

    - Salut Myriam !
    - Salut les filles...

L'air de rien. Elle continue sa marche. Comme si aujourd'hui était un jour comme les autres. Elle marche.

(A suivre)



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