A l'ombre du convoi. 1, Le Poids du passé

Par Icecool

- DOSSIER PEDAGOGIQUE -

A L’ombre du convoi

1, Le Poids du passé

Kid Toussaint & J.-M. Beroy

Casterman, 2012.

 

Dossier à lire en ligne et/ou imprimer :

42. A l'ombre du convoi. 1, Le Poids du passé : analyse de couverture

L’intrigue en résumé 

Belgique, nuit du 12 au 13 novembre 1943, quelque part entre Malines et Louvain. 
Un convoi de wagons plombés s’est immobilisé sur la voie ferrée. Il vient de quitter Bruxelles, direction Auschwitz. À son bord, parmi des milliers d’autres, une jeune femme, Olya Van Horn, juive allemande jusqu’alors réfugiée en Belgique. Elle se remémore la longue suite d’événements tragiques qui, depuis sa ville natale d’Hambourg dix ans auparavant, l’a finalement conduite dans ce sinistre convoi…

 


Visuel de la 4ème de couverture - Casterman 2012. 



Questionnaire pour les élèves

La couverture d’une B.D. comporte deux messages : l’un écrit, l’autre dessiné.

On pourra observer avec les élèves le schéma de progression suivant, en leur ayant soumis ou non le résumé de cet album :

A.   Etude des textes et paratextes

1.   Relevez le titre et sa typographie.

Que nous apprend-il sur le genre du récit ?

Quelles hypothèses de lecture peut-on en tirer ?

2.   Quels renseignements supplémentaires nous donne le titre du 1er volume, «Le Poids du passé » ?

3.   Relevez le(s) nom(s) du ou des auteur(s).

Leur rôle respectif est-il renseigné (vérifier en page de titre si ce n’est pas le cas) ?

Le nom de l’éditeur apparait-il ?

B.   Etude des images et dessins

4.   Décrire l’illustration principale, sans commenter ni juger :

-   Plan employé (vue d’ensemble, plan moyen ou gros plan) ?

-   Cadrage (visée frontale, plongée ou contreplongée, oblique) ?

-   Profondeur de champ (1er plan, 2nd plan, arrière plan) ?

-   Présence d’un hors champ ou d’une vue subjective ?

-   Couleurs dominantes ?

-   Présence ou non de personnages identifiables ?

-   Lieux, époque et actions ?

5.   D’après l’ensemble des éléments dessinés listés (1ère et 4èmesde couvertures), quelles hypothèses de lecture peut-on désormais formuler ?

6.   Quelles informations trouve-t-on à la fois dans le titre de la série et dans l’illustration ?

Quelles informations supplémentaires donne éventuellement l’image ?

7.   Que suggèrent les couleurs employées ?

8.   Cette couverture vous donne-t-elle envie de lire la B.D. ? Pourquoi ?

En quoi peut-on dire que la couverture est la « vitrine » d’une B.D. ?

Crayonné et encrage par J.-M. Beroy.

Lecture et analyse de la couverture 

 

En couverture de ce premier tome d’un récit annoncé en deux volumes, l’atmosphère est immédiatement inquiétante, chargée et lourde de sens. Sans rien connaitre d’une histoire annoncée comme vraie en 4ème de couverture, le lecteur d’interrogera tout d’abord sur la signification des deux titres conjugués : ces derniers précisent ainsi tour à tour le caractère à la fois dramatique (ombre/poids), historique (passé) et itinérant (convoi) de l’intrigue. De même, le mot « convoi », plus qu’une référence au récit d’apprentissage perçu à la manière du road-movie hollywoodien, renverra à un champ lexical associé de manière sinistre à la Seconde Guerre mondiale. Ce seul contexte est bien sur immédiatement perceptible de par le jeu des couleurs employées (rouge, noir, blanc et teintes vert-de-gris), de par les diverses tenues vestimentaires des personnages et, bien plus encore, par l’étoile de David et la croix gammée visibles sur les bras de deux personnages situés à l’extrême droite de la couverture.

Ce premier constat ne manque pas de renouveler le questionnement, dans la mesure où la juxtaposition de l’ensemble des personnages apparait en vérité surprenante : il ne s’agit en effet, contrairement à ce que laisserait à priori penser une vision trop rapide des choses, ni d’un convoi constitué uniquement de déportés d’origine juive (un seul personnage arbore de manière visible l’étoile jaune), ni d’un groupe de civils (français, allemands ou belges) escortés par des militaires, ni même d’un possible groupe d’évadés des camps. Seuls indices du voyage effectué, les bagages et valises laissés de part et d’autre de la voie de chemin de fer marquent l’abandon, le temps de pause ou la volonté de laisser derrière soi les souvenirs d’un lourd passé, cette remarque faite dans l’optique de la signification du titre. Plus intriguant encore, les uniformes et objets (casque à pointe, calot et vieille pipe bavaroise de réserviste) portés par les deux soldats situés à gauche de ce visuel renvoient quant à eux non pas à la Seconde Guerre mais bien au... Premier conflit mondial !

Dès lors, le cadre historique bascule dans le genre Fantastique, ce « plan » littéraire étant signifié en couverture par plusieurs éléments connotés : si le paratexte est chargé d’un certain mystère, c’est initialement parce que les mots clés employés résonnent comme des renvois à d’autres titres fameux associés à l’univers secret de la Résistance, tels L’armée des ombres (J. Kessel et J.-P. Melville, 1943 et 1969) ou Paroles de l’ombre (J. P Guéno, Les Arènes éditions, 2009). Dans la même veine, le convoi annoncé renverra à des films de genre tels La Bataille du rail (R. Clément, 1946), Le Train (J. Frankenheimer, 1964) ou L’Express du colonel Von Ryan (M. Robson, 1965). L’enfer des trains de déportation et les souffrances sanglantes issues de la guerre sont symbolisés par un arrière-plan pour le coup digne du cinéma fantastique (arbres décharnés et torturés, lumière rougeâtre) ; elles le sont aussi par le biais de l’étrange pluie de feuilles rouges « enflammées » semblant s’abattre tout autour des protagonistes : voici ressurgir le « poids du passé » (on lira, dans cette expression comme dans le choix de la typographie en rouge, les diverses souffrances déjà vécues entre 1914 et l’avènement du nazisme), mêlé à un présent dramatique et à un futur dont l’espoir semble absent, aux vues des visages stupéfaits et horrifiés de la famille (père, mère et enfants) visibles au premier plan.

Encrage de la première planche.

A ce stade de notre analyse, on se souviendra (voir la 4ème de couverture) que cet album retrace les destins croisés de trois personnages réunis cette nuit-là sur cette même voie ferrée : Olya, une juive allemande déportée, Wilhem, lui aussi allemand mais membre de la Schutzpolizei chargée de convoyer les captifs, et Théo, l’amant belge d’Olya, membre d’un très petit groupe de résistants qui, presque sans moyens, va attaquer le convoi et tenter de libérer les déportés. Cette histoire s’inspire d’un épisode authentique de la Seconde Guerre mondiale en Belgique : dans la nuit du 19 au 20 avril 1943, le convoi n° 20, chargé de 1 600 déportés juifs de tous âges, est immobilisé en pleine campagne grâce à un feu rouge factice. Trois résistants en profiteront alors pour ouvrir les wagons et parviendront à libérer 231 personnes. Ce convoi fut le seul de toute l’histoire de la Déportation à être attaqué par la Résistance.

La couverture ne met donc pas directement l’accent sur l’attaque du convoi mais sur ses prémices (le « passé ») et sur les individualités qui le composent, en jouant du flashback graphique partiel. Trois adolescents sont visibles dans des postures contrastées : au 1er plan, la jeune Olya angoissée, et derrière elle, un lecteur (il s’agit de Wilhem) et un membre des jeunesses hitlériennes. L’association de ces deux dernières images nous indiquera par ailleurs que l’endoctrinement de l’un ne fut peut être qu’un mauvais choix de lecture, évité de l’autre.

Pour le scénariste Kid Toussaint, la couverture se devait d’être intrigante :

« Avec José-Marìa, on savait dès le début que la couverture devait représenter le convoi lui-même et on voulait y associer au moins un personnage marchant devant ou à côté du train. On hésitait pas mal sur l'angle et on se demandait aussi si on planchait sur une couverture « sœur » pour le deuxième tome du diptyque. Finalement, José-Marìa Beroy m'a proposé ceci. J'ai tout de suite adhéré ! J'adore ces couvertures, façon Sgt Peppers, qui fourmillent de détails et qui demande un regard attentif pour bien tout saisir. Ici par exemple, au premier coup d'œil, on a bien conscience, le titre aidant, que l'album parle de la déportation... Mais en y regardant de plus près, on remarque les soldats de la Première Guerre mondiale. Cette anachronie doit donner envie d’en savoir plus. »

En filant les diverses métaphores évoquées, le visuel d’A l’ombre du convoi apparait comme parfaitement signifiant : devenus les proies d’un contexte destructeur, les personnages-victimes désignés pour emprunter le chemin de leur propre anéantissement sont, contre toute attente, en train de jouer avec le feu. Au bûcher de leurs souvenirs (générations d’avant, héritages culturels ou faits d’armes) succède déjà l’inévitable l’étincelle de la survie : ce seront la compassion et la résistance, telle la main du père - déjà disparu dans la réalité - posée sur l’épaule de sa fille, ou l’espoir placé dans un bébé encore tenu lové contre le sein nourricier maternel , voire la lecture salvatrice, contre l’autodafé et la censure. Ce qui semble s’offrir au lecteur, c’est donc une rare échappatoire au destin tragique tracé d’avance telle une voie rectiligne pour des personnages saisis entre la violence (les armes, sur la gauche) et la culture (le livre et les choix idéologiques ou religieux, à droite) de leur époque. « Notre ombre n’éteint pas le feu », pour reprendre in fine les mots de Paul Eluard (A la fin de l’année, 1935).


Mise en couleurs.

Pistes supplémentaires

-  

http://bd.casterman.com/Albums_detail.cfm?ID=41341

Page consacrée à la série sur le site des éditions Casterman.

http://kidtoussaint.blogspot.fr/ : blog officiel de Kid Toussaint.

http://www.graphivore.be/entretien-avec-jose-maria-beroy-et-kid-toussaint-news-4874.html

http://www.generationbd.com/index.php/interviews/20-interviews-ecrites/1786-a-lombre-du-convoi-1-interview-de-kid-toussaint-et-beroy-casterman.html

http://expressbd.fr/2012/03/06/kid-toussaint-scenariste-du-diptyque-a-l-ombre-du-convoi-bd/

: différentes interviews des auteurs.

 http://www.cclj.be/sites/default/files/SIMON_GRONOWSKI.DEF_.pdf : dossier concernant Simon Gronowski, survivant de la Shoah ayant écrit et inspiré le récit intitulé « L’Enfant du 20ème convoi ». Voir aussi la page :

http://www.getuigen.be/Getuigenis/Gronowski-Simon/tkst.htm#Table%20de%20mati%C3%A8res

http://neuviemeart.citebd.org/IMG/article_PDF/article_a369.pdf: A la lumière de Maus, étude critique d’A l’ombre du convoi par Dominique Hérody.


Dédicace par J.-M. Beroy.

Dossier réalisé par Ph. Tomblaine.

Images toutes ©Casterman - Toussaint & Beroy 2012.