Au Mali : musique et politique intimement liées

Publié le 19 avril 2012 par Africahit

 Ancien journaliste pour les Inrocks, Vibrations ou Rock sound, Florent Mazzoleni a consacré plusieurs ouvrages aux musiques d’Afrique. Il était mardi 10 avril à Trempolino à Nantes pour présenter son dernier opus : « Musique modernes et traditionnelles du Mali ». Une conférence musicale ponctuée par quelques morceaux du groupe nantais Ma valise
Musique, politique, et sentiment d’exaltation nationale. Telles sont pour Florent Mazzoleni, [1]

les trois mamelles de l’âge d’or de la musique malienne entre les années 1950 et 1980. Une période qui a vu émerger les plus grands artistes dans des contextes politiques souvent instables : Ali Farka TouréSalif KeitaToumani DiabatéBoubacar Traoré... Ces noms ont une résonnance toute particulière dans le Mali d’aujourd’hui. Musicalement bien sûr, car les artistes maliens du XXIe siècle (Rokia Traoré, Amadou et Mariam, Fatoumata Diawara…) restent profondément marqués par cet âge d’or. Historiquement aussi, puisque le Mali connaît de nouveaux soubresauts avec le putsch militaire du 22 mars 2012.

Musique et politique sont intimement liées au Mali. Même si, comme l’a précisé Florent Mazzoleni lors de sa conférence à Trempolino [2] : « la culture et la musique sont des choses omniprésentes, qui coulent de source, au Mali. » Depuis le XIIIe siècle, les griots [3] chantent et célèbrent les puissants, les riches, tout en perpétuant une tradition orale. Ce socle traditionnel est mis à mal avec la colonisation française des années 1890. Il faut attendre les années 1950 et les mouvements de décolonisation pour que la musique traditionnelle malienne se réveille, et pour que le pays devienne en quelques années le centre névralgique de la musique africaine.

Le retour des griots

Modibo Keita, premier président d’un Mali fraichement indépendant (22 septembre 1960), est un des premiers à comprendre l’importance politique de la musique malienne au cœur d’une société mosaïque. Socialiste proche de l’URSS, il cherche à développer toutes les formes de cultures. Il crée notamment l’Ensemble instrumental du Mali qui rassemble les meilleurs voix, balafonistes et koristes du moment. Cet ensemble, et avec lui l’image du pays, font le tour du monde. La kora s’impose comme l’instrument phare de la musique malienne avec des talents comme Sidiki Diabaté. C’est aussi le retour de mélodies vieilles de sept siècles chantées jadis par les griots. Bazoumana Sissoko, griot bambara aveugle issu d’une longue lignée de griots, devient une figure nationale à part entière, une légende symbole de l’unité du pays. « Aujourd’hui encore, lors du putsch du 22 mars 2012, les chants de Bazoumana Sissoko étaient diffusés en boucle lors des interruptions de programme », raconte Florent Mazzoleni.

1968 : coup d’Etat et changement de régime avec l’arrivée de Moussa Traoré. Celui-ci restera au pouvoir jusqu’en 1991 avant d’être délogé à son tour par un nouveau coup d’Etat. Mais fin des années 1960, musicalement, c’est l’explosion. La culture malienne prend une nouvelle dimension avec le développement d’une cinquantaine d’orchestres municipaux sur le territoire. Ces ensembles adoptent de nouveaux instruments : cuivres, orgues électriques, guitares amplifiées… Les semaines artistiques initiées par le précédent régime se transforment en biennales. C’est à ce moment que le centre névralgique de la musique africaine passe de la Guinée au Mali. Dans cette période de modernisation musicale, de grands noms sortent du lot, à l’image d’Ali Farka Toure ou de l’albinos à la voix légendaire Salif Keita. Le Rail band de Bamako et son concurrent direct, les Ambassadeurs du motel, vont métamorphoser les nuits de la capitale malienne. Bamako devient L’endroit où sortir où se mélange un monde underground, interlope. Les répertoires musicaux s’élargissent considérablement avec en tête de liste les morceaux de James Brown, Otis Redding, la musique cubaine, le blues, funk, afro funk, afro beat, etc.

Une page se tourne à la fin des années 1970 lorsque les orchestres sont contraints de se privatiser. Le régime de Traoré est fortement contesté et les troubles poussent de nombreux musiciens à s’exiler. Après Bamako, c’est ainsi Abidjan, en Côte d’Ivoire, qui devient le centre d’ébullition de la musique africaine. Pour certains, c’est le début d’une carrière internationale sans précédent, à l’image de Salif Keita qui posera avec le titreMandjou (mélange de reggae, jazz, soul, funk…) les bases d’une world music émergente. Pour beaucoup d’autres, malgré leurs talents inconnus au-delà des frontières maliennes, c’est la misère. « Soutenus par l’Etat, beaucoup d’entre eux n’avaient même pas conscience de l’aspect commercial de leur profession », souligne Florent Mazzoleni. « Aujourd’hui, le lien entre exaltation nationale et musique n’existe presque plus. La production musicale s’est complètement individualisée, et on fait souvent du commerce avant de faire la musique. »

Texte : Pierre-Adrien Roux

Photos : Sophie Nilles
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