Le suicide économique de l'Europe

Publié le 22 avril 2012 par Melusine

Dans un article du New York Times, édition du 15 avril 2012, l'économiste américain Paul Krugman, diplômé du MIT et professeur à l'Université de Princeton, s'interroge sur l'apparente détermination des dirigeants européens à entraîner l'ensemble de l'Europe dans un suicide économique (http://www.nytimes.com). Extrait.

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"Considérons l'état des choses en Espagne, qui est maintenant à l'épicentre de la crise. Que l'on emploie ou pas le mot de récession, l'Espagne est en pleine dépression, avec un taux de chômage à 23,6 % de la population active, comparable à celui de l'Amérique au plus fort de la Grande Dépression, et un taux de chômage des jeunes à 50 %. Cela ne peut pas durer - et la prise de conscience que cela ne peut pas durer est ce qui fait grimper le coût de l'emprunt espagnol toujours plus haut.

Comment l'Espagne en est arrivée là n'a peut-être plus grand intérêt, mais il faut bien reconnaître que l'histoire espagnole ne s'accorde en rien avec les fables morales si populaires parmi les dirigeants européens, et tout particulièrement les dirigeants allemands. L'Espagne n'était pas un pays prodigue : à la veille de la crise, il était peu endetté et avait un budget en excédent. Malheureusment, il avait aussi une énorme bulle immobilière, une bulle en grande partie rendue possible par les prêts considérables consentis par les banques allemandes à leurs homologues espagnoles. Quand cette bulle a éclaté, l'économie espagnole a plongé. Les problèmes budgétaires de l'Espagne sont une conséquence de la dépression, et non sa cause.

Nonobstant, les instructions émanant de Berlin et Francfort sont, comme on peut deviner, toujours plus d'austérité budgétaire.

Pour le dire clairement : c'est de la folie. L'Europe a déjà plusieurs années d'expérience en matière de programmes d'austérité sévères, et les résultats sont exactement ceux que pourraient prédire des étudiants en histoire : de tels programmes enfoncent les économies déprimées encore plus profond dans la dépression.

Quelle est l'alternative ? Dans les années 1930 - une période que l'Europe contemporaine s'apprête à reproduire exactement - la condition essentielle du rétablissement de l'économie fut la sortie de l'étalon or. Le mouvement équivalent serait maintenant la sortie de l'euro et la restauration de monnaies nationales. On pourra dire que c'est inconcevable et ce serait en effet un événement énormément perturbateur, tant économiquement que politiquement. Mais continuer sur la même pente en imposant une austérité toujours plus dure aux pays qui souffrent déjà d'un chômage de Grande Dépression serait encore plus inconcevable.

Par conséquent, si les dirigeants européens veulent vraiment sauver l'euro, il faudrait qu'ils cherchent une autre solution. Et les contours de cette solution alternative sont en fait assez clairs. Le continent a besoin de politiques monétaires plus libres, autrement dit que la Banque centrale européenne accepte davantage d'inflation et le fasse savoir. Il a besoin de politiques budgétaires plus libres, en sorte que l'Allemagne compense l'austérité en Espagne et dans les autres nations affectées à la périphérie du continent, plutôt que de la renforcer. Même avec une telle politique, ces nations vont faire face à des années de vaches maigres. Mais au moins, elles auraient quelque espoir de rétablissement.

Ce à quoi nous assistons, tout au contraire, est l'inflexibilité la plus totale. En mars, les dirigeants européens ont signé un accord budgétaire qui revient à faire de l'austérité l'unique réponse à tous les problèmes budgétaires. Pendant ce temps, les dirigeants de la Banque centrale ne manquent aucune occasion de souligner la volonté de la banque d'augmenter ses taux au moindre soupçon d'inflation.

Dans ces conditions, difficile [pour les populations touchées] d'éviter le désespoir. Plutôt que d'admettre qu'ils se sont trompés, les dirigeants européens semblent déterminés à mener leur économie - et leurs sociétés - au bord du gouffre. Le monde entier en paiera le prix."

Paul Krugman, NYT, 15 avril 2012

 

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