Portrait nuancé de Wall Street en pleine crise (au bord du pugilat ?)

Par Borokoff

A propos de Margin Call de J.C. Chandor

Kevin Spacey

New-York, 2008. A Wall Street, au siège d’une grande banque d’investissement, Eric Dale (inénarrable Stanley Tucci), un analyste financier en poste depuis 22 ans, est brusquement débarqué comme les trois quarts de son étage par une DRH aussi expéditive que zélée. Mais avant de partir, Dale a tout juste le temps de confier à Peter Sullivan, un jeune trader, une clé USB dans laquelle il a calculé que le crash de la banque était imminent. Après vérification, Sullivan s’aperçoit que les calculs de Dale sont exacts. Tous les grands patrons de la Banque sont alors convoqués d’urgence en pleine nuit. Mais Dale reste introuvable, lui à qui on a coupé la ligne de son téléphone professionnel et que personne ne voulait écouter…

Premier long métrage de J.C. Chandor, qui signe également le scénario, Margin Call est, si l’on peut dire, un coup de maître.

S’inspirant du crash de la banque Lehman Brothers en 2008, auquel il fait plusieurs fois allusion (le PDG joué par Jeremy Irons s’appelle par exemple Tuld alors que celui de Lehman s’appelait Fuld) mais aussi des récits de son propre père, qui a travaillé 40 ans à la Merril Lynch, Chandor construit Margin Call comme un film à suspense, une tragédie pleine de nuances, loin de l’arrogance et des clichés du monde des traders, qu’on supposerait incultes et requins à l’image du capitalisme qu’ils incarnent.

Jeremy Irons

Ce Wall Street plongé en pleine crise financière, a au contraire a un visage aussi humain dans les hésitations et les doutes de ses traders que monstrueux dans le cynisme et la froide résolution avec lesquels Tuld va décider en une nuit de tout vendre pour mieux reconstruire sur les cendres d’un marché qu’il a fait sciemment exploser…

Pas besoin de connaitre quoi que ce soit à la Bourse pour suivre Margin Call. Loin de tout manichéisme, de toute caricature, cet univers de la banque ressemble parfois dans sa description, ses temps de pose, ses silences et le jeu de ses acteurs, à une pièce de théâtre au visage versatile, changeant comme un marché. Les gros bonnets de la banque y paraissent tantôt perdus tantôt impitoyables.

L’étage du building de la banque, métaphore de la vanité et de la Tour de Babel, ressemble lui-même à la scène d’un théâtre où l’on assisterait à des causeries interminables, des élucubrations dans lesquelles chacun des protagonistes confierait ses peurs, ses angoisses face à des décisions cruciales à prendre.

La conscience d’un risque démesuré de tout vendre et du désastre humain que cela causerait est incarnée par Sam Rogers (impeccable Kevin Spacey, mais c’est un pléonasme), capable de pleurer sur la mort de son chien comme d’adhérer à contre cœur à des décisions graves jamais prises par une banque auaparavant.

Rogers est pourtant le seul qui refuse de tout vendre pour cacher la faillite de sa banque. Parce qu’il pèse le pour et le contre, parce qu’il sait que cette décision sans précédent entrainera non seulement l’implosion du marché mais aussi une vague de désastres humains et de suicides comme seule la crise de 1929 en a peut-être causés. A-t-il le choix ou renoncé à toute morale, à toute responsabilité ? Ce sont toutes ces questions qui sont adroitement posées.

Les bras droits de Tuld, alias Jared Cohen (Simon Baker, de la série Mentalist) et Sarah Robertson (la revenante Demi Moore) réagissent quant à eux sans états d’âmes et beaucoup plus cyniquement.

Et si ce portrait de Wall Street est aussi édifiant que glaçant, c’est parce qu’il montre avec finesse toutes les contradictions de la condition humaine, ce dont il est capable. Car après tergiversation, et des tractations sans fin, les décisions les plus violentes et les plus radicales seront prises comme par fatalité. Et comme si de rien n’était…

http://www.youtube.com/watch?v=WdlVP0dUQ14

Film américain de J. C. Chandor avec Kevin Spacey, Jeremy Irons, Demi Moore (01 h 49).

Scénario de J.C. Chandor :

Mise en scène :

Acteurs : 

Dialogues :

Compositions de Nathan Larson :