Lecture (sociologie) : Caroline IBOS : « QUI GARDERA NOS ENFANTS – LES NOUNOUS ET LES MERES », Flammarion, 2012.

Par Ananda

Un phénomène encore peu connu, quoique de plus en plus repérable à qui habite la région parisienne : des poussettes où reposent des bébés roses et/ou de très jeunes « têtes blondes » escortées par des femmes noires, visiblement originaires d’Afrique. De cet état de fait, Caroline IBOS a voulu faire le thème d’une enquête sociologique menée avec toute la rigueur voulue.

Passionnant, vivant, écrit dans un style précis et très accessible, cet essai – comme toute enquête de terrain bien construite – colle à la réalité.

Et la réalité qu’il nous fait découvrir est atrocement néocoloniale : « Dans toutes les métropoles occidentales, les enfants des bourgeoisies locales sont gardés par des migrantes originaires du monde pauvre. Des femmes venant des pays du Sud circulent sur ce qui est devenu en quelques décennies un grand marché du soin d’autrui, et laissent derrière elles leurs jeunes enfants et leurs vieux parents  pour venir prendre soin des jeunes enfants et des vieux parents du monde riche ».

Et c’est à la faveur (entre autres) d’une telle réalité que l’on a l’occasion de mesurer tout le fossé entre deux niveaux de vie, toute la profondeur de l’abîme, devrait-on dire même, qui sépare ces deux « planètes » que sont la ville occidentale riche et son homologue africaine pauvre.

Entre ces deux mondes-là, aucune possibilité réelle de rencontre. D’un côté, des jeunes femmes (« entre 21 et 38 ans ») originaires d’ABIDJAN, capitale de la Côte d’Ivoire, dans une situation très précaire (notamment, « conditions de logement souvent indignes » et situation administrative irrégulière dans certains cas), sont prêtes à tout accepter pourvu qu’elles aient la possibilité d’ « économiser une part importante de leur salaire, en partie pour l’envoyer sous forme de mandats réguliers à leur famille [au pays], en partie pour épargner en vue de projets futurs dont le plus importants restait de retourner un jour dans leur pays matérialiser leur réussite par la construction d’une maison dans le village de leurs parents ».

Ces femmes sont fortes, animées d’un esprit de stoïcisme et de sacrifice. Aucune organisation, aucun syndicat ne les défend sur le sol français où le seul exutoire qu’elles trouvent est dans les rencontres quotidiennes et « communautaires » de leurs consœurs, avec lesquelles elles bavardent, au square où elles emmènent les enfants qu’elles gardent. Le caractère néocolonial de leur condition ne leur échappe guère, et elles savent porter un regard aigu et fréquemment désapprobateur sur ce que la vie de leurs patrons bobos leur donne à voir des sociétés occidentales ( accumulation de biens matériels et attachement matérialiste et maniaque aux objets, aux possessions – enfants-rois « mal élevés », produits d’une éducation ultra permissive – stress des mères françaises qui travaillent à plein temps et se font bouffer par leur vie professionnelle – insatisfaction chronique due à l’exigence du « toujours plus » et du « toujours plus parfait »). Car, en face d’elles, se tiennent l’hypocrisie bourgeoise, la peur viscérale du pauvre (ici matérialisée par le malaise profond, le sentiment de menace que suscite le pourtant nécessaire contact qui s’établit entre « la bulle »-sanctuaire de « luxe, calme, volupté, ordre », en un mot de perfection qu’est devenu le « chez soi » des dominants du XXIème siècle et « la personne transfuge » sans refuge dont la vie représente justement la négation totale de ce type d’idéal et de valeurs), les exigences démesurées des employeuses qui attendent de leurs nounous une disponibilité totale et un véritable travail de femmes à tout faire pour des salaires dérisoires, les préjugés, stéréotypes et autres opinions caricaturales imputables au « racisme ordinaire, qui resurgit si souvent dans une société française marquée par son passé colonial » (focalisation notamment sur la « maternalité des femmes noires » et sur le « rêve exotique » d’un « maternage primitif » appelé de tous leurs vœux par des bobos qui déplorent que leur vie moderne soit devenue de moins en moins « humaine »).

Là s’opposent –répétons-le encore – deux univers extrêmes : l’un, surprotégé, égoïste, ne veut rien avoir à faire avec « la pauvreté, la laideur, la fatalité » dont, pour un peu, il nierait l’existence même, parce qu’elles l’ « affolent » ( parce qu’elles lui donnent mauvaise conscience ?), l’autre, irrémédiablement autre, irrémédiablement « ailleurs », qui poursuit ses propres fins et obéit à sa propre logique, mais qui observe son vis-à-vis finement, en posant sur lui un regard quasi « ethnologique ». Entre « deux femmes », l’employeuse captive de sa tour d’ivoire moderne et, de ce fait, à bien des égards, déconnectée de tout le reste du monde, qui « cherche à attirer et à retenir la nounou dans [ce que la sociologue appelle] « le marais du sentiment » et « la femme migrante » qui, au fond, reste détachée de son travail, lequel, à ses yeux, n’est, en tout et pour tout, qu’un moyen comme un autre d’essayer de s’en sortir, un « malentendu fondamental ». Les bourgeoises s’accrochent au mythe de « l’altruisme » et du « désintéressement » dont seraient sensées faire preuve les nounous. Leur pingrerie et leur besoin vital de préserver leur estime d’elles-mêmes (ne sont-elles pas –du moins à leurs propres yeux – des modèles indépassables de civilisation, d’humanisme élitaire de gauche ?) les poussent vers des convictions qui, en justifiant éhontément la modestie des rémunérations qu’elles attribuent à leurs employées noires, constituent des exemples d’absence d’empathie pour ainsi dire obscènes.

Mais la mauvaise foi et le déni sont des armes qui ne datent pas d’hier.

Dans l’optique d’une bourgeoise ou d’un bourgeois postmoderne, tout doit être plaisir et confort. L’hédonisme est tel qu’il ne tolère même pas la conscience d’un privilège, la mauvaise conscience.

Et puis, c’est bien connu, la dominance rend arrogant et aveugle (ledit aveuglement résultant de l’hyper-protection).

Il n’en reste pas moins que la vie des nounous est loin d’être une partie de plaisir. Caroline Ibos met en relief et salue leur courage de femmes africaines issues des classes moyennes orphelines du « miracle ivoirien » et pleinement conscientes des enjeux de leurs choix.

Elle souligne la force de l’attachement de ces femmes à leurs racines. « […] ces femmes font face avec ténacité et habileté ». Le risque qu’elles prennent – celui de l’exil qui les pose en « aventurières » - et le rôle qui devient le leur – celui de soutien financier de leur parentèle et de leur groupe restés au pays – les valorisent d’ailleurs considérablement à leurs propres yeux comme à ceux de leur communauté, et un tel fait conforte encore leur énergie, leur équilibre. Elles puisent leurs références dans le mythe typiquement africain de la femme forte, à qui l’on peut par conséquent tout demander.

C’est ainsi qu’elles affrontent ce qui, ma foi, n’est autre qu’une nouvelle forme, un nouveau visage de l’esclavage.

« […] après avoir pompé les ressources naturelles du Sud et avoir construit sa domination économique et technologique sur cette exploitation, le Nord en pomperait toujours plus systématiquement les ressources humaines. Si, dans un premier temps, les économies occidentales ont exploité l’énergie physique des hommes migrants, elles épuisent aujourd’hui ce qu’on pourrait appeler l’énergie sentimentale des femmes migrantes […]. Le concept de « care drain » permet d’insister sur la spoliation qui en résulte pour les pays du Sud, jusqu’à, selon certaines études, désorganiser les pays concernés ».

C’est à la faveur d’une pareille SPOLIATION des dominés que l’on a l’occasion de se rendre compte du processus de dépouillement dont ils sont victimes à l’échelle de la planète. Non, on ne leur rend pas service en leur fournissant du travail et en leur permettant de venir vivre dans un pays « avancé » ! Car – Caroline Ibos le souligne – les cohortes de nounous ivoiriennes (ou sri lankaises, ou philippines) apportent aux sociétés occidentales hyper-modernes quelque chose d’essentiel, que ces dernières ne possèdent plus : elles suppléent  la carence des solidarités dont elles souffrent. Le titre de cet ouvrage lui-même en fait bien foi : « qui gardera nos enfants ? ». Audacieusement (mais conformément à ce qui est une vérité), Ibos qualifie l’œuvre des nounous du Sud d’ « aide humanitaire ». A cette faveur, elle souligne combien le dominant si imbu de lui-même DEPEND lui aussi, du dominé.

Le système mondial dans son ensemble fonctionne sur cet étrange équilibre. Après tout, c’est bien logique : sans dominé, pas de dominant…

Avec cela, le capitalisme trouve aussi largement son compte : n’oublions pas les transferts perpétuels et massifs d’argent qu’effectuent ces modestes migrantes par le canal d’un organisme bien connu et qui sait fort bien « se servir au passage » : Western Union.

Caroline Ibos –mine de rien – aborde là, on le voit, un sujet très sensible. Elle dresse un portrait sans concession de la VIOLENCE (économique comme symbolique) et de la duplicité qui régissent un monde : le nôtre. Cette enquête, cet essai nous ouvrent impitoyablement les yeux sur les lignes de fracture non moins impitoyables qui le traversent.

Des constatations qui gênent et qui, en éclairant de manière crue le véritable visage d’un Occident qui, tout en se tenant lui-même pour un parangon de progrès humain et de vertus humanitaires, n’en continue pas moins d’écraser, de piller le reste du monde sans le moindre état d’âme, peuvent aisément donner matière à dénonciations légitimes.

P. Laranco