Décryptage d’info : l’inversion des valeurs

Publié le 20 mai 2012 par Copeau @Contrepoints

Le décryptage d’un article de « grande presse » peut permettre de révéler un parfait exemple de langue de bois idéologique qui distille dans nos esprits des notions, des concepts, des valeurs qui sont aux antipodes de ce qui est le socle, le fondement de notre spécificité culturelle et politique : la liberté individuelle.
Par Thibault Doidy de Kerguelen.

Nous avons connu dans les années passées, les trente dernières années passées, une inversion des valeurs qui, en très peu de temps, nous a fait passer d’un contexte sociétal social-libéral qui avait prévalu à l’expansion économique et à l’enrichissement de nos pays européens, à un contexte totalitaire et collectiviste. Comme si la chute du mur de Berlin n’avait pas été le triomphe de la liberté sur la dictature mais au contraire le triomphe de l’État tout puissant sur l’individu. C’est très exactement ce que j’appelle l’inversion des valeurs, puisque nous sommes passés de l’État « instrument au services des individus » aux « individus au service de l’État ».

Cette inversion des valeurs a pris racine dans la mentalité des bourgeoisies dominantes de nos pays, qui constatent que, comme les caciques religieux dans les organisations théocratiques ou les oligarques du Parti dans les organisations partisanes, ils ont là le biais leur permettant de s’accaparer le pouvoir. Comme dans les formes totalitaires précédemment citées, leur premier objectif fut de maîtriser l’information. De temps en temps, nous allons, dans cette nouvelle rubrique, prendre le temps de nous arrêter sur un article ou un autre paru dans la « grande presse », touchant bien évidemment à notre domaine de compétence, c’est-à-dire l’économie à ses différentes échelles, et nous le décrypterons au regard de son contenu idéologique, comparant celui-ci aux valeurs et aux aspirations de nos ancêtres, ceux qui en 1789 croyaient, en coupant la tête de leur monarque, avoir à jamais conquis la « Liberté ».

Je vous propose, comme premier article, celui de Ouest France du 12 mai dernier intitulé « Les Nations Unies encadrent l’achat de terres ». Je vous propose de commencer par le lire.

Selon votre âge et votre degré d’imprégnation de l’idéologie bourgeoise dominante, vous vous êtes dit « Enfin, il fallait faire quelque chose pour empêcher cette nouvelle colonisation », ou encore « c’est scandaleux que des sociétés ou des pays affament les pauvres Africains et produisent dans leur intérêt égoïste » ou pire « la terre est à tout le monde, il ne devrait pas y avoir de propriétaires ». Ceux qui, parmi vous, se sont dit « de quoi se mêlent les fonctionnaires de l’ONU, c’est aux États à gérer le droit de leur sol » n’ont pas besoin de continuer cette lecture, il ont conservé leur esprit critique et le sens des valeurs.

Reprenons ensemble cet article.

Le Titre

« Les Nations Unies encadrent l’achat de terres ».  Nous verrons dans le corps du texte qu’il s’agit d’une motion d’intention mais en rien une décision opposable à tiers. Concrètement, qu’est-ce que cette motion « encadre » ? Rien. Alors, allez vous me dire, pourquoi un tel titre ? Pour vous « habituer ». Vous habituer à lire, à entendre, à assimiler, à admettre, que les Nations Unies prennent des décisions concernant tous les pays, tous les habitants, qu’ils sont « au-dessus » et ont autorité. Si, d’aventure, un jour, ils réussissent à s’octroyer ce pouvoir, vos esprits seront prêts, vous serez même étonnés que cela ne fut pas déjà le cas avant, tellement vous aurez intériorisé et assimilé cette notion de « gouvernement du monde ».

La carte

Sur la carte proprement dite, on place de gros points rouges indiquant les pays « vendeurs » de terres. En dehors, en jaune, plus bas, on indique les pays qui achètent. Votre œil aura donc transmis à votre cerveau l’image de gros points rouges, donc d’un danger important et généralisé. Allez, sans regarder, sans tricher, dites-moi : l’Inde, vendeur ou acheteur ? L’Indonésie, vendeur ou acheteur ? La Malaisie, vendeur ou acheteur ? Eh oui, trois des plus gros acheteurs de terres sont aussi parmi les dix (car, pour augmenter l’effet de masse, il y a dix points rouges pour six points jaunes…) plus gros vendeurs… Ce devrait, normalement, relativiser le problème, non ?

Le chapeau

« Des millions d’hectares continuent à changer de mains dans les pays pauvres. » Nous avons vu sur la carte tout l’aspect relatif de cette affirmation. Elle pose néanmoins les bases du problème. « Des millions d’hectares » (phénomène d’ampleur), « changent de mains », de manière licite ou illicite ? Si l’auteur avait dit « sont vendus » (ce qui est le cas), comment aurait-il pu susciter chez vous quelque adhésion compassionnelle que ce soit ? Il occulte donc l’aspect légal de l’affaire, pour, sur le terrain de l’affect, laisser sous-entendre (« changement de mains ») un aspect contraignant et illicite.

Afin d’ancrer dans votre esprit cette impression de « vol de la terre », la deuxième phrase arrive, comme une massue : « Hier, à Rome, un premier pas a été fait pour respecter les droits des populations locales. » Ouf ! Arrêtons nous un instant. « Un premier pas » vous prévient, il y en aura d’autres, ce n’est qu’un début… Comme pour le titre, l’objectif est de vous « habituer », vous faire « baigner » dans le contexte de l’ONU à la fois promoteur de règles supranationales et gendarme en charge de leur application (séparation des pouvoirs ?). « Respecter les droits des populations locales », ainsi donc votre impression à la lecture de la première phrase est confirmée, ce transfert de possession de terres se fait à l’encontre du droit des populations locales. C’est bien ce que vous pensiez, n’est-ce pas ? Regardons un petit peu ce qui se cache derrière cette phrase pleine de pathos. Remarquez que l’auteur utilise le pluriel, « les droits ». Il ne s’agit donc pas du droit légal, du droit acquis constitué de lois et de règles et qui régit la vie de la société dès lors que nous sommes dans un « État de droit » et qui n’a pas été transgressé dans ces ventes de terre, non, nous sommes au niveau des droits naturels. Or donc, selon l’auteur, les populations autochtones ont des droits naturels sur le sol qu’elles occupent, droits opposables à des étrangers. C’est à la fois en complète contradiction avec la notion même de mondialisme et d’universalisme qui prévaut au fonctionnement de l’ONU et incompatible avec l’idéologie dominante. Imaginez qu’en France des autochtones s’opposent au nom de leurs droits naturels à la vente d’une partie de sol national à des étrangers. Xénophobes réactionnaires ou lutte d’une population pour faire respecter ses droits naturels ? Nous verrons plus loin que, contrairement à une première impression, il n’y a pas de contraction dans l’esprit des chantres de l’idéologie dominante, car, pour eux, en négation complète des bases du droit et de la justice, les droits des uns ne s’appliquent pas forcément aux autres.

Donc, vous l’avez « compris », ressenti à la lecture de ce chapeau, de méchants étrangers (présentés en creux comme « riches ») s’accaparent des terres appartenant à « des pauvres » et l’ONU, tel le justicier, arrive pour rétablir « l’ordre naturel » des choses. Le contenu idéologique de l’article est posé.

Le corps de l’article

Dans le premier paragraphe, nous apprenons, présentée comme une victoire, que la décision fut prise par acclamation, sans vote. Si vous connaissez un petit peu le fonctionnement des appareils dictatoriaux, je suis persuadé que quelques clignotants se sont déjà allumés dans votre esprit : la remise en cause du droit d’un ou plusieurs individus à disposer de leur biens au nom de « principes supérieurs » (droit de vendre ou non une propriété), une décision de l’ONU sur un sujet relatif à la législation intérieure des États (la définition du droit de propriété), une seule instance qui cumule plusieurs pouvoirs, des principes de droit qui ne s’appliquent pas à tous, une décision prise par acclamation… Nous abandonnons complètement le monde du Droit (vote un homme une voix, séparation des pouvoirs, égalité devant la loi, peuple souverain, nul droit opposable que celui de la loi etc.) pour revenir au droit « supérieur », « naturel », aux contours, comme toujours dans ces cas-là définis par une groupe dominant. Cela s’appelle l’arbitraire. Ce qui vous est présenté de manière si positive et si favorable dans cet article est la négation de toutes les valeurs de la démocratie. L’aviez vous perçu ? Probablement pas car la partition vous est jouée sur le registre compassionnel. « Les escrocs sont toujours sympathiques… »

Dans le premier paragraphe encore, nous apprenons que les droits fonciers sont « inadaptés et non sécurisés ». Le lecteur est par ces mots invité à une certaine complicité paternaliste. Ces « pauvres » sous-développés sont inadaptés à la jungle moderne et ne savent pas comment préserver leurs biens. C’est à nous, les gentils riches, n’est-ce pas cher lecteur compatissant, de prendre à leur place les mesures que nous jugeons bonnes pour eux. Et voilà comment on fait du néo-colonialisme lourd, comment on foule aux pieds les plus grands principes qui ont fait notre richesse et notre force, tels que la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes ou le respect des lois, des us et coutumes, des spécificités des cultures et des peuples. Tout cela est balayé, nié, au profit d’un soi-disant universalisme qui, lorsque l’on gratte un petit peu montre vite son vrai visage, celui de l’impérialisme d’une civilisation qui, méprisante et paternaliste, impose ses règles et lois aux nègres « inadaptés ». Au-delà des mots, quelle différence idéologique profonde trouvez vous entre un Jules Ferry qui déclarait : « Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures » et des fonctionnaires de l’ONU qui dénoncent des droits fonciers « inadaptés » et « non sécurisés » et qui décident d’une réglementation supranationale ?

Toujours dans le premier paragraphe, nous apprenons que « C’est une première dans le cadre des Nations unies car les représentants des organisations non gouvernementales et des organisations paysannes ont été associés à ce processus. Les droits humains sur la terre et le besoin de consultation et de participation des communautés affectées par les investissements fonciers sont affirmés ». Ainsi donc, vous est présenté, cher lecteur comme une avancée le fait que des professionnels de l’action « humanitaire » soient associés aux décisions de l’ONU. Autrement dit, des « ONG », qui, par définition, ne sont d’aucune émanation démocratique, dont les financements sont de véritables nébuleuses, et des associations qui n’ont aucune légitimité représentative se sont arrogé le droit de légiférer au niveau supranational en lieu et place des États et des peuples. Mais rassurez vous « les droits humains » (tiens donc, les acheteurs ne seraient-ils pas humains, avons nous à faire à des ET ?), « le besoin de consultation et de participation » (n’est-ce pas là le rôle des États ? De quel droit un organisme étranger au pays concerné se permet-il de choisir des interlocuteurs, de les financer, et de les instituer « représentants » et de les traiter comme partenaires en lieu et place des États ?) « sont affirmés ». Même ceux des vendeurs ? Nous sommes toujours là dans ce néo-colonialisme lourd, cet impérialisme qui permet à certains de s’instituer « gendarmes » du monde, de faire et défaire les gouvernements, de disposer en lieu et place (mais « pour leur bien ») des richesses et des ressources des peuples. C’est ce contenu idéologique que l’auteur vous présente dans cet article.

Dans le second paragraphe, parce que bien éduqué dans son école de journalisme, l’auteur sait que beaucoup de lecteurs n’arrivent pas jusque-là, les choses concrètes apparaissent. Le problème concerne 203 millions d’hectares, soit un petit peu moins de 0,4% de la surface de la terre. Seuls 38% (78 millions d’hectares) des terres « qui ont changé de mains » concernent l’agriculture (0,75% des surfaces agricoles terrestres). Et encore, la moitié n’est pas exploitée actuellement et a vocation très prochainement à produire. Ainsi donc, 39 millions d’hectares exploités en plus, tel que présenté par l’auteur, deviennent « inquiétant ». Ce pourrait être au contraire source d’espoir en se disant que plus il y aura de terres exploitées et plus nous aurons des chances de combattre la faim. Ce n’est pas cet aspect des choses qui vous est présenté.

Petite réflexion corollaire qui vient à l’esprit à la lecture de ces chiffres et de cet article. Quand on connait le fonctionnement de l’ONU et le poids qu’y jouent les lobbies, quand on voit que les terres agricoles qui ont changé de mains ne représentent qu’une part minime, tant par rapport à l’ensemble de la terre que par rapport aux surfaces cultivées, on en vient à se demander quelle est la nature des 62% des terres vendues dont l’ONU et l’article se gardent bien de nous parler, à qui ils ont été cédés et quels sont les intérêts qui se sentent en danger et qui poussent l’ONU à prendre ce type de décision. Cette affaire sent la manipulation. Voilà une piste pour un journaliste d’investigation…

Cet article, décortiqué, se révèle être un parfait exemple de cette langue de bois idéologique qui petit à petit distille dans nos esprits des notions, des concepts, des valeurs qui sont aux antipodes de ce qui est le socle, le fondement de notre spécificité culturelle et politique, la démocratie, la liberté des peuples, la liberté individuelle, le droit, la représentativité, l’égalité. À leur place, on vous propose le collectivisme (la remise en cause de la propriété privée sur la terre, la soumission de la volonté individuelle à l’intérêt collectif), la dictature (l’intérêt collectif est défini par un groupe restreint qui s’arroge la légitimité de décider en lieu et place des peuples), l’arbitraire. Tout cela, bien sûr, pour le bien de l’humanité. Remarquez, on n’a jamais vu un pouvoir autoritaire et totalitaire tenir des propos autres que « le bien de tous ».

Rappelons que Ouest France est le premier quotidien de France, vendu à plus de 700 000 exemplaires papier par jour, lu par plus de 2 millions de Français et loin d’être le pire en matière de langue de bois.

Post Scriptum : Pour ceux d’entre vous qui pensent que je ne suis pas conscient des risques que représente la cession d’importantes surfaces de terres agricoles ou exploitables pour un certain nombre de pays, je tiens à leur faire remarquer que ce problème concerne essentiellement et avant tout les États. Pour ceux qui ne veulent pas d’étrangers exploitants agricoles, rien ne les empêche de prendre des mesures de sauvegarde de la terre, comme si souvent dans l’histoire des pays l’ont fait (pétrole, patrimoine culturel, nationalisations d’outils industriels etc.). Pour ceux qui ont conscience que les étrangers peuvent maîtriser des techniques d’exploitation ou d’organisation de la production qui leur font défaut, mais qui, quelques fois à juste raison, ont peur que les produits issus de leur terre ne servent en rien à la population, la mise en place de contrats de partenariats obligeant l’exploitant à produire certaines quantités de produits définis et à transférer un savoir-faire, comme cela se fait en matière technologique et industrielle, peuvent permettre à toutes les parties d’y trouver leur compte. En aucun cas des professionnels de la compassion, des apparatchiks du totalitarisme mondialiste n’ont à se mêler des affaires intérieures des États et encore moins à se saisir d’un problème quel qu’il soit pour remettre en cause les fondements du Droit et de la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes et de leur biens.

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