Platon et la légitimité de la loi 78

Publié le 22 mai 2012 par Jlaberge

Aristoclès d'Athènes -427 à -344

Au lendemain de l’adoption sous le bâillon de la controversée loi 78, l’unique député de Québec solidaire, Amir Khadir, soutenait qu’il avait l’intention de ne pas obéir à cette loi, c’est-à-dire d’exercer la désobéissance civile. Selon lui, tout comme les étudiants contestataires et leurs partisans, la loi spéciale 78 est profondément inique puisqu’elle brime les libertés fondamentales. Au contraire, pour le porte-parole du gouvernement, le ministre de la Justice Jean-Marc Fournier, la loi 78 est parfaitement juste puisqu’elle assure le droit à l’éducation qui fut bafoué par certains étudiants contestataires lesquels bloquaient l’accès aux salles de classes aux étudiants munis d’une injonction leur permettant de poursuivre leurs cours. L’avocat et ancien premier ministre du Québec, Pierre Marc Johnson, allait dans le même sens que la position gouvernementale dans un courriel publié dans La Presse (le vendredi, 18 mai). En réponse au Barreau du Québec qui proposait la médiation tout en rejetant l’idée d’une loi spéciale, Pierre Marc Johnson écrit : «: «Le Québec n'est pas la Syrie ou la Lybie et nous n'avons pas besoin de gouvernement de salut national. Nous avons simplement besoin d'un État de droit qui fonctionne et où les détenteurs légitimes du droit d'agir pour la collectivité sachent mettre les points sur les i...». Le même jour, dans Le Devoir, mon collègue de l’Université de Montréal, le philosophe Christian Nadeau, y allait d’un pamphlet en faveur des étudiants contestataires de la loi 78. Pour mon collègue, cette loi spéciale «n’a rien d’une loi, car elle est profondément injuste. Elle est un décret, un geste autoritaire qui trahit l’esprit des lois
On aimerait, évidemment, savoir en quoi consiste précisément «l’esprit des lois». Or, la Charte québécoise des droits et libertés (1975), en particulier à l’article 9.1, nous dit comment traiter l’exercice des droits fondamentaux. «Les libertés et droits fondamentaux s'exercent dans le respect des valeurs démocratiques, de l'ordre public et du bien-être général des citoyens.», lit-on. Rappelons que cet article reprend l’article 29 de La Déclartion universelle des droits de l’homme des Nations Unies (1948). On comprend, dès lors, que la loi 78 découle du principe énoncé par l’article 9.1 de la Charte québécoise. Ceux et celles qui, comme Amir Khadir, les étudiants contestataires voulant défier la loi 78, défient en somme l'article 9.1 de la Charte. Il faut également noter que les droits individuels énoncés dans la Charte, dont celui de la liberté d’expression (de manifestation, donc) ne sont légitimes qu’au regard d'un État de droit, c’est-à-dire d’un ensemble de droits dont l’exercice se trouve limité par l’article 9.1 qui exprime le plus clairement qu’il soit possible, l’État de droit. Rappelons aussi que l’État lui-même est soumis au droit, d’où le concept d’État de droit. S’il y a une «raison d’État», c’est l’article 9.1 qui la constitue. Les droits individuels s’arrêtent là où commence 9.1 définissant en somme l’État de droit.
L’argument voulant que la désobéissance civile porte atteinte à l’État de droit et qu’elle doit être condamnée fut mis en évidence la première fois par Platon dans son fameux dialogue intitulé Criton. Comme chacun sait, Socrate, après un procès retentissant, relaté par Platon dans Apologie de Socrate, fut condamné à boire la cigüe. Nous sommes en l’an 399 avant notre ère. La veille de son exécution, Criton, un vieil ami du condamné, rend visite à Socrate pour lui proposer l’évasion.
L’ami propose donc à Socrate plusieurs raisons qui auraient dû l’inciter à s’enfuir. Certaines de ces raisons invoquées par Criton sont carrément mauvaises, d’autres tout à fait judicieuses et valables, dont celle voulant que Socrate fût jugé injustement par un jury qui avait décidé de l’affaire bien avant de l’avoir entendu et qui, tout compte fait, n’exprimait que leur dépit devant l’affront du vieux sophiste. En somme, la condamnation de Socrate résultait de la décision d’un tribunal populaire suscitée en particulier par le ras le bol de citoyens athéniens dont plusieurs furent blessés dans leur amour-propre quand Socrate démasquait publiquement leur ignorance. En conséquence, Socrate avait toutes les raisons du monde d’accepter la proposition d’évasion de Criton.
Mais c’est là que Platon surprend son lecteur en défendant, au contraire, que Socrate avait toutes les raisons de résister aux plaidoyers de Criton! À l’objection de Criton voulant que c’est à l’opinion des gens qu’il doit être condamné injustement à mort, Socrate réplique : «C’est vrai, mais je persiste à ne pas me soucier de l’opinion de gens ignorants.» On imagine un Criton médusé devant cette réponse tout autant inattendue que désarmante. Socrate refuse de prendre sa décision sur la base du «qu’en dira-t-on» ou de l’opinion résultant de la simple émotion du moment. Afin de combattre le règne de la doxa - de l’opinion - il convainc son ami qu’il faut au contraire procéder à un examen critique de toute l’affaire afin de prendre une décision éclairée.
Amir Khadir, ne propose pas comme telle, la désobéissance civile; il demande lui aussi de réfléchir à la possibilité de la désobéissance civile. Suivons donc Platon qui, par son porte-parole Socrate, condamne la désobéissance civile. Pourquoi donc Socrate refuse-t-il de s’enfuir alors qu’il a, comme nous l’avons vu, toutes les raisons de s’évader puisqu’il fut victime d’un jugement inique.
Au fond, tout l’argumentaire de Platon repose sur le tort sérieux et grave qu’engendre la désobéissance civile pour la cité-État. Il va de soi que les cités-États démocratiques grecques de l’Antiquité ne reconnaissaient pas de droits de l’homme, comme le feront le nations européennes à partir du 17e et du 18e siècles. Par conséquent, la cité-État grecque possède un droit supérieur pour ainsi dire aux simples citoyens, comme si le droit collectif de l’État l’emportait sur celui des citoyens. C’est la base de l’argumentaire platonicien dans Criton.
Avec l’avènement de la modernité, la priorité changera. Des droits «naturels» seront reconnus à tous les citoyens d’une démocratie libérale. C’est pourquoi les droits individuels de l’homme auront désormais préséance sur les droits collectifs de l’État. Le point d’aboutissement ultime de la conception individualiste ou «libérale» des droits de l’homme - au sens large, philosophique, du terme - sera la fameuse notion de «désobéissance civile» que développera beaucoup plus tard le philosophe américain Henry David Thoreau (1817-1862).
Pour nous modernes, c’est-à-dire pour ceux et celles qui croient en l’existence de droits individuels innés, inaliénables et imprescriptibles, toute interférence de la part de l’autorité, que ce soit l’État ou le peuple dans son ensemble, paraît inadmissible et intolérable. Nous lisons Platon et nous nous objectons à la thèse saugrenue de Platon suivant laquelle que Socrate devait subir la peine capitale, surtout lorsqu’on invoque le fait que l’État athénien ne reconnaissait pas le droit à la liberté de conscience et de croyance. Cela dépasse l’entendement, disons-nous. Un jeune étudiant en philosophie, élevé dans la culture libérale individualiste, ne comprend tout simplement pourquoi Socrate, qui passe pourtant pour le plus sage de l’Antiquité, n’ait pas saisi l’occasion de s’enfuir, son droit inaliénable à la liberté de conscience et de croyance étant carrément bafoué. L’idée d’un État paternaliste qui veille au bien de l’enfant par son éducation, entre autres, paraît pour nous modernes odieux et indigne d’un État légitime. Contrairement à ce qu’affirme Platon dans Criton, nous ne devons rien aux lois; elles ne sont l’expression que de conventions agréées dans le fameux contrat social. Platon errait en pensant que les lois sont justes en elles-mêmes, car elles ne sont que des conventions humaines plus ou moins arbitraires, plus ou moins justes.
Toutefois, si l’on regarde le conflit étudiant actuel du point de vue de la lorgnette de Platon, l’évaluation de la désobéissance civile change radicalement. Le droit collectif de l’État, veillant au bien public, prime sur les droits individuels des citoyens. L’État est là pour assurer le bien commun, l’ordre et le bonheur des citoyens. Aller à l’encontre de ses décisions est périlleux et dangereux pour le bien commun. Lorsque l’intérêt de chacun prime sur celui du bien commun, la tyrannie n’est pas loin. Dans son grand ouvrage de philosophie politique, La République, Platon écrit : «Lorsque les pères s'habituent à laisser faire les enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes gens méprisent les lois, parce qu'ils ne reconnaissent plus au-dessus d'eux l'autorité de rien ni de personne, alors c'est là, en toute beauté et en toute jeunesse, le début de la tyrannie.» (République, VIII, 562b-563e).
Les étudiants contestataires qui bloquaient l’accès des étudiants munis d’une injonction leur autorisant à recevoir leurs cours conspuaient ces étudiants «verts» en les traitant d’individualistes et de nombrilistes. Des professeurs prenaient leur défense en déclarant que le droit à l’éducation est un droit collectif et non individuel. Pourtant, si Platon a raison, le droit à l’éducation est un bel et bien un droit individuel dont l’exercice doit être protégé et assuré par l’État. C’est ce que vient préciser la loi 78. Les étudiants contestataires doivent réaliser que leurs droits individuels, dont celui de manifester, est subordonné, comme tous les autres droits, au droit collectif qu’assure l’État.