Cannes 2012, Jour 9 : Sifflets

Publié le 25 mai 2012 par Boustoune

Chaque année, les films de la compétition officielle divisent et font l’objet de débats passionnés. Et chaque fois, il se dégage un ou deux films qui font un semblant d’unanimité, en leur faveur ou contre eux… Du côté de la presse, les deux films qui font office de “chouchous”, pour le moment, sont ceux de Michael Haneke et de Léos Carax. Et les deux films les plus haïs, sifflés lors de projections houleuses, sont ceux qui étaient programmés aujourd’hui au palais.

Commençons avec The Paperboy, dans lequel un journaliste progressiste (Matthew McConaughey) enquête sur l’affaire d’un homme condamné à mort pour le meurtre d’un shérif dans les Everglades. Il est assisté par son frère (Zac Efron), un journaliste noir (David Oyelowo) et la femme du condamné (Nicole Kidman)…  On pourrait le définir comme une sorte de film noir mollasson mâtiné de drame larmoyant et outrancier.
Dans son précédent film, Precious, Lee Daniels avait déjà fait montre d’un goût prononcé pour le mélodrame surchargé. Son héroïne était une adolescente noire, obèse, battue par sa mère, violée par son père et mère d’un nourrisson… Rien que ça…
Le truc aurait fait fuir n’importe quel spectateur normalement constitué, mais le cinéaste avait réussi à imposer sa patte particulière à la mise en scène – déjà encombrée d’effets visuels assez laids, de notre point de vue – et Precious, fort de la prestation de sa jeune actrice, s’était forgé une petite réputation dans les festivals, dont Un Certain Regard.
Ici, le mélo est presque aussi épais. Le cinéaste aborde les relations entre blancs et noirs dans les états du sud de l’Amérique, juste après l’acquisition des droits civiques et la fin de la ségrégation, parle aussi d’homosexualité, de libéralisation des moeurs, de peine de mort et de l’éveil sentimental d’un jeune neuneu qui souffre d’avoir été abandonné par sa maman…  A cela s’ajoute une intrigue de thriller assez indigente, qui se résume à savoir si l’illuminé des marécages incarné par John Cusak est coupable ou innocent du meurtre sauvage du shérif. Quel suspense…  
Et la mise en scène de Lee Daniels n’allège pas, ici,  la lourdeur du récit. Au contraire… Certains effets sont assez ridicules, les couleurs sont baveuses et assez laides, le montage est assez chaotique… Ety que dire de la direction d’acteurs, quasi-inexistante.

McConaughey est plutôt sobre et tire son épingle du jeu, mais Zack Efron n’est pas très crédible en puceau traumatisé par l’abandon maternel, John Cusack surjoue chacune de ses scènes, tout comme David Oyelowo et Macy Gray. Mais c’est Nicole Kidman qui remporte la palme du cabotinage éhonté, en livrant une caricature de femme cougar assez pathétique. L’actrice, heureuse d’avoir retrouvé un peu d’expressivité faciale entre deux cures de botox, s’en donne à coeur joie dans les minauderies et les poses provocatrices. On espère très fort que son numéro ridicule ne lui vaudra pas le prix d’interprétation féminine… On pense que le risque est faible, mais c’est le jury qui décide… 
Pour en revenir au film, on ne comprend pas les raisons de sa présence en compétition officielle. Pour une série B, c’est déjà assez moyen, alors pour une place dans ce qui est censé être la vitrine des meilleurs films de 2012, c’est assez inacceptable…

 

Le cas de Post Tenebras Lux est différent. Le film de Carlos Reygadas avait sa place dans la sélection cannoise, c’est évident.
Il possède un style indéniable et il y a dans ce film plus de recherche esthétique que chez plusieurs de ses concurrents à la Palme d’Or. C’est un des films les plus surprenants de la sélection et une proposition de cinéma radicale qui ne pouvait que diviser.
Le début est assez sublime, montrant une fillette jouant dehors entourée d’animaux, sous l’orage. Lumière formidable, atmosphère envoûtante, ambiance énigmatique…
Le hic, c’est que le cinéaste empile ensuite des séquences plus absconses les unes que les autres : un match de rugby, une virée dans un club échangiste, l’apparition d’une ombre démoniaque… Si vous trouvez le rapport entre elles, merci de nous expliquer…

Attention, ce n’est pas parce qu’on ne comprend pas immédiatement un film que celui-ci doit être cloué au pilori. On se rappelle trop de l’attitude détestable du public cannois au sortir de la projection de Mulholland drive pour ne pas vouloir tomber dans les mêmes travers.
Sauf que, contrairement à Lynch, on a l’impression désagréable que Reygadas se fiche un peu du monde avec ce nouveau film. On sait que le bonhomme vise la récompense suprême et est prêt à tout pour y parvenir. Chacun de ses films semble construite en réaction aux précédents, “corrigé” pour correspondre aux canons de qualité cannois.Le jury snobe Bataille dans le ciel, jugé trop provocant? Il signe un film épuré inspiré de Dreyer, Lumière silencieuse. Nouvel échec… Et comme entre temps, on a remis la palme à un cinéaste aussi radical qu’Apichatpong Weerasethakul, puis au trip mystique de Terrence Malick, l’ami Carlos s’est dit qu’il fallait s’en inspirer pour décrocher la précieuse récompense qui seule pourrait combler son égo avide reconnaissance.

Il y a des idées de mise en scène, c’est vrai, et on peut saluer l’effort.  Mais certaines finissent par agacer.  Par exemple, celle de tourner tout le film – du moins les scènes d’extérieur – à travers un filtre déformant qui donne l’impression de regarder de la 3D sans lunettes adaptées. Mais peut être sommes-nous trop stupides pour saisir la beauté de la chose ou sa symbolique profonde… C’est surtout cela que l’on reproche à Carlos Reygadas. De faire des films élitistes inaccessibles au commun des mortels, voire inaccessibles à un autre que lui.
Maintenant, on reconnaît quand même les qualités artistiques indéniables de l’oeuvre, et, contrairement à certains de nos confrères, on ne criera pas au scandale s’il est présent au palmarès… Mais lui donner la Palme d’Or serait quand même primer un cinéma de petit malin qui se contente d’empiler des scènes sans queue ni tête, estampillée art &essai et inspirées de films d’autres cinéastes.
On retournera probablement le voir pour lui donner une seconde chance, hors de la furie cannoise. On ne sait jamais. Peut-être est-on passé complètement à côté d’un chef d’oeuvre… (Ou pas…).

Du côté d’Un Certain Regard, le bilan de la journée n’est pas spécialement bon non plus :

Le film indien Miss Lovely a été finalisé seulement cinq jours avant le début du festival. Ce qui signifie que Thierry Frémaux et son équipe n’ont pas pu voir l’oeuvre d’Ashim Ahluwalia au moment de l’inclure dans leur programmation. L’auraient-ils sélectionnée s’il l’avaient vu dans cette version définitive? Pas si sûr…
Bien sûr, la présence de Miss Lovely au catalogue de cette 65ème édition du festival est lié à la volonté de mettre en avant une partie de la cinématographie indienne qui évolue hors des productions commerciales de Bollywood. (Il est d’ailleurs à noter que chacune des sections parallèles présente cette année une production indienne, un film de genre : Miss Lovely, donc, Peddlers à La Semaine de la Critique, Gangs of Wasseypur à La Quinzaine…)
Mais pour l’aspect purement artistique du film, c’est moins évident. La mise en scène ose de beaux mouvements de caméra, mais les moyens techniques font défaut, le scénario est confus, les acteurs surjouent en roulant des yeux ou en fronçant les sourcils… C’est trop long, trop lent, trop bordélique pour convaincre. Le problème majeur du film est que le mélange des genres ne fonctionne pas vraiment. L’intrigue principale, tournant autour de la rivalité entre deux frères producteurs de séries Z clandestines, entre horreur et érotisme, pouvait évoquer l’ambiance noire poisseuse des romans de James Ellroy, mais la tonalité du récit est d’abord assez légère, telle une comédie sur les coulisses du cinéma underground indien, puis trop sérieuse, trop appliquée, avant de basculer dans le mélo familial et le thriller. 
Il n’y a pas grand chose à sauver, hormis deux ou trois éclairs de violence qui nous cueillent à froid  et la beauté de l’actrice principale…

Trois Mondes, le nouveau film de Catherine Corsini, souffre, lui, d’un scénario totalement improbable et d’une mise en scène trop conventionnelle…
Cela commence de façon on ne peut plus sombre, quand, une nuit, une voiture percute de plein fouet un piéton, dans une rue parisienne. A bord de la voiture, trois copains fêtant l’enterrement de vie de garçon de l’un d’entre eux. Ivres et sous le choc, ils décident de prendre la fuite. Leur victime, un sans papiers moldave, est abandonné là, agonisant au milieu de la route. Une femme a tout vu depuis sa fenêtre. Elle alerte les secours, réussit à prévenir la femme du blessé et se met en tête de retrouver le coupable. Celui-ci va lui faciliter la tâche en venant lui-même à l’hôpital au chevet de sa victime. Il culpabilise. Sa vie se décompose, il ne pense plus qu’à sa lâcheté face à l’accident… Il refuse de rencontrer la femme de la victime, mais propose de l’argent pour compenser le mal qu’il a causé…Un argent qu’il ne possède pas vraiment, car s’il vient d’être nommé gérant du garage de son futur beau-père et brasse des sommes d’argent considérables chaque jour, il ne peut disposer des sommes sans l’aval de son beau-père… Une vraie trame de film noir, enrichie par les personnalités contrastées des personnages et les sous-textes sociaux qu’elle développe – sort des sans papiers, égoïsme et lâcheté des citoyens… 
Si Catherine Corsini s’en était contentée, tout aurait été pour le mieux. Mais voilà, elle a choisi d’agrémenter son intrigue de rebondissement improbables, dont une idylle naissante entre le coupable et la témoin de l’accident…  Et là, on n’y croit plus une seule seconde…
Arta Dobroshi et Clotilde Hesme font ce qu’elles peuvent et permettent au film de ne pas prendre l’eau de toutes parts. Raphael Personnaz, lui, est moins convaincant dans le registre de la culpabilité… Résultat, le film est bancal et la force du propos initial se dissout dans un océan d’aberrations scénaristique. Ou dans la Méditerranée, comme les applaudissements mous qui ont accompagnés la présentation du film…

Aïe… Films de qualité insuffisante en compétition et à Un Certain Regard… N’y a-t-il rien à sauver de cette journée de festival?
Si! The King of pigs, dessin animé coréen présenté à La Quinzaine des réalisateurs. Pas franchement de l’animation pour les plus jeunes, puisque le film, après une ouverture flippante digne de Satoshi Kon, décrit le calvaire enduré par trois enfants, souffre-douleur de leurs camarades de classe, pendant toutes leurs années de collège. Bien construit, joliment mis en images par la grâce d’un dessin assez épuré, le film séduit par son intensité dramatique et son intrigue qui se dévoile par petites touches successives..
Une franche réussite qui remonte bien le niveau des films présenté aujourd’hui…

Que dire d’autre sur cette 9ème journée de festival? Que la Semaine de la critique a, la première, fermé ses portes en primant le film Aqui y Alla d’Antonio Mendez Esparza.et en diffusant deux moyen-métrages, dont le nouveau Tsai Ming-Liang. Que la Quinzaine des réalisateurs s’apprête aussi à en finir, demain. Et que les festivaliers commencent tous à ressentir un petit coup de fatigue.

A demain donc, pour la suite de nos pérégrinations cannoises.