Crise sociale: Par la bouche de nos casseroles

Publié le 27 mai 2012 par Espritvagabond
Ça fait 4 jours que je planifie vous parler de ce qui se passe, mais je n'ai pas eu le temps ou l'énergie. Il faut dire que suivre pendant 4h des joueurs de casseroles dans une marche de 15 km dans les rues de Montréal a tendance à épuiser le blogueur et qu'une fois rentré, passé minuit, l'énergie et la concentration lui font défaut...
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Je ne veux pas vous faire un reportage sur les casseroles, vous avez pu en lire dans les divers médias traditionnels ou sociaux. Je voudrais simplement partager ce que j'ai vu et vécu pour illustrer ce qu'est devenue la crise sociale et pour dénoncer la énième tentative du gouvernement de faire croire que les manifestants sont des gens violents.
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Au début du mois de mai, émergeant d'une léthargie de billets due à des contrats prenant tout le temps libre que je ne passais pas dans la rue, j'ai introduis une série de billets sur la crise sociale au Québec. Début mai, alors que nous parlions de négociation de sortie de crise, on était loin de se douter que ça allait durer un autre mois, et empirer encore.
On m'a même reproché d'avoir exagéré en parlant de crise sociale à propos d'un "banal conflit étudiant" que je montais en épingle par sympathie pour le mouvement.
Je n'ai jamais caché que j'étais contre la hausse des frais de scolarité, ce qui ne m'empêche pas de lire toutes les opinions et textes sur le sujet avec attention, ni de tenter d'observer le conflit sans en être un acteur direct (avoir une opinion diffère de militer activement dans une organisation).
Je pense que beaucoup de gens n'ont pas compris (incluant tous les membres du gouvernement), que les racines du mouvement étudiant sont profondes et dépassent le montant de la hausse des frais de scolarité (j'y reviendrai dans un autre billet).
Crise sociale? J'exagérais? On dirait bien que non.
La preuve:

26 mai 2012. Quelques minutes passées 20h, coin Beaubien et St-Denis, le concert de casserole est déjà en force; des résidents d'un peu partout dans le quartier, leur famille, leurs enfants avec eux, approchent avec leurs casseroles. Ce sont eux, les anarchistes et marxistes dont parle le gouvernement?
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Tous les observateurs s'entendent maintenant pour dire que ce qui se passe au Québec dépasse la question des droits de scolarité. Ça s'appelle donc une crise sociale.
Ce soir, de mon appart coin Beaubien et St-Denis, je vous écris sous le tintamarre des casseroles de mes voisins; ce sont eux, sur la vidéo ci-haut, qui font un vacarme d'enfer à tous les soirs depuis une semaine. Eux et des gens comme vous et moi, dans des dizaines de quartiers de Montréal, et dans des dizaines de villes du Québec. Québec, Sherbrooke, Saguenay, même St-Élie, selon les informations transmises par Fred Pellerin (25 personnes hier, 32 ce soir!)
Pour les trois premiers soirs, les gens se sont contentés de traverser les rues, les médias traditionnels n'en ont pas ou peu parlé. Puis avec le nombre grandissant de participant et l'information relayé sur les médias sociaux, on a assisté à des marches spontanées (donc illégales selon la Loi 78).
Ce soir encore:

26 mai 2012: Photo prise vers 20h30; une marche improvisée vient rejoindre les centaines de joueurs de casseroles déjà débordant d'enthousiasme au coin Beaubien et St-Denis. Ils prennent la rue et marchent vers le nord.
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Et ces marches durent des heures.
Ceux que j'y ai croisé ne sont, pour la très grande majorité, pas des étudiants. Ce sont des citoyens. On comprend qu'ils en ont plein le dos de se faire mentir par leur gouvernement, et qu'ils ont perdu confiance dans les institutions gouvernementales. La Loi spéciale 78 est devenu le prétexte pour illustrer leur mécontentement; le sentiment est qu'en voulant les réduire au silence, on a dépassé les bornes.
Le slogan qui revient sans cesse dans ces parades de casseroles est:
"La Loi spéciale, on s'en calisse!"
Les citoyens du Québec défient la loi, défient leur gouvernement.
Si ce n'est pas une crise sociale, je ne sais pas ce que c'est.
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Journal d'une casserole.
Quatre jours plus tôt: 22 mai 2012.
Les joueurs de casseroles dont j'ai entendu parler pendant mes quelques jours d'absence de Montréal se pointent au coin de chez moi. Devant un mouvement spontané de solidarité citoyenne du quartier, je me joins à eux et nous traversons la rue, seulement au feu vert, en "tournant en carré", pendant deux heures. Je voulais voir qui étaient ces anticapitalistes dont parlais alors le ministre Bachand. Voici ce que j'ai vu:

Concert de casseroles / manifestation improvisée et spontanée, entre voisins de la Petite Patrie à Montréal, contre la Loi 78. Adultes et jeunes, festif, pas de casse, mais des casseroles! Manifestation dont "l'itinéraire", non fourni à la police, était en fait de traverser la rue, et seulement aux feux verts, sans bloquer le trafic! La durée, l'heure et le reste n'avait pas été transmis aux policiers non plus. Environ 200-300 personnes y ont pris part, le tout a duré environ 2h.
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23 mai 2012.
Je commence mes observations en rejoignant le groupe qui est déjà plus imposant que la veille, à peine quelques minutes passé 20h. Une fois de plus, c'est l'ambiance communautaire, des voisins de quartier, le sentiment de solidarité, qui étonne. On est loin, très très loin, des images violentes que les autorités et certains médias veulent nous faire craindre. Quand j'écoute les nouvelles un peu plus tard, j'ai l'impression de vivre sur une autre planète.
Je filme d'abord cet extrait, alors que nous tournons en carré aux feux verts. Je note que plusieurs automobilistes qui traversent le carrefour klaxonnent en support au mouvement en faisant des signes d'encouragement.

Je note aussi, ce 23 mai, que le nombre de participant à ce concert improvisé (et un peu cacophonique) est beaucoup plus important que la veille. Et le mouvement ne s'arrête pas; il prend de l'ampleur.
Après un temps, je quitte le coin de la rue en direction nord, afin d'aller voir s'il y a d'autres mouvements similaires dans les autres quartiers environnants.
À un coin de rue de là, sur St-Zotique, une voiture de police vient dérouter le trafic sur St-Denis. intrigué (il n'y a pratiquement personne sur le coin de rue), je ne réalise que quelques minutes plus tard qu'une marche spontanée se dirige vers moi, en remontant St-Denis. Des centaines de personnes ont pris la rue sur toute sa largeur.

Je note une fois de plus que la très grande majorité des marcheurs et joueurs de casseroles ne sont pas des étudiants (ou ne semblent pas dans le groupe d'âge habituel des étudiants). Le slogan est asséné avec vigueur et conviction. Je n'ai jamais vu de ma vie autant de personne violant une loi de manière aussi ouverte, et fière! (On entend occasionnellement la tirade: "On est plus que 50" sur l'air enfantin et défiant de "gnagnagna").
Après quelques zigs et quelques zags dans la Petite Patrie, la marche fusionne avec un autre groupe issu de Villeray (et avec une bannière qui ne laisse aucun doute sur les intentions: "Villeray désobéit"); ce nouveau groupe de quelques milliers fusionnera à nouveau avec d'autres parades similaire et arpentera pendant plus de 4h les rues de Montréal, jusque sur le boulevard René-Lévesque et sur une distance d'au moins 15 km au total.
Je rentre chez moi passé minuit, fatigué par la longue marche, et les oreilles qui bourdonnent du bruit assourdissant des casseroles. J'apprend rapidement, via Twitter, CUTV et Facebook qu'il y a eu plusieurs marches en parallèle, fusionnant parfois, et que la police vient de décider d'arrêter arbitrairement 500 personne parmi les marcheurs.
Incrédule, je me couche. Il est 3h AM.
Il y aura officiellement 518 arrestations ce soir là. (Plus que pendant toute la crise d'octobre). Tous des citoyens pacifiques (voir les nombreuses vidéos sur Youtube et CUTV).
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24 mai 2012.
Le Maire Tremblay demande aux citoyens de jouer de la casserole sur leurs balcons.
Près de chez moi, c'est plutôt un scénario similaire à la veille qui se joue; une foule assez imposante se pointe au coin de la rue, casserole en main, à 20h pile.
Rassemblement, puis prise de la rue St-Denis, rencontre avec d'autres marcheurs, fusion.

L'ambiance est festive, le rassemblement est familial. On pourrait croire à un festival, si ce n'était du slogan ("La Loi spéciale, on s'en calisse!"), répété sans cesse par les milliers de joueurs de casserole. Quiconque descend dans la rue comprendra que le mouvement n'est ni violent ni radical mais un gigantesque cri du coeur d'une population à son gouvernement.
Il y a des musiciens aussi; trompettes, tambours, cornet à piston, guitare, j'ai même vu un joueur de cor français et un saxophoniste à travers la marche.
Ce soir-là, après diverses rencontres et fusions de groupes, au moment d'atteindre le coin Mont-Royal et St-Denis (après être passé par le viaduc sur St-Hubert), le mouvement est composé d'au moins 10 000 à 12 000 personnes. La traversée du parc Jeanne Mance divise le groupe, dont une partie part vers Outremont pour remonter par la suite sur St-Laurent après avoir emprunté l'Avenue du Parc et Fairmount.
Je quitte le groupe au coin Parc et Mont-Royal, il est 22h45.
Je veux revenir chez moi et écrire ce billet.
En me rendant au métro, je croise au moins 25 voitures de police, 5 "paniers à salade" et trois véhicules de la brigade de la SQ. Le temps de prendre le métro et de revenir chez moi, je suis trop fatigué et fébrile pour écrire. Un hélicoptère de la police survole mon quartier, les marcheurs remontent St-Laurent non loin de chez moi. Ils se baladeront dans le quartier encore quelques heures avec l'hélico qui les suivra sans arrêt. Ce soir-là, la police n'interviendra pas par des arrestations massives.
Je me couche passé 2h AM.
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(26 mai: Je fais une pause écriture, les casseroles descendent St-Denis direction sud; ils sont déjà plusieurs, plusieurs milliers. J'observe un moment, puis rentre; ils mettront une demie heure à tous traverser le carrefour).
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25 mai 2012.
Au sujet de la Loi 78, tentant de justifier la suspension du droit de manifestation et d'association, le ministre Bachand déclare au téléjournal: "Les montréalais ont droit d'avoir accès à leur médecin". Malgré mes recherches, je n'ai trouvé aucun cas de manifestation ayant privé un citoyen du droit d'accès à son médecin. Le commentaire m'apparaît donc relever d'une démagogie hallucinante.
Le ministre ajoute qu'il est content des concerts de casseroles, qu'il trouve la chose festive.
Content. Festive.
Je n'ai jamais autant eu l'impression que ce pauvre monsieur était à ce point déconnecté de la population.
Il n'a aucune idée de ce qui se passe.

Affiche apposée sur un poteau au coin de Beaubien et St-Denis.
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Dehors, soirée d'orage; les casseroles se regroupent au coin St-Denis et Beaubien avec une régularité d'horloge suisse (un peu en avance, même, le tintamarre débutant quelques minutes avant 20h).
Momentum rapide, les marcheurs prennent la rue et disparaissent. Ils repassent à quelques reprises. Ce soir-là, je ne descend pas avec eux; je lis, me documente, télécharge et trie mes photos et vidéos afin de rapporter ce que j'ai vu, et surtout, qui j'ai vu; des gens ordinaires issus de tous les milieux et se regroupant spontanément dans un mouvement de solidarité envers, oui, les étudiants, mais surtout envers eux-mêmes et envers leurs voisins. Et contre le gouvernement que le ministre Bachand représente (nous n'avons pas revu le Premier Ministre depuis l'adoption de la Loi 78). Si le ministre Bachand entendait les citoyens crier qu'ils se "calissent" de sa loi spéciale, je ne suis pas certain qu'il trouverait ça festif.
Les manifestants trouvent ça festifs, eux. Car malgré les cris d'alarmes du maire Tremblay (un autre qui me semble particulièrement déconnecté), il n'y a pas de guerre civile dans nos quartiers, à Montréal; il n'y a pas d'affrontement verts contre rouges; les quartiers ne sont pas envahis de "méchants" anticapitalistes et marxistes (pour reprendre les mots du ministre Bachand).
Pour ma part, ce soir du 25 mai, je suis fatigué (j'ai travaillé tous les jours pendant ce temps malgré le peu de sommeil), alors je jette les bases de ce billet mais doit en remettre la rédaction et la publication au lendemain.
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26 mai 2012.
Ce qui nous mène à ce soir, où je décide de ne pas suivre la parade et plutôt montrer ma solidarité citoyenne à ma manière; en rapportant ce dont j'ai été témoin depuis quatre jours. J'ai eu beaucoup d'informations grâce aux médias sociaux, alors j'y contribue également; y compris par des textes plus approfondis, comle sur ce blogue.
Évidemment, depuis quelques jours, les médias traditionnels ont fini par se rendre compte de l'ampleur du mouvement des casseroles, et de sa nature.
Mais bien peu réalisent ce qu'il signifie vraiment. Plusieurs pensent encore que ce ne sont que des faiseurs de troubles. Plusieurs pensent qu'il s'agit encore d'étudiants. Plusieurs pensent que les gens manifestent contre la hausse des droits de scolarité.
Bien peu ne comprennent la crise sociale.
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Je ne nie pas la présence de casseurs dans certaines manifestations depuis trois mois. Mais compte tenu de la proportion de ceux-ci - et des débordements - par rapport à la masse manifestante, par rapport au nombre de manifestations qui ont eu lieu à Montréal seulement (on parle de plusieurs centaines), il y a eu très peu de violence de la part des manifestants. Pourtant, c'est le sujet qui a été le plus couvert par tous les médias traditionnels depuis le début du conflit étudiant et de la crise sociale. Celui dont on a le plus parlé.
Un climat de peur s'est donc installé.
J'invite tous les lecteurs de ce blogue à me visiter, coin St-Denis et Beaubien (n'importe quel soir, 20h), pour assister au concert de casserole, pour voir d'eux mêmes. N'ayez pas peur; ce sont juste mes voisins, des gens comme vous et moi.
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Le gouvernement a voulu utiliser une Loi Matraque; la population lui répond par la bouche de ses casseroles.
Personnellement, je trouve ça merveilleux comme réaction. Ça me redonne espoir autant de gens qui font du bruit.

23 mai 2012. Viaduc Masson, entre Iberville et Delorimier; quelques heures après le début de la parade casserole sur St-Denis. Toujours très pacifique. On ne pouvait se douter que des arrestations arbitraires auraient lieu un peu plus tard.
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