Mobile Suit Gundam : Author’s Cut (5a)

Par Ledinobleu

Sommaire :

1. Introduction
2. L’univers de Gundam
3. L’auteur
4. L’innovation
5. La colonisation de l’espace (le présent billet)
6. La métaphore (à venir)
7. Le newtype (à venir)
8. Conclusion et sources (à venir)

La colonisation de l’espace :

a. La vision scientiste (le présent billet)
b. L’interprétation dans Gundam (à venir)

a. La vision scientiste

Une autre caractéristique distingue Mobile Suit Gundam des productions du genre mecha de son temps : l’univers de cette série ne sort pas de l’imagination de ses créateurs, mais au contraire s’inspire et s’appuie sur des théories techno-scientifiques de pointe – pour l’époque – développées par des spécialistes de la NASA pour répondre à la future crise de l’énergie qui avait déjà commencé à poindre le bout de son nez sous la forme du premier choc pétrolier (1). On peut néanmoins préciser que cette réflexion tentait de répondre à une problématique déjà antérieure en ce début des années 70 puisque, dès 1969, le professeur Gerard K. O’Neill (1927-1992) de la prestigieuse université de Princeton posait déjà le problème à ses élèves sous la forme d’une simple question : « la surface d’une planète est-elle l’endroit idéal pour le développement d’une civilisation technologique ? »

Depuis quelques années à peine maintenant, le grand public connaît la réponse au problème que soulève cette question, celui de la raréfaction des ressources, mais à l’époque où O’Neill confrontait ses étudiants à ce dilemme, elle restait assez inédite : la société de consommation venait à peine de s’installer dans les habitudes de chacun et peu de gens se sentaient enclins à distinguer la fin de cette nouvelle ère d’abondance sous la forme de pénurie des matières premières en général et des énergies fossiles en particulier – à leur décharge, on peut rappeler que le contexte de la guerre froide se prêtait peu à de telles interrogations même si, d’une manière assez paradoxale, il permit de développer le moyen d’y répondre : la conquête de l’espace… Mais parce-que O’Neill comptait parmi ce qu’il convient d’appeler un visionnaire, il avait non seulement posé la bonne question mais aussi trouvé la réponse adéquate ; et la NASA lui donna les moyens de la développer.

Vue d’artiste de l’extérieur d’une colonie cylindrique (NASA Ames Research Center)

Le fruit de ses réflexions se trouve présenté en détails dans son ouvrage The High Frontier: Human Colonies in Space paru en 1976 et au but à moitié avoué d’informer le grand public sur la nécessité de coloniser l’espace proche comme sur la possibilité d’une telle entreprise – encore une fois, avec les technologies de l’époque, qui ont bien sûr progressé d’autant plus depuis.

Dans les grandes lignes, ce projet aux allures un peu folles – au moins pour ceux d’entre nous à l’esprit hélas peu au fait des réalités techniques, ce qui d’ailleurs reste caractéristique de l’écrasante majorité des dirigeants – consiste à moissonner les rayons du soleil directement dans l’espace, là où ils sont dix fois plus forts car non filtrés par les couches atmosphériques, à l’aide de stations orbitales équipées de dizaines de kilomètres carrés de panneaux photovoltaïques ; les quantités colossales d’énergies ainsi collectées seraient acheminées sur Terre en les convertissant en faisceaux de micro-ondes que recevraient, au sol, d’autres stations nanties des systèmes adéquats pour redistribuer cette énergie sous forme d’électricité vers les centres urbains.

Mais en dépit de cette théorie séduisante, la mise en pratique s’avère plus problématique que celle qui consiste à placer en orbite des satellites d’un genre un peu particulier. L’espace proche, en effet, reste un milieu hostile aux constructions artificielles : les rayons cosmiques mais aussi les micro-météorites et les débris divers, en plus des variations de température pour le moins extrêmes selon si l’objet se trouve dans l’ombre de la Terre ou en plein soleil, ainsi que d’autres facteurs, peuvent vite détériorer les fruits les plus prodigieux de la technologie et les rendre inutilisables en moins de temps qu’il en faut pour qu’ils soient devenus rentables. Voilà pourquoi un tel projet ne peut fonctionner que si des techniciens se trouvent à proximité de ces stations afin de les entretenir régulièrement ; tout le problème étant que ce personnel doit se tenir toujours disponible, ce qui écarte la possibilité d’envois de missions ponctuelles et implique donc de fournir à ce personnel permanent des conditions de vie décentes dans l’espace, comme une pesanteur pour empêcher leurs os de se fragiliser, mais aussi des agriculteurs et des éleveurs pour produire leur nourriture plutôt que de l’expédier depuis le sol, des administrateurs et des gestionnaires pour organiser leur bureaucratie, des médecins et des infirmiers pour les soigner en cas d’accidents ou de maladies, etc.

Le plus simplement du monde, il faut des villes entières en orbite. Des cités bâties à partir de minerais extraits du sol lunaire à la faible gravité et des milliers d’astéroïdes géocroiseurs plutôt que de les expédier dans l’espace depuis notre planète ; des cités placées en orbite fixe aux points de Lagrange, là où les forces d’attraction de la Terre et de la Lune s’annulent mutuellement et garantissent une totale stabilité ; des cités sous forme de vastes sphères ou de gigantesques cylindres de plusieurs dizaines de kilomètres, qui tournent sur eux-mêmes pour produire une gravité artificielle et dont les immenses panneaux solaires permettent une alimentation permanente en énergie puisqu’il n’y a pas de nuit en orbite. Des cités aux grands espaces verts où on ne se marche pas les uns sur les autres, dont les immeubles ne dépassent pas quelques étages à peine, où l’air reste pur puisque les usines se trouvent cantonnés à des modules séparés de ceux des habitations, avec des infrastructures sportives pour toutes les formes d’activités physiques connues comme pour celles exclusives à la vie dans l’espace.

Vue d’artiste de l’intérieur d’une colonie cylindrique (NASA Ames Research Center)

Des cités comme on en a jamais vues, des cités nouvelles, et avec elles un modèle de société nouveau, basé sur une abondance sans limites des matières premières et de l’énergie, qui permet donc d’envisager un futur sans guerres puisque tout l’indispensable s’y trouvera en quantités illimitées pour tous, rendant ainsi obsolètes toutes les formes de conflits…

Car c’est une constante dans l’histoire des cultures, d’ailleurs déjà évoquée dans le contexte de ce dossier : l’émergence de technologies différentes provoquent des modifications des systèmes sociaux, une évolution de ces sociétés qui adoptent ainsi des allures inédites, deviennent des modèles nouveaux dans le sens où on n’y vit plus comme on le faisait auparavant, et la plupart du temps pour le mieux. Si parmi de telles technologies on peut citer en vrac la taille des silex, la maîtrise du feu, la fonte des métaux ou l’invention de la roue, la plus importante de ces grandes inventions restent malgré tout l’agriculture qui permit de produire de grandes quantités de nourriture sans exiger de chaque membre de la société qu’il se consacre exclusivement à obtenir celle-ci à travers la cueillette ou la chasse comme c’était le cas avant ; ainsi, chacun pouvait se dégager du temps pour développer une expertise dans d’autres activités, telles que l’artisanat et la technique, la création artistique et la littérature, l’administration et le commerce, et bien d’autres choses devenues depuis indispensables. Si on dit de l’agriculture que c’est une révolution, c’est avant tout parce-qu’elle permit de fonder la civilisation.

Dès lors, il ne paraît plus incongru d’explorer de nouveaux modèles de civilisation issus de technologies nouvelles. Ou plutôt, dans le cas précis qui nous occupe ici, de nouvelles applications de technologies existantes – soit l’utilisation des techniques de la conquête spatiale pour construire des colonies orbitales. La science-fiction, parmi d’autres domaines, s’est vite spécialisée dans de tels exercices de pensée ; sous bien des aspects, d’ailleurs, ils en constituent même une définition, du moins si on garde à l’esprit ce crédo lui aussi déjà évoqué dans une partie précédente de ce dossier où j’exposais brièvement l’influence de John W. Campbell sur ce genre, en tant que rédacteur en chef du magazine Astounding, quand il incita les auteurs des années 40 et 50 à développer dans leurs récits les implications sociales des progrès techno-scientifiques décrits au sein de leurs fictions. Développant cette méthode d’écriture de récits de science-fiction, l’écrivain du genre Isaac Asimov (1920-1992), qui appartenait d’ailleurs à l’écurie de Campbell, parmi d’autres auteurs, publia en 1953 dans le magazine Modern Science Fiction un article intitulé Social Science Fiction où il tentait de démontrer que tous les récits de science-fiction relevait d’une des trois catégories suivantes : le gadget, l’aventure ou le social ; pour ce faire, il prenait les exemples de trois auteurs différents de la fin du XIXe siècle, tous aussi fictifs l’un que l’autre, qui auraient choisi d’écrire sur le thème de l’automobile, chacun à leur manière.

Vue d’artiste de l’intérieur d’une colonie cylindrique (NASA Ames Research Center)

« L’écrivain X consacre la plupart de son temps à décrire comment fonctionnerait la machine, expliquant les principes d’un moteur à combustion, brossant le tableau des affres de l’inventeur qui, après de nombreux échecs, parvient enfin à un prototype fonctionnel. Le point culminant du récit est l’essai de la machine elle-même, qui parvient péniblement à la vitesse effarante de 35 kilomètres à l’heure, et peut-être même à surpasser un cheval et son attelage défiés à la course. C’est la science-fiction de type “gadget”.

« L’écrivain Y invente l’automobile en un clin d’œil mais là surgit un groupe de gangsters qui veulent dérober l’invention fabuleuse. Ils commencent par enlever la fille de l’inventeur et la menacent par tous les moyens possibles sauf le viol (dans ce type d’histoire, les filles n’existent que pour être sauvées). Le jeune assistant de l’inventeur part à la rescousse. Il ne peut accomplir cet exploit qu’en utilisant la fabuleuse automobile. Il fonce dans le désert à la vitesse prodigieuse de 35 kilomètres à l’heure pour récupérer la demoiselle qui serait autrement morte de soif si le jeune homme avait utilisé un simple cheval, même avec un galop soutenu et rapide. C’est la science-fiction de type “aventure”.

« L’écrivain Z présente une automobile déjà aboutie. Une société existe dans laquelle l’automobile représente déjà un problème. À cause de l’automobile, une gigantesque industrie du pétrole s’est développée, des autoroutes sillonnent le pays, l’Amérique est devenue un pays de voyageurs, les villes se sont étendues dans les banlieues – et comment faire face aux accidents d’automobiles ? Les hommes, les femmes, les enfants se font tuer par les automobiles plus vite que par les tirs d’artillerie ou les bombes d’avions. Que peut-on faire ? Quelle est la solution ? C’est la science-fiction de type “sociale”. » (2)

Mobile Suit Gundam appartient donc de toute évidence à la troisième catégorie, celle de la science-fiction « sociale » : son récit montre en effet une civilisation qui vit dans l’espace depuis plusieurs générations déjà et qui a très bien assimilé cette nouvelle vie, au point que des problèmes spécifiques à cette existence ont déjà commencé à se manifester – j’y reviendrais en détails dans le chapitre suivant de ce dossier. Mais avant tout, Gundam se veut une science-fiction sérieuse et pas juste réaliste dans les divers éléments et systèmes techno-scientifiques qu’elle présente car, comme c’est le cas de nombre de productions du genre dans sa forme littéraire, celle qui tient lieu de référence, non seulement l’univers de Gundam se base sur des modèles scientifiquement établis par des experts reconnus dans leur domaine mais aussi il dépasse vite ce stade purement technique, faute d’un meilleur terme, pour examiner les conséquences de ce progrès sur la vie de chacun : au-delà du « gadget » et de l’« aventure », et en dépit de ses fausses apparences de simplicité, somme toute assez ponctuelles, ce récit illustre donc bel et bien un nouveau modèle de civilisation où les passions humaines prennent une dimension inédite – ce qui correspond à l’idée que convoie l’expression « nouveau modèle social » dans le vocabulaire de la science-fiction.

Vue d’artiste de l’extérieur d’une colonie cylindrique (NASA Ames Research Center)

Voilà pourquoi il vaut de préciser – ou plutôt de rappeler, puisque j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer ce point – que le mobile suit, l’élément apparent le plus prépondérant dans Gundam, celui-là même qui le rattache au genre mecha, s’avère en fin de compte tout à fait dépendant de ce parti pris techno-scientifique de fond. De tels systèmes, en effet, compte tenu de leur poids et de leur taille hors du commun, ne pourraient exister dans un contexte différent de celui de la conquête de l’espace, sinon leur propre masse les y rendrait impraticables. De plus, et c’est là un autre aspect déjà abordé dans le contexte de ce dossier, le concept mobile suit n’apparaît pas de manière spontanée mais au contraire s’affirme comme une évolution d’un système précédent, le manœuvrier orbital, élaboré et mis en service pour la construction des colonies elles-mêmes dès les tous débuts de la fondation de la civilisation de l’espace : ce détail en apparence anecdotique souligne bien de quelle manière le mecha, dans le contexte de Gundam, découle de l’univers du récit lui-même, combien il en constitue avant tout une excroissance logique. C’est une autre spécificité de Gundam à l’époque de sa sortie au Japon : il ne se contente pas de réduire le mecha au rang de simple arme de guerre, de banal produit industriel qu’on jette ou qu’on remplace quand il devient impossible à réparer après une bataille ; il en fait surtout un produit de son temps, parfaitement adapté à son futur fictif, hors duquel il perdrait toute sa signification, son utilité, sa raison d’être. En fin de compte, la véritable innovation de Gundam se trouve bien plus dans son univers, qui rend le concept mecha effectivement réaliste, que dans les différents éléments techniques qui lui donnent une apparence de réalisme : la différence principale entre Gundam et les autres productions du genre dans l’animation japonaise de l’époque tient en fait moins dans l’aspect crédible de ses mobile suits que dans l’univers échafaudé par ses créateurs qui permet de rendre ces machines vraisemblables – aucune des autres créations japonaises du domaine mecha d’avant Gundam n’a jamais ne fut-ce qu’effleuré un tel degré de crédibilité, qui correspond d’ailleurs tout à fait à une certaine définition de la science-fiction, du moins quand celle-ci prétend à une certaine qualité.

Enfin, parce-que l’impasse de l’exploitation à outrance des ressources naturelles de la planète se rapproche toujours davantage, le futur décrit dans Gundam s’avère de plus en plus tangible à chaque jour nouveau ; car il faut tout de même bien faire face à cette réalité-là : nous nous verrons tôt ou tard dans l’obligation de quitter notre planète, non pour le plaisir de réaliser les rêves de colonisation de l’espace propres à la science-fiction et qui nous habitent à présent depuis que Youri Gagarine (1934-1968) a fait le tour du monde dans sa capsule, soit depuis un demi-siècle maintenant, mais tout simplement parce-que les matières premières de notre monde ne sont pas éternelles (3)… C’est une autre des forces de Gundam qui place cette œuvre à part des autres de son temps comme de la plupart de celles qui ont suivi, dans le domaine de la science-fiction japonaise en général comme de son genre mecha en particulier : plus de 30 ans après, le discours de fond de Gundam conserve toute sa pertinence, toute son urgence, toute son actualité – ce qui suffit bien pour dire qu’il s’agit au moins d’une excellente production d’anticipation, même si au fond c’est notre impuissance à juguler un problème maintenant assez ancien qui permet ainsi à Gundam de conserver une certaine fraîcheur dans son thème.

Mais comme il ne peut y avoir de bons récits dans une utopie, puisqu’un bon récit se doit de présenter un certain degré de tragédie, ou à tout le moins une problématique qui va gâter la vie des protagonistes principaux pour le plus grand plaisir des spectateurs, alors les créateurs de Gundam ne purent s’accommoder de la vision somme toute plutôt idyllique de O’Neill – pour ne pas dire sa « naïveté », faute d’un meilleur terme, au reste un trait en fin de compte assez typique des esprits scientifiques plus habitués aux modèles mathématiques qu’aux modèles humains, ces derniers restant le privilège des conteurs. Pour cette raison, Gundam se montre pour le moins critique du modèle de colonisation spatiale échafaudé par O’Neill, ou du moins il semble prendre un malin plaisir à en isoler les failles afin de mieux les exploiter pour pouvoir planter son récit ou en tous cas son univers qui se démarque sous bien des aspects de la vision scientiste originale.

Le point culminant de cette critique constitue le récit même de Gundam, qui montre ce qu’il advient quand un modèle en apparence aussi idéal dégénère peu à peu jusqu’à basculer dans l’effroyable holocauste de la Guerre d’Un An

Suite du dossier (La colonisation de l’espace : b. L’interprétation dans Gundam) (à venir)

(1) il vaut de mentionner au passage qu’un tel procédé est typique de l’écriture d’un récit de science-fiction où la plausibilité techno-scientifique reste un facteur central : pour cette raison, beaucoup d’auteurs du genre s’inspirent de travaux de chercheurs et de théoriciens de la science.

(2) passages traduits d’après l’article « Asimov’s Three Kinds of Science Fiction » sur le site tvtropes.org (en).

(3) la très récente actualité abonde d’ailleurs dans ce sens, notamment avec l’information divulguée fin avril 2012 de la création de la compagnie Planetary Ressources, Inc. au but avoué d’exploiter les matières premières présentes dans les astéroïdes du système solaire ; cette compagnie aurait obtenu le soutien financier de personnalités de renom comme le cinéaste James Cameron ou le PDG et le président exécutif du conseil d’administration de Google Larry Page et Eric Schmidt, parmi d’autres.

Sommaire :

1. Introduction
2. L’univers de Gundam
3. L’auteur
4. L’innovation
5. La colonisation de l’espace (le présent billet)
6. La métaphore (à venir)
7. Le newtype (à venir)
8. Conclusion et sources (à venir)

La colonisation de l’espace :

a. La vision scientiste (le présent billet)
b. L’interprétation dans Gundam (à venir)