Opinion : Le partage des capacités entre Européens est déjà une réalité (École de Guerre)

Par Theatrum Belli @TheatrumBelli

A l’heure où la plupart des Etats réduisent leurs budgets consacrés à la défense, intéressons-nous à l’exemple des Pays-Bas et de la Belgique dont les marines travaillent conjointement depuis plusieurs décennies. 

L’histoire du rapprochement entre les marines des plats pays remonte à 1948, lorsque les premiers accords de coopération ont été signés. Depuis lors, ce partenariat n’a fait que se renforcer dans différents domaines pour atteindre un nouveau tournant en 1995 par la signature de l’accord de collaboration ABNL (Admiral BENELUX). La coopération "sur le terrain" concerne à l’heure actuelle aussi bien l’instruction du personnel que la mise en condition, l’entraînement et le soutien logistique des unités navigantes.

L’instruction commune est dispensée dans trois écoles, deux en Belgique et une aux Pays-Bas : le centre d’instruction opérationnelle basé à Den Helder, l’école du commissariat à Bruges et l’école de guerre des mines à Ostende. Cette dernière est la plus ancienne (1975) et si son commandement alterne à tour de rôle, ses élèves proviennent de nombreux pays de l’Alliance atlantique. Elle est en outre reconnue comme "centre d’excellence OTAN" depuis 2006. Enfin un projet de rapprochement des écoles de techniques navales devrait voir le jour prochainement.


La mise en condition et l’entraînement des unités sont de la responsabilité de l’état-major belgo-néerlandais (situé à Den Helder) sous l’autorité d’un amiral néerlandais. Aucune différence n’est faite entre un navire belge ou néerlandais de l’accompagnement en sortie de cale sèche jusqu’à l’obtention du plus haut niveau opérationnel.

Enfin, depuis 2007, le soutien technique et logistique des navires est également commun, les Néerlandais ayant la responsabilité des frégates (type multi-missions), les Belges celle des chasseurs de mines (type Tripartite).   

Après ces années de travail en commun, quel bilan pour ce "partenariat" qui concerne 12.000 personnes dans son ensemble.

La marine belge, cinq fois plus petite que la marine royale néerlandaise, a toujours disposé de beaucoup moins de moyens (budgets, nombre de navires, personnel …) que sa voisine. Une alliance avec une plus grande marine ne pouvait que l’amener à réaliser de substantielles économies de moyens.

Les domaines de collaboration se sont multipliés grâce à une dynamique permanente des deux parties. Ils ont également évolué au fil des décennies pour dépasser le propre cadre de la marine comme en atteste par exemple l’achat d’une version (quasi) identique de nouveaux hélicoptères NH-90 par les deux pays. Cette dynamique de travail, initiée par les militaires puis validée par les politiques, correspond d’autant mieux aux souhaits des "exécutants sur le terrain". Le fait de disposer de mêmes navires a évidemment facilité grandement la gestion et l’exploitation communes.

Un partenariat équilibré – les Néerlandais responsables des frégates, les Belges des chasseurs de mines –  a permis de créer une entente et une confiance mutuelle entre les deux marines. Les deux partenaires sont aussi sensibilisés aux forces et faiblesses de chacun.

Les Néerlandais ont également pu tirer profit de cette entente en réalisant d’importantes économies financières. En évitant les duplications et en favorisant synergies et complémentarités, les accords ABNL sont donc réellement "gagnant-gagnant".

Enfin, cette manière de travailler ne porte en rien atteinte à la souveraineté des deux nations. Le commandement des navires reste une compétence purement nationale et n’empêche nullement les Pays-Bas oula Belgiquede participer de manière unilatérale à des opérations extérieures.

Et au niveau européen, qu’en est-il du concept "pooling and sharing" ?

Ce concept, développé par l’Union Européenne, consiste à inciter les Etats-membres à mutualiser et partager leurs capacités militaires. Force est de constater que les collaborations – à grande échelle – ne sont pas encore légion au sein de l’Union Européenne, mais prenons quelques exemples.

Citons d’abord la collaboration entre les trois pays baltes (Estonie, Lituanie, Lettonie) qui ont en commun depuis les années 90 un bataillon d’infanterie (BALTBAT), une escadre maritime (BALTRON), un programme de surveillance aérienne (BALTNET) et un collège de Défense. La création de ces entités se justifiait principalement par le désir de ces Etats de devenir membres de l’OTAN, ce qui se réalisa. Mais quelques années plus tard le bilan n’est pas bon : une volonté de travailler en bilatéral avec des pays tiers se fait sentir (la Lituanieavec la Pologneet le Danemark, l’Estonie avec la Finlande) et il n’y a que peu d’acquisition de matériels communs et peu de nouvelles initiatives.

La formation commune des pilotes de chasse entrela France et la Belgique à Cazaux est un autre exemple intéressant : le tronc commun ne concerne qu’une partie de l’écolage sur Alphajet (Advanced Jet Training school), mais la petite structure franco-belge fonctionne et pourrait être l’embryon d’une école internationale  de formation de pilotes de chasse… 

Plus récemment, en 2010, l’European Air Transport Command (EATC) a été créé. Cet état-major contrôle une flotte de plus de 150 avions de transport provenant de France, d’Allemagne, de Belgique et des Pays-Bas. L’objectif principal est de réaliser des économies en partageant l’utilisation des avions de transport par les 4 armées contributrices. Dans ce cas également, malgré le fait que l’EATC contrôle les avions, rien n’empêche qu’un des participants utilise ses avions pour des missions exclusivement nationales. Dans quelques années, un bilan permettra sans doute de savoir si cette manière de travailler est efficace, rentable et économique. 

Alors pourquoi tant d’Etats membres de l’UE ou même de l’OTAN sont-ils si frileux à s’engager dans le processus de mutualisation de leurs moyens de défense ?

Cette mutualisation et le nécessaire renforcement d’une défense commune étaient les principaux points d’agenda du sommet européen de Gand (2010), alors qu’aujourd’hui on ne peut encore parler de véritable montée en puissance de l’Agence Européenne de Défense (AED).

La raison principale invoquée par les Etats semble être la crainte d’une perte de souveraineté. Et lorsqu’il s’agit de développement ou d’acquisition de matériel de défense commun, aucun Etat n’est encore prêt à hypothéquer la survie d’un chantier naval ou d’une firme d’armement au nom des valeurs européennes. Certains exemples cités plus haut démontrent pourtant que des partenariats n’empêchent pas les forces de défense d’opérer encore sous contrôle exclusivement national.

L’avenir nous dira si le traité de coopération en matière de défense et de sécurité signé entrela Franceet le Royaume-Uni, qui concrétise un programme commun de grande envergure, incitera d’autres Etats à s’engager dans ce processus de mutualisation qui semble inéluctable…

Dans ce domaine, le proverbe "l’argent est le nerf de la guerre" est plus que jamais de mise !

CC Rosoux, 

Stagiaire de la marine belge à l’Ecole de Guerre (s'exprime à titre personnel)

> L'opinion de l'auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction de TB.