Le Royaume perdu de Wes Anderson

Par Ninelililabo


Résumé : Sur New Penzance Island, au large de la Nouvelle-Angleterre, au cœur de l’été 1965, Sam, scout orphelin et Suzy Bishop, l’ainée de trois enfants en crise avancée d’ado, tombent amoureux. Premiers amours à douze ans. Ils décident de s’enfuir ensemble. Alors que les parents de Suzy et les Scouts de la Troupe 55 se mobilisent pour les retrouver, une violente tempête s’approche des côtes de l’Île et va bouleverser davantage encore la vie de la petite communauté. Critique : Le dernier film de Wes Anderson a fait sensation lors de l’ouverture de la 65ème Edition du Festival de Cannes. Il emmenait son public sur la scène d’un théâtre tragi-comique perdu dans les brumes d’une fin d’été incertain, respectant les règles essentielles de l’unité de temps, de lieu et d’action. C’est l’Amérique austère, d’avant le rejet de la Guerre du Vietnam, qui impose son tempo, celui de l’ordre militaire d’un scoutisme incarné, aux antipodes, par son vieux commandant, l’épatant Harvey Keitel, mais aussi par Edward Norton, le chef scout Ward, tout en empathie et finissant par douter des règles qu’il impose/s’impose, mais également celui de la froideur d’une Action Sociale, campée par l’étonnante Tilda Swinton, prête à envoyer Sam l’orphelin au bagne des enfants perdus. Wes Anderson introduit le trouble de cet équilibre de fin de règne, de fin de saison, alors que le cyclone menace. L’histoire est parfois brutale, sous la douceur apparente des champs de maïs et des marais d’une île qui va bientôt accueillir l’été indien. Suzy, béret à la Faye Dunaway – ou Michèle Morgan – vissé sur la tête et Sam avec son fusil à air comprimé rappellent Bonnie and Clyde en culottes courtes. Sam « Barrow » perce les oreilles de son amoureuse, Suzy « Parker », dans une crique déserte, en écoutant Françoise Hardy. Décidément, « c’est le temps de l’amour et de l’aventure »… On se souvient aussi de Sa Majesté des mouches lorsque surgissent bientôt les scouts armés d’armes primitives et improbables, lancés à la recherche des deux fugitifs. Et l’on comprend l’injonction de Bill Murray, le père de Sara, lorsqu’il crie à Edouard Norton : « Why can't you control your scouts ? » Drôle de père en vérité que ce Bill Murray, râleur et absent, qui s’en va couper les arbres en se saoulant lorsque sa vie de famille le contrarie ou lorsqu’il mesure son inaptitude à aimer. Sur des airs de Benjamin Britten ou de Camille Saint-Saëns, cet avocat – Frances McDormand (oscarisée pour son interprétation dans Fargo des frère Cohen), sa femme donc, est aussi « sa consœur » – est l’incarnation de Steve Zissou, père dépressif croisé dans La Vie aquatique et l’écho de ce renard irresponsable, le Fantastic Mr. Fox qui avait tant de mal à communiquer avec son fils. Monsieur et Madame Bishop ne se parlent plus, à force d’avoir le sentiment de plaider le même dossier. Comme A bord du Darjeeling Limited, les enfants courent en réalité après des parents qui les fuient et leurs font défaut. Ces enfants précoces comprennent qu’ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Et ils sont prêts à sauter dans le vide et dans l’inconnu, au sens propre comme au sens figuré, pour tenter d’entamer une « autre » histoire. Il faut bien arrêter de s'excuser pour les blessures qui font encore mal. Charlie