Je suis en train de lire les "Romans policiers" de Sébastien Japrisot

Par Lauravanelcoytte

« Un roman policier, c'est, dans le théâtre du quotidien, le lent cheminement d'un secret, jusqu'au moment où surgissent, enfin, les raisons d'un drame, la vérité d'un étrange et fascinant cadavre... » écrit Sébastien Japrisot (1931-2003) dans l'avant-propos à Compartiment tueurs, son premier polar, en 1961. Jusque-là, Japrisot s'appelle Jean-Baptiste Rossi. A 18 ans, il a publié un roman, Les Mal Partis, une histoire d'amour passionnel entre un collégien et une jeune religieuse qui l'a fait comparer par la critique au Radiguet du Diable au corps, avant de devenir le traducteur de J.D. Salinger, et aussi publicitaire. Quand Rossi décide de changer de vie, il change d'abord de nom, prend pour pseudonyme l'anagramme de son nom. Cela pour publier coup sur coup, en 1962 et 1963, Compartiment tueurs et Piège pour Cendrillon.


Ces deux livres montrent déjà son attachement à la rigueur de la construction romanesque et à la poésie d'une écriture peu dialoguée. Fasciné par les contes, obsédé par la figure d'Alice chez Lewis Carroll, Japrisot croise les points de vue et cherche, à travers des voies contradictoires, à recomposer les petits morceaux d'un puzzle macabre. Dans Compartiment tueurs, la mort par strangulation d'une jeune femme dans un train est le point de départ d'une galerie de portraitstémoins qui brouillent les pistes. L'héroïne de Piège pour Cendrillon est tour à tour victime et meurtrière. A la parution de ces romans déroutants, aux intrigues élaborées, la presse compare Japrisot à un Simenon corrigé par Robbe-Grillet. Dans Mystère magazine, on parle ainsi d'un « Marienbad du roman policier ».

Quand, en 1966, paraît son troisième roman policier, La Dame dans l'auto avec des lunettes et un fusil, le jeu permanent sur les apparences et la réalité auquel se livre l'écrivain, son besoin de toujours revenir au conte de fées et à l'enfance, s'imposent comme des évidences. « Il était une fois, il y a bien longtemps, trois petites filles, la première Mi, la seconde Do, la troisième La. Elles avaient une marraine qui sentait bon, qui ne les grondait jamais lorsqu'elles n'étaient pas sages et qu'on nommait Midola... » Ainsi commençait déjà Piège pour Cendrillon, telle une comptine comme les aimait Agatha Christie. Mais le ton change dès la deuxième page, avec une narration à la première personne, urgente, glaçante comme la douleur que subit l'héroïne, Michèle, Mi ou Micky... Sébastien Japrisot ne joue pas seulement avec les nerfs du lecteur, il emmène ce dernier de l'autre côté du miroir et le brise. « J'aurai assassiné », « J'assassinai », « J'aurais assassiné », « J'assassinerai », « J'ai assassiné », « J'assassine » et « J'avais assassiné » sont les sept têtes de chapitres de ce livre virtuose.

Si les titres de ces romans paraissent aussi familiers, c'est que le cinéma s'est rapidement emparé des histoires de Japrisot. Compartiment tueurs est mis en scène par Costa-Gavras dès 1964, Piège pour Cendrillon devient un film d'André Cayatte, avec dialogues de Jean Anouilh, en 1965, et La Dame dans l'auto avec des lunettes et un fusil est porté à l'écran par le réalisateur américain Anatole Litvak en 1970. De son côté, Sébastien Japrisot se consacre désormais au cinéma. Il écrit, avec Jean Herman (qui deviendra romancier sous le pseudonyme de Jean Vautrin), le scénario d'Adieu l'ami (1968) qu'il novélise ensuite pour les éditions Denoël. Puis il travaille avec René Clément sur Le Passager de la pluie (1969), avec Marlène Jobert et Charles Bronson. Là encore, le film deviendra un ouvrage : « Ce livre n'est pas exactement un roman. J'ai dépoussiéré mon scénario - le style cinéma est très différent, plus sec, plus ramassé -, j'ai mis un peu de levure dans certains passages, gardé des morceaux du dialogue. L'expérience, bizarre, insolite, m'a intrigué », explique Japrisot, modeste. Autre forme d'expérience, et de culot, avec René Clément toujours : l'adaptation d'un roman de David Goodis, Vendredi 13, devenu au cinéma La Course du lièvre à travers les champs. L'écrivain avoue : « J'ai oublié le livre et j'ai raconté ce qui me passait par le cœur... »

Le vrai retour de Japrisot à la littérature policière se fait attendre jusqu'en 1977, avec L'Eté meurtrier. Une moisson de prix littéraires accompagne la sortie de ce roman, qui raconte la vengeance d'une femme éternellement blessée par son enfance. Brillamment adapté par Jean Becker, avec Isabelle Adjani dans le rôle principal, L'Eté meurtrier mérite, presque trente-cinq ans plus tard, une relecture pointue. Ambitieuse, cette tragédie villageoise compte ses mots, resserre ses phrases. C'est une œuvre brutale sans éclats de voix... Les sept romans policiers réunis dans cette anthologie, chez Quarto, mettent en lumière la rigueur d'un écrivain qui refusait les théories mais savait maîtriser la ligne mélodique d'un livre, dépasser la mécanique du suspense en semant du rêve. Dans ses contes noirs, Sébastien Japrisot donne la préférence aux héroïnes : des femmes blessées par la vie, mais des enfants rebelles. Comme « Elle », la gamine sans prénom de L'Eté meurtrier, tueuse émouvante dont « la main humide était celle d'un bébé qui a chaud ».

Le 25/06/2011 - Mise à jour le 23/06/2011 à 17h20
Christine Ferniot - Telerama n° 3206

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