Morceaux choisis - Luis Nucera

Par Claude_amstutz

A l'approche de la côte de Chanteloup, là où René Vietto gagna la Polymultipliée en 1938, je songeais de nouveau à ces moments de l'enfance qui forment une fraction du personnage que l'on deviendra, qui déterminent un volet de nos passions. Pourquoi celui-ci collectionne-t-il des bagues à cigare et son voisin des papillons morts? Pourquoi cet autre préfère-t-il la pêche à la ligne plutôt que de se joindre à la foule d'un stade en délire? Qu'est-ce qui prélude au choix? Avec une sensibilité bien niaise, je revoyais pour la énième fois l'image du Tour de France 1934, cette image de désolation et de guet où le Roi René, assis sur un muret, le visage grimaçant et baigné de larmes, la main gauche sur la cuisse, l'autre sur son mollet droit, son vélo (amputé de la roue avant) à ses côtés, attendait du secours.

Comment expliquer - sinon en fouillant les replis où l'enfance se calfeutre - que cette photographie, quarante ans plus tard, m'inspirait encore ce solfège de sensiblerie? Quand j'attaquai la côte, une autre photo se superposa: Vietto entraînant Kléber Piot, Robert Chapatte et tout un peloton arc-bouté par l'effort; c'était en 1947 dans le Circuit des boucles de la Seine; mais c'est Bobet qui gagnera. Une impatience physique me faisait oublier que j'aurais dû demander une licence à l'association sportive des fossiles: l'illusioniste chassait en moi le réaliste. Un groupe me rendit à la raison. Il me doubla avec une facilité qui me recroquevilla dans ma petitesse. Je redescendis vers le village, installé sur des coteaux ou s'étagent des vignes, et me consolai en écrivant une carte postale au Roi René. Cette carte, je ne l'expédiai pas. Un catéchumène du cyclisme ne perturbe pas les méditations du grand prêtre...

Luis Nucera, Le Roi René - La passion du vélo (Le Comptoir, 1996)

image: René Vietto (uncp.net)