La dette européenne est déjà mutualisée

Publié le 27 juin 2012 par Omelette Seizeoeufs

Dans mon dernier billet, je disais que la dette dans l'Eurozone est déjà mutualisée, de fait, puisque les pays forts (l'Allemagne) sont condamnés à secourir les pays faibles. J'écrivais :

Pourtant, le problème c'est que la dette est déjà mutualisée. La structure de l'Europe et de l'euro obligent les pays forts (l'Allemagne) à venir en aide dès qu'un pays faible se trouve attaqué par le marché [...].

Le désavantage de ce système, c'est qu'il ne marche que lorsque les choses se sont empirées jusqu'à un niveau de crise où l'euro lui-même est à nouveau menacé, avec de nombreux dégâts collatéraux.

De fait, l'euro n'est jamais à l'abri, il peut toujours l'ôtage d'un pays mal en point. Voici comment l'explique Angela Merkel :

Ms Merkel said Europe needed to respect existing rules and had to work towards common structures to regulate the euro rather than have policies emanating from "17 parliaments each with national sovereignty".

Car la dette de l'un devient assez rapidement la dette de tous. L'effroi des allemands est compréhensible : chacun des 16 autres parlements peut prendre des décisions qui influent, à plus ou moins long terme, sur la monnaie allemande et qui peuvent, en cas de problème, greffer leurs dettes sur celle de l'Allemagne.

Tout le monde se rend compte que le partage d'une même monnaie mélange plus que prévu les économies et finalement les politiques des pays concernés.

Merkel poursuit :

"If I am giving money to Spanish banks ... I am the German chancellor but I cannot say what these banks can do," she said.

Et voilà ce qui est difficile : l'Allemagne donne de l'argent pour protéger sa monnaie, mais doit se contenter d'espérer que ceux à qui l'argent est destiné vont se comporter rationnellement. La souveraineté pose problème : la domination économique allemande devrait se traduire par une hégémonie budgétaire. Le bruissement vous entendez, ce sont les souverainistes de tout poil et de tous les pays qui remplissent des formulaires de banque pour emprunter en préparation de leurs futures campagnes électorales, qui risquent d'être d'être exubérantes.

Pourtant, il semble normal que la participation dans l'euro exige, comme le dit Merkel, le respect des règles. La monnaie unique est une entreprise collective. On se rend compte, pourtant, que la monnaie n'est pas une union comme une autre.

L'approche allemande reste celle du "mark fort", et c'est elle qui est derrière la limite, désormais purement théorique, des déficits à 3 % du PIB. En temps normal, les 3 % étaient certainement un bon seuil. Mais toutes les économies européennes ne peuvent pas suivre le rythme du deutschmark, et encore moins lorsque le sytème bancaire international est en crise pendant plusieurs années de suite.

Le mark fort, devant ce que Jérôme Cahuzac appelle la tendance allemande à " fantasmer l'inflation", signifie l'interdiction de s'en sortir en "faisant tourner la planche à billets". C'est ainsi que la Grèce aurait pu se sauver de la récession si elle avait encore son drachme. On voit que ce type de solution, à l'échelle de l'Europe, reste inacceptable en Allemagne :

De son côté, le président de la Bundesbank Jens Weidmann a rejeté une proposition du Premier ministre italien Mario Monti pour le rachat de dettes souveraines par les fonds de soutien. " Les propositions de Mario Monti reviennent à un financement de l'Etat via la planche à billet de la banque centrale, ce qui est interdit dans les traités de l'Union européenne ", a-t-il déclaré samedi au quotidien allemand Sueddeutsche Zeitung.

Le problème, ce ne sont pas que les États, pourtant vermoulus d'idéologies gauchistes (bien qu'à droite pour la plupart) et de keynésianisme aiguë, qui font tourner la planche à billets, mais aussi, et surtout, les banques. Privés, et dont les agissements n'entrent pas en compte dans les questions de souveraineté, tant qu'elles respectent quelques lois nationales et quelques normes internationales.

Prenez l'exemple récent de Chypre :

Dans un contexte macroéconomique dégradé (Chypre pourrait connaître cette année une récession de l'ordre de 2%), les banques ont connu, du fait de la restructuration de la dette grecque, 3 milliards d'euros de pertes. Les exigences européennes en termes de régulation les contraignent à se recapitaliser avant la fin du mois de juin, suscitant un besoin de près de 2 milliards d'euros. Les finances publiques vont probablement devoir supporter cet ajustement, moyennant une aide du FESF.

Vous avez bien lu : "les finances publiques vont probablement devoir supporter cet ajustement", ajustement de 2 milliards d'euros, qui va aboutir à cette demande d'aide aux partenaires européens, aide qui sera accordée évidemment. Le problème des banques devient celui de l'État qui devient celui de l'Europe, dont le destin est d'avaler toutes les bulles éclatées. Pendant que les bulles remontent, différentes planches à billets tournent virtuellement pour tenter de rééquilibrer les choses.

L'exemple de Chypre est seulement le plus récent, mais sans doute pas le meilleur, puisque les banques en question sont affaiblies directement par la situation grecque. L'Espagne, avec sa bulle immobilière, aurait été un meilleur exemple. Dans tous les cas, on voit qu'il n'y a donc pas que les parléments irresponsables à l'origine des dettes.

Comme les dettes privées (banques) deviennent des dettes publiques, pour que l'Allemagne retrouve le degré de contrôle qu'elle estime être son dû, au vu de ce que cela lui coûte de soutenir ses cigales de voisins, il faudrait une refonte majeure du système bancaire, avec une surveillance accrue, nationale et supra-nationale, mais aussi une forme de responsabilisation. Les banques ne devraient plus pouvoir botter en touche si allègrement à chaque changement de conjoncture qui bouscule leurs prévisions et leurs évaluations des risques.

Il est donc logique d'insister sur l'intégration bancaire, mais il faudrait aller sans doute bien plus loin que ce prévoit Angela Merkel.

Plus subtilement, il ne faudrait pas plus se faire d'illusions sur le contrôle des États : les seize autres pays ne vont devenir des petites Allemagnes. La dette est déjà mutualisée, mais de façon non-dite et inéfficace. Le débat sur la maîtrise des budgets ne doit pas partir d'une situation idéale où la responsabilité parfaite des pays serait la condition de la mutualisation (ce qui enleverait le besoin de la mutualisation), mais de celle, réelle, où les pays de l'eurozone sont déjà dans le même bain, en train de couler ensemble, ou pas.

(J'arrête là. Ce billet est déjà trop long et décousu pour que je puisse espérer le réparer en continuant à le découdre.)