Fable de Jean de LA FONTAINE : Les Femmes et le secret

Par Unpeudetao

   Rien ne pèse tant qu’un secret ;
   Le porter loin est difficile aux Dames :
   Et je sais même sur ce fait
   Bon nombre d’hommes qui sont femmes.
Pour éprouver la sienne un Mari s’écria
La nuit étant près d’elle : Ô Dieux ! qu’est-ce cela ?
   Je n’en puis plus ; on me déchire ;
Quoi ! j’accouche d’un oeuf ! D’un oeuf ? Oui, le voilà
Frais et nouveau pondu. Gardez bien de le dire :
On m’appellerait Poule. Enfin n’en parlez pas.
   La femme neuve sur ce cas,
   Ainsi que sur mainte autre affaire,
Crut la chose, et promit ses grands dieux de se taire.
   Mais ce serment s’évanouit
   ;Avec les ombres de la nuit.
   L’Épouse indiscrète et peu fine,
Sort du lit quand le jour fut à peine levé :
   Et de courir chez sa voisine.
Ma commère, dit-elle, un cas est arrivé :
N’en dites rien surtout, car vous me feriez battre.
Mon mari vient de pondre un oeuf gros comme quatre.
   Au nom de Dieu gardez-vous bien
   D’aller publier ce mystère.
Vous moquez-vous ? dit l’autre : Ah ! vous ne savez guère
   Quelle je suis. Allez, ne craignez rien.
La femme du pondeur s’en retourne chez elle.
L’autre grille déjà de conter la nouvelle :
Elle va la répandre en plus de dix endroits.
   Au lieu d’un oeuf elle en dit trois.
Ce n’est pas encore tout, car une autre commère
En dit quatre, et raconte à l’oreille le fait,
   Précaution peu nécessaire,
   Car ce n’était plus un secret.
Comme le nombre d’oeufs, grâce à la renommée,
   De bouche en bouche allait croissant,
   Avant la fin de la journée
   Ils se montaient à plus d’un cent.

Jean de LA FONTAINE (1621-1695).

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