Les enfants du paradis

Publié le 30 août 2012 par Naira
Article rédigé par S.

« Boulevard du Temple. Paris. Quelque part au XIXe siècle… Le mime Baptiste tente d’imprimer son art sur les planches du théâtre des Funambules. Il y côtoie Nathalie qui l’aime passionnément. Mais Baptiste ne peut lui rendre la pareille. Le triste Pierrot n’a d’yeux que pour Garance. Et il n’est pas le seul. Frederick, l’acteur bavard qui perce au Grand Théâtre concurrent, la courtise également ; ainsi que le dandy bandit Lacenaire et le Comte Montray. Valse hésitation des destinées romantiques, Les Enfants du Paradis conte les affres de l’amour échoué Boulevard du Crime. »

Attention, chef-d'œuvre ! Au scénario, Jacques Prévert. À la caméra, Marcel Carné. Au reste, toute la bande à Carné, malgré les indétrônables Trauner et Kosma qui durent laisser d’autres goys signer respectivement les décors et la musique du générique, Occupation oblige. Oui ! Vous avez bien lu, je vous parle d’un film tourné durant la seconde guerre mondiale (sans majuscule, parce que franchement, ça ne le vaut pas). Pour ceux que les années 40 décourageraient, je tiens à préciser que la chose a été qualifiée de « plus grand film français du premier siècle de cinéma » par un jury de six cents professionnels de la critique et quee film n’est que patrimoine de l’UNESCO ! Respect !


1942 – Au commencement était le comédien Jean-Louis Barrault . Il rencontre le poète Jacques Prévert . Celui-ci cherche une idée de scénario pour le réalisateur Marcel Carné qui se remet du triomphe des Visiteurs du Soir (évidemment adapté d’un scénario de Prévert). Ça tombe bien, Barrault a une idée derrière la tête. Il veut tourner un film sur le mime Deburau, idole de toute une génération d’acteurs. En effet, il vient du théâtre où il a appris l’art du mime auprès de Maître Decroux (lequel jouera son père, dans le film, clin d’œil quand tu nous tiens !). Malheureusement, l’idée de faire un film sur un type muet ne séduit pas vraiment Prévert, amoureux des mots.

Par contre, une histoire l’intéresse davantage : le bandit Lacenaire qui sévit environ à la même époque et dont les mémoires étaient une lecture phare des petits copains surréalistes. Mais il sait pertinemment qu’aucun producteur ne signera un film sur Lacenaire . Sur Deburau , oui ! Ce sera donc un film racontant Debureau, avec l’intrigue Lacenaire, parmi une chiée de personnages secondaires.


En six mois, Prévert écrit son meilleur scénario : une fresque historico-romantique qui se réfère à de personnages réels qu’il adapte librement (les Deburau père et fils, Frédérick Lemaître, Lacenaire) et de pures inventions (dont la plus grande : Garance, rôle taillé sur mesure pour Arletty).

Reste plus qu’à tourner le film ! Pendant la guerre, le tournage révèle une certaine gageure. Entièrement tourné en studio, le petit bijou de Carné connaît retards et difficultés financières inhérents. Il parvient cependant à boucler le tout , mars 1945 : un film d’approchant trois heures que scindent en deux parties les distributeurs français, dénaturation à laquelle il consent à la condition que les deux parties soient projetées l’une suivant l’autre. C’est évidemment sous cette forme que je vous invite à le voir à Flagey actuellement. Il reste la date ultime du 30 août pour se farcir toute la pellicule d’un coup. Sinon, il vous est toujours loisible de visionner Boulevard du Crime (95 min) et L’homme blanc (87 min) en deux séances, doublant ainsi le plaisir.

Car il est impossible d’éprouver une froideur devant cette petite perle. L’époque incertaine est sublimée avec les décors d’Alexandre Trauner, qui a sacré le réalisme poétique de Marcel Carné. Les personnages aux destins extraordinaires sont magnifiés à travers les dialogues d’un Jacques Prévert brûlant d’une verve à son apogée. Le casting jouit d’une distribution remarquable avec Jean-Louis Barrault (Baptiste), Pierre Brasseur (Frédérick Lemaître), Arletty (Garance) ou encore Maria Casarès (Nathalie) dont c’est le premier rôle au cinéma.

Cette délicieuse faune est mise en boîte avec maestria par un Marcel Carné au faîte de son talent. Comment, dès lors, ne pas se prendre au jeu des antiques héros lucides qui représentent la tragédie ? C’est sans doute ce qui frappe. Tous sont lucides, douloureusement lucides, sur leur condition amoureuse ; ce qui mâtine leur conscience d’une inévitable résignation. Au Paris des saltimbanques et des voleurs du XIXe siècle, aux coulisses des théâtres et de la vie, quatre hommes aiment une femme : Garance, magnifique Arletty à qui Prévert offre son plus beau rôle, écrit à la virgule près pour elle, pour son allure si particulière, pour sa gouaille si libertaire.

Garance est le point de convergence de quatre destinées qui heurteront ce mystère avec ses manies. Ce n’est pas cela. Garance n’a pas de manies. Mais quoi, alors ? Là, réside certainement toute la poésie de Prévert, dans cette impossibilité de décrire trivialement l’aura de ses protagonistes. Restons aux faits.

Quatre prétendants aux profils fort différents vont rythmer avec leurs aventures et leurs déconvenues une France du spectacle, que rendent pittoresque les auteurs. Tous sont en spectacle. Baptiste et Frédérick, bien sûr, représentent les deux pans du théâtre à l’époque, l’un muet, l’autre parlant. Le premier crie son amour par les yeux, le second par la bouche. L’un se rabat sur Nathalie, l’autre sur la jalousie. L’égocentrique Lacenaire poursuit la renommée dans le milieu du crime et évacue la colère par la rancune. Le richissime Comte oppresse l’actrice et l’entoure d’offrandes, convaincu que son argent n’attire aucun refus. Comme toujours chez Prévert, la psychologie fine et la verve spirituelle trouvent un choix raffiné dans des caractères hors du commun. On s’attache alors à ces enfants du destin embarqués dans la ronde des sentiments. On s’immerge dans cette féerie d’autrefois, à l’écho pourtant familier.

Le film rappelle ce que c’est qu’aimer !

À voir ou à revoir ! Ceci est un conseil, une exhortation, voire (oserais-je ?) une injonction.