L’intersectionnalité en pratique : les cacahuètes de la domination

Publié le 31 août 2012 par Everobert @eve_robert

Le 30 août les médias relayaient le scandale intervenu à la convention des Conservateurs aux Etats-Unis : deux participants blancs lancent des cacahuètes sur une journaliste noire en précisant que « c’est ainsi qu’on nourrit les animaux ». Si tout le monde a d’un commun accord, et à juste titre, dénoncé cet acte raciste, il me semble qu’il manque une dimension importante voire essentielle à l’analyse : la dimension du genre.

Il ne me paraît en effet pas anodin que ce soit non seulement deux blancs contre un noir, mais deux hommes contre une femme. C’est un cas exemplaire de ce qu’on appelle dans la littérature académique féministe « l’intersectionnalité ». Ce terme définit l’imbrication des différentes sphères d’oppression auxquelles sont confrontées et dans lesquelles évoluent les individus, et plus spécifiquement, les femmes. Genre, race et classe constituent ce que Patricia Hill Collins caractérise comme « une matrix de domination ».

« Fundamentally, race, class and gender are intersecting categories of experience that affect all aspects of human life ; thus, they simultaneously structure the experiences of all people in this society. At any moment, race, class and gender may feel more salient or meaningful in a given person’s life, but they are overlapping and cumulative in their effects. »

 

C’est une configuration plutôt classique « genre et race » qui se reproduit ici ; deux hommes blancs, probablement de classe aisée, sont en situation de domination face à la journaliste noire, tirant leur pouvoir de leur couleur et de leur sexe à la fois. La dimension de l’âge se superpose aussi certainement, renforçant la possibilité de décrédibiliser la jeune femme. Elle même ne décrit cette scène que comme raciste, insistant sur les difficultés auxquelles elle est confrontée au quotidien du fait de sa « race », bien qu’elle précise dans une interview au Witches’ Brew que les individus en question étaient des hommes. Il me paraît ainsi impossible d’ignorer qu’un rapport de domination masculine s’ajoute à leur racisme.

Peut-être que les deux conservateurs auraient de toute façon jeté des cacahuètes sur un journaliste noir de sexe masculin, mais le fait est qu’ici il s’agit d’une jeune femme. Elle sort doublement de la place qu’il lui a été attribuée par les structures sociales : c’est une femme active, dans le domaine public et politique qui plus est, et une noire qui exerce une profession qualifiée. Ces deux éléments renvoient chacun à une sphère d’oppression spécifique mais se retrouvent ici connectés, et ainsi, décuplés. Il ne s’agit pas simplement de racisme, car la personne visée est aussi une femme, et pas non plus uniquement de sexisme, car elle est noire. Ce sont bien ces deux aspects cumulés qui créent l’écart de pouvoir et qui permettent aux deux hommes blancs d’exercer pleinement leur domination. La scène inverse est simplement inimaginable : deux femmes politiques noires jetant des cacahuètes sur un homme journaliste blanc. Cela relève presque de la science fiction !

Notons aussi au passage la lâcheté des personnages qui sont en supériorité numérique et cachés parmi la foule des participants. La journaliste raconte qu’ils lui jetaient les cacahuètes depuis les gradins où ils étaient assis, d’en haut, pensant peut-être passer inaperçus… (pas très virils tout ça !).

Bien que sur un tout autre registre, ça m’a fait penser à la mémorable gifle qu’une députée communiste Grecque a reçu d’un membre du parti néo-nazi en pleine émission télé il y a quelques semaines. Quel rapport ? Il n’y a là aucun acte raciste puisque les deux sont blancs, et l’idéologie fasciste joue un rôle prépondérant dans la violence exercée par cet individu contre la députée de gauche. Mais là encore, il n’est pas anodin qu’il décide de frapper une femme plutôt qu’un homme… comme pour lui rappeler que sa place n’est pas à faire de la politique mais à être dominée et soumise au phallus.

Que l’entrée des femmes dans l’espace public soit une longue et douloureuse épreuve, encore inachevée, on le savait déjà. Mais chaque incident qui manifeste les résistances profondes à ce processus est important à relever et à analyser. De même, la théorie de l’intersectionnalité est un outil utile, voire indispensable, pour comprendre l’imbrication des sphères de pouvoir, et donc la puissance de la résistance à l’émancipation des femmes. Si ce n’est parce qu’elle est femme, alors c’est parce qu’elle noire, ou parce qu’elle est pauvre, ou parce qu’elle est jeune, etc. L’addition des dominations dans notre expérience quotidienne multiplie les barrières sur le chemin de l’égalité, et doit ainsi augmenter en conséquence notre capacité à lutter.