Altérité, racisme et anti-racisme

Publié le 12 septembre 2012 par Assouf

Je tourne autour depuis quelques temps, et je les ai désormais lus, les pamphlets de Richard Millet. J'en donne les titres, ne serait-ce que pour la polémique qu'ils ont créée - à juste titre, c'est à propos, d'ailleurs, puisqu'ils sont aussi le sujet : la littérature.

Éloge littéraire d'Anders Breivik

De l'antiracisme comme terreur littéraire

Je me suis déjà agacé du traitement subi par Millet, à la sauce Inrocks aussi indigeste qu'à la sauce itélé. La logique était alors ô combien respectée, les médias peuvent en effet facilement être amalgamés autour de la même bienpensance, mais entre ces deux-là, le meilleur des microscopes ne permettrait pas de déceler la moindre différence idéologique.

France Inter s'est également occupée de son cas. Qui pourrait s'en étonner ? Moi pas, qui ai Philippe Val dans le collimateur, alors qu'on peut même estimer que sans lui, Millet aurait de toute façon reçu le même accueil sur cette station. C'est Fabrice d'Almeida qui s'y est collé, et qui justifie la citation comme témoin de Val, tant sa critique singe celle de l'ancien patron de Charlie Hebdo.

Fabrice d'Almeida est historien. Je trouve toujours désagréable de devoir critiquer un historien, et pourtant il faut bien le faire. Je veux dire : en tant qu'historien, on est confronté nuit et jour, pour ainsi dire, à des constructions plus ou moins mythologiques, il faut démêler le vrai du faux, recouper, confronter, c'est terrible. Il y a donc une chose à laquelle l'historien devrait être naturellement attentif : ne pas servir la soupe propagandiste. L'historien ne peut pas être objectif, c'est absurde. Il ne peut pas, non plus, dire la Vérité, c'est tout aussi dénué de sens. Il peut, en revanche, comme le lui demandait Victor Hugo, dire "le vrai", c'est-à-dire ne pas mentir. C'est peu, et c'est tant !

Fabrice d'Almeida est un spécialiste des médias et des manipulations. Vous trouverez les divers ouvrages qu'il a écrit sur le sujet. Et là, je dois l'avouer, j'en suis complètement déprimé. Il me parait insensé, mais complètement extravagant, c'est un défi à tout sens logique, qu'un spécialiste de la Propagande dans l'histoire, nous offre une chronique aussi visiblement affiliée à la Propagande du pouvoir actuel. C'est désespérant.

J'ai honte, j'ai honte pour lui, quand j'entends sa chronique. Peut-être n'a-t-il pas lu les pamphlets de Millet, je l'espère sincèrement. Vendredi, quelqu'un lui a envoyé par e-mail les trois extraits dont se gargarisent les médias, et samedi matin il a fait sa chronique dessus. Est-il possible qu'il en soit autrement ?

Éloge littéraire d'Anders Breivik. Millet précise que l'ironie du titre n'a pas été saisie par les médiacrates. Il a raison. Imagine-t-on Millet la mitraillette à la main ? Il a une plume ! L'ironie : l'anéantissement de la littérature par le Nouvel Ordre moral amène à l'insignifiance, condition sine qua non de l'émergence d'un Breivik, et l'écrivain médusé dont les faits valident son diagnostic ne peut que redoubler de virulence contre ce Nouvel Ordre moral, lequel aura vite fait d'assimiler l'écrivain au terroriste, dans une inversion, dans un grand renversement si classique.

Pour être plus clair : Breivik n'aurait pas été Breivik dans un monde où la littérature, la langue, l'altérité auraient encore été des valeurs. Ce sont donc les ennemis de la littérature, de la langue, de l'altérité qui pourraient avoir à répondre de Breivik, qui pourraient avoir à se justifier de ne pas l'avoir fait apparaitre. Mais c'est la littérature, la langue, l'altérité, l'écrivain qui se retrouvent accusés de sympathie, de collusion, d'approbation pour Breivik.

Hélas ! Fabrice d'Almeida ne l'a pas compris, et confond qui plus est ironie et comique, pour ne retenir qu'une chose de ces trois pamphlets : Millet est un humoriste, un clown, enfin quelqu'un de pas sérieux, et assez dangereux pour tout dire, avec ses idées nauséabondes. Tiens, mais, c'est comme Dieudonné. C'est parti pour un tour de grand huit. Dieudonné, c'est un bouffon. Comme dans une cour de maternelle, Fabrice d'Almeida pense décocher une flèche empoisonnée en direction de Millet, lequel se prendrait pour un grand écrivain, alors qu'il ne vaut pas mieux qu'un pauvre bouffon. Et la compagnie d'un nègre lui sera sans doute difficile à supporter, doit penser Fabrice.

Ce qui me vient d'abord à l'esprit, c'est que sur une radio qui se veut de qualité, dans une émission où un historien tient une chronique sur les controverses de l'histoire, l'historien en question, invité à parler de trois livres, ne trouve rien de sérieux dans ces trois livres, mais uniquement de la bouffonnerie nauséabonde. L'histoire littéraire du XXe siècle, la théorie du Spectacle, celle des simulacres de Baudrillard, le rôle de Mai 68, les relations entre les médias, le Culturel et la politique, l'industrie culturelle, l'illusion démocratique, la surestimation totalitaire, Lévi-Strauss, René Girard, rien, il n'y a rien de pertinent à dire pour un spécialiste des sciences "humaines" ? Bon, d'accord...

"[...] la culture occidentale vouée à ne plus exister que sous deux formes : des écrits qu'on qualifiera de dissidents (ou, pour parler comme Pasolini, d'hérétiques) et un divertissement généralisé, capable d'inclure dans son économie sa critique "urgente" et bien entendu consensuelle, de quoi la nullité de l'art contemporain, par exemple, ou celle, revenons-y, du roman, est exemplaire, qui fait de la rébellion le fondement de son geste, lequel est dès lors sacralisé comme "dérangeant", maître mot de ce qui tient lieu de critique littéraire, en France." - Langue fantôme

Rien à dire là-dessus, Fabrice ? Puisque les médias aiment les débats, que Millet déteste (il a raison ! la littérature est l'anti-débat), ces livres offrent mille et une occasions de "débats". Et pourtant...

Ce qui me semble central, dans ces trois pamphlets, est la question de l'altérité. Millet défend la littérature comme altérité, contre le Culturel mondialisé et indifférencié. Ce qu'il combat, c'est le globish, ce qu'il défend, l'anglais, l'italien, l'espagnol, le français, etc. Il pleure la disparition de l'Autre. C'est du racisme, ça ? C'est d'extrême-droite, ça ? Si on prend cette propagande au pied de la lettre, cela signifie alors que l'anti-racisme, c'est la tolérance de tous (ceux qui boivent du Coca, écoutent de la pop, et lisent le Da Vinci Code).

Pourtant, il y a autre chose, dans la vie. Il y a autre chose, dans le monde. Quand il s'agit des papillons ou des ours, la bienpensance est tout à fait d'accord (en surface tout au moins) pour préserver la biodiversité. En revanche, la biodiversité des idées, des cultures, il est devenu raciste d'y être attaché.

Je n'ai aucun intérêt à démontrer que Richard Millet n'est pas raciste. Je n'éprouve aucune difficulté à admirer Louis-Ferdinand Céline malgré le racisme vociférant de ses pamphlets, je n'ai pas à partager les idées des écrivains, des musiciens, etc. Je sais faire la part des choses. Toutefois, je pense qu'il ne l'est pas, et il me semble très problématique qu'il soit jugé unanimement raciste par la médiacratie. Fabrice d'Almeida n'a pas tort en fin de compte de le rapprocher de Dieudonné ; c'est le même cas, la même inversion. A force de procéder ainsi, de faire un grand amalgame de gens si divers, d'extrême gauche, d'extrême droite, de droite, de gauche, de tous les nazifier de manière aussi ridicule, l'extrême-centre bienpensant va finir par se retrouver bien à l'étroit. Ce sera la révolution...


P.-S. : il y a pire encore qu'un historien des médias, comme Torquemada. Le Monde a trouvé 119 écrivains, 119 écrivains !... pour fustiger avec Annie Ernaux le "fascisme" de Richard Millet. Au secours !