L’enseignement universitaire constitue un investissement national

Publié le 16 septembre 2012 par Mercure

Le différend entre le gouvernement et les étudiants au sujet de la hausse des frais de scolarité universitaires est enfin clos. Comme elle s’y était engagée, notre nouvelle Première ministre y a mis fin par un décret ministériel qu’elle a signé le lendemain même de son entrée en fonction.

Le principe même de ces frais est-il pour autant maintenu ? Oui, seule la hausse imposée par le gouvernement précédent a été supprimée. Or, les écoles primaires et secondaires sont gratuites, mais l’université ne l’est pas. Pourquoi cette différence ? Les pouvoirs  publics ne peuvent avancer l’ombre d’une justification, si ce n’est que le Canada et les États-Unis, ses compagnons de route pour le moment, appliquent cette différence, souvent de manière éhontée. Mais nous savons que plusieurs pays d’Europe étendent la gratuité au niveau universitaire, à part quelques petits frais annexes.

Cette pratique de l’Amérique du nord provient du fait qu’à une certaine époque on y considérait qu’il était indispensable pour la nation que tous les citoyens soient instruits au moins des connaissances élémen­taires, c’est-à-dire la lecture, l’écriture et les quatre opérations arithmétiques. Mais au-delà, c’est-à-dire au niveau universitaire, l’enseignement paraissait encore superflu, réservé aux enfants des bourgeois qui avaient normalement les moyens d’en assurer les frais. D’ailleurs, pendant très longtemps, les seules universités furent des institutions privées.

Et puis, on en est resté là, par habitude, malgré l’évolution des besoins, sans se rendre compte que la société progressait et que la formation des jeunes en dessous de 15 à 16 ans, n’était plus suffisante pour faire face aux besoins d’une économie devenue de plus en plus scientifique et technique.

La prise en charge des frais universitaires par les familles apparait donc aujourd’hui comme une aberration, car l’enseignement universitaire est devenu à la longue une nécessité sociale et nationale, et non plus une distraction de bourgeois ou une fantaisie, et qu’elle touche des familles de moins en moins aisées. Ce temps-là est révolu. D’ailleurs les nations européennes l’ont parfaitement compris, et chez la plupart d’entre elles la scolarité universitaire est devenue gratuite depuis près d’un siècle.

Cette aberration subsiste chez nous sous l’influence néolibérale des États-Unis, hostiles aux dépenses étatiques et à l’interventionnisme. Ceux-ci la paient cruellement aujourd’hui par une « classe » étudiante endettée jusqu’à la racine des cheveux et un niveau moyen dépassé par tous les pays occidentaux, en dépit de la propagande que ce pays répand sur la supériorité des institutions universitaires du pays. En réalité, seuls quelques établissements méritent la réputation qu’on leur fait. Tous les autres, nombreux, sont en réalité fort médiocres.

Il est donc plus que temps que la politique du Québec rejoigne celle des Européens si on ne veut pas rester à la traine des pays dits développés.

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L’absence de gratuité est pernicieuse. Elle se traduit par l’obligation pour la plupart des étudiants de travailler pour payer leurs études, et par conséquent d’alléger drastiquement leur présence aux cours et d’étaler la durée normative des programmes. Un baccalauréat est  supposé être accompli en trois ans. Or la scolarité réelle peut aller jusqu’à quatre, cinq et même six ans, entrainant des redoublements, et par conséquent une augmentation substantielle des frais pour l’étudiant, qui s’ajoutent par contre aux revenus de l’université, laquelle reste parfaitement indifférente face à ce problème. J’ignore le montant de la perte que cela représente pour l’étudiant, mais elle doit être importante. Cet allongement de la scolarité universitaire entraine également une entrée plus tardive dans la vie active par une partie non négligeable des étudiants, un retard important de la date de création des familles alors que le gouvernement déplore une diminution du nombre des naissances québécoises. Ajoutons aussi l’augmentation déplorable du nombre des abandons de beaucoup d’étudiants, face à des conditions de vie difficiles à supporter.

Ce sont là les conséquences d’un aveuglement des pouvoirs publics et même d’une partie de la population, enchâssés dans des habitudes conservatrices dont la nation doit payer le prix de diverses manières, mais surtout par le freinage de son développement. Et soyons bien conscients que le montant des frais de scolarité sont probablement fort inférieurs aux pertes de toutes les natures que ce système réactionnaire coute à terme à la nation québécoise, l’amenant tout doucement à rejoindre la foule des pays sous-développés.

Je n’ai fait aucun calcul pour parvenir à cette conclusion, et je souhaiterais que la commission qu’il est prévu de réunir pour l’analyse des couts universitaires après l’installation du nouveau gouvernement se penche sur les couts sociaux de cette impéritie gouvernementale.

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Il s’agit donc de mettre notre système scolaire au niveau des nations les plus avancées. Mais on n’en aura pas fini pour autant avec les problèmes de société liés au travail. Aussi, je vais me permettre un détour par quelques développements sur la période de chômage que le monde traverse actuellement, avant de revenir en fin d’article sur la stratégie que le Québec me semble devoir suivre pour tirer son épingle du jeu planétaire.

La crise actuelle, déjà vieille de cinq années, n’est pas seulement une crise financière comme tous les économistes le disent. Certes, elle a commencé comme cela avec la crise des subprimes aux États-Unis, et celle-là continue d’ailleurs sa course à petit régime. Mais elle a donné naissance à une autre crise, bien plus fondamentale et profonde.

C’est la crise du travail et de l’emploi. Aux É-U, le chômage est actuellement stoppé à 8,1% mais 15 à 16% si on le calcule selon les critères européens où le chômage vient de dépasser les 10%. Il faut en effet savoir que le taux européen comprend les demandeurs d’emploi non indemnisés, ce qui n’est pas le cas de celui des É-U. Cela fait une belle différence !

Mais il est vraisemblable que ce taux (de 15 à 16%) continuera d’augmenter. Voici pourquoi :

Ce qui a échappé à l’observation des économistes est que les entreprises, qui se sont donc débarrassés de longues cohortes de travailleurs du fait de la crise financière, font tout ce qu’elles peuvent pour ne pas réembaucher, car ce sont les couts salariaux qui constituent généralement la part la plus importante de leurs prix de revient. Alors comment font-elles ?

Elles mécanisent leurs processus de fabrication par la robotisation, et leurs processus administratifs et de contrôle, par l’électronique et l’informatique. Bien entendu, cette substitution de procédés électromécaniques était déjà à l’œuvre depuis longtemps dans les usines. Mais on y avait recours au fur et à mesure de l’installation de nouvelles usines ou de la rénovation des anciennes.

La crise a rendu cette substitution plus urgente, pour dépasser la crise, c’est-à-dire diminuer les couts et augmenter la productivité. Une seule méthode, éliminer la main  d’œuvre. C’est ce que les entreprises firent au fur et à mesure  qu’elles licenciaient leurs effectifs que la crise avait rendus inutiles.

Voilà sans doute pourquoi l’Allemagne, dont l’industrie a fait de l’électromécanique et de la robotique son pain blanc depuis plus d’une décennie, a traversé les cinq premières années de crise avec brio. Ses installations robotiques sont partout dans le monde, et leur qualité proverbiale permet à l’industrie allemande d’éviter des baisses de prix suicidaires. Dans ce domaine, l’Allemagne a donc dépassé le Japon, qui la suit tout de même, mais de loin.

Voilà aussi pourquoi les bourses américaines sont actuellement à leur summum, car grâce à ces dispositifs, elles peuvent gagner beaucoup plus d’argent qu’avant la crise, en raison de la forte diminution de leurs frais de main d’œuvre, même avec une production réduite puisque la conjoncture est basse. Ce faisant, elle ne font d’ailleurs que copier le modèle chinois, avec cette différence que ce sont les robots qui remplacent ici la main d’œuvre bon marché des Chinois.

Il se pourrait donc que les nouveaux dispositifs des entreprises américaines leur permettent de lutter efficacement contre la concurrence chinoise. Cela laisse cependant entier le problème du chômage américain !

Il est donc vraisemblable que la plupart des malheureux chômeurs actuels ne retrouveront jamais plus de travail, car la crise a prodigieusement fait avancer les industries qui développent et fabriquent les éléments électroniques et mécaniques formant la « chair » des systèmes robotiques., À ma connaissance, aucun politicien ne semble avoir compris cette substitution souterraine de l’homme par la machine. Elle est pourtant évidente,  son accélération actuelle étant née de la pression de la crise. C’est d’ailleurs souvent au cours des crises que les esprits s’aiguisent pour trouver des solutions inédites. Cette conjoncture n’a donc rien d’étonnant. Mais par le fait qu’elle se place à un moment de l’histoire où notre espèce entre dans une ère qui combine les plus rapides évolutions dans les domaines associés de l’électronique, de l’informatique, de la réseautique et de la mécanique, accentue radicalement les pertes d’emploi, et débouche cette fois-ci sur :

La fin du travail

Ce titre est celui d’un livre où Jérémie Rifkin prédisait déjà en 1997 l’apparition de cette conjecture à la fois technique et sociale. Il avait beaucoup intéressé à l’époque. Notamment moi-même. Mais personne ne semble avoir pensé aux manières de sortir de cette conjecture terminale. Cette fois, nous y sommes (références du livre en fin d’article).

Hélas, ce n’est pas tout !

Jérémie Rifkin, dont l’activité s’est toujours donné comme but d’éclairer l’avenir de l’humanité, vient de publier un nouvel ouvrage, la troisième révolution industrielle, dont le sujet central porte sur la transition énergétique en train de se composer, entre la précédente révolution industrielle et énergétique fondée sur le pétrole, la crise financière et humaine qui en est résulté d’une part, et les initiatives qui, de par le monde sont en train de lancer cette nouvelle révolution industrielle fondée sur la séparation des activités de production et de distribution d’énergie, dans le cadre du développement des énergies vertes.

J’arrête là cette courte description. J’espère qu’elle devrait suffire à capter suffisamment l’intérêt de mes lecteurs pour que leur prenne l’envie de lire ce livre, car il décrit sans doute l’histoire de demain.

Sachez cependant que Rifkin a su, lui, capter l’intérêt des autorités européennes, et que beaucoup de responsables politiques européens sont maintenant sur le coup, en harmonie avec les plus gros producteurs d’énergie européens, alors qu’une énorme machine européenne est en marche pour tourner les pages de la crise actuelle, en même temps que de faire face à la menace climatique (références du livre en fin d’article).

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Pourquoi donc  vous ai-je parlé du second livre de Rifkin, après vous avoir entretenu des frais de scolarité des universités du Québec, auxquels nous allons bientôt revenir ?

C’est tout simple. L’avenir de la planète, et surtout de l’humanité, se trouve dans la connaissance la plus large et la plus profonde possible, car la société humaine doit rapidement faire face à de très grandes menaces. D’abord la menace climatique, créée par l’utilisation des énergies fossiles. Or le Québec se trouve sur un continent complètement aveugle et sourd à tout ce qui peut ressembler à une action entravant ses objectifs de richesse sans fin, quoiqu’il advienne. É-U et Canada rejettent toutes les analyses de la menace climatique réalisées par les chercheurs du monde entier. Allons-nous nous laisser diriger encore longtemps par des abrutis cosmiques qui nous mènent à notre perte ? Voilà une bonne raison pour faire du Québec un pays indépendant avant que le pire n’arrive. Nous avons peu de temps pour y parvenir

Or notre pays ne peut survivre que s’il est plus fort et plus intelligent que ceux qui sont incapables de nous sortir de cette crise qui perdure. Nous habitons un continent d’incapables ! Il faut que désormais nous puissions nous en passer en devenant un peuple fortement instruit, avec un grand nombre de chercheurs, dans des laboratoires supérieurement équipés, d’où la nécessité de disposer d’universités puissantes où nos chercheurs se formeront en grand nombre, et en joignant nos efforts à ceux que les politiques, les entrepreneurs et les chercheurs d’Europe ont d’ores et déjà entamés. Voilà donc pourquoi ce n’est pas le moment de freiner la potentialité de nos étudiants sous des frais et des dépenses qui relèvent logiquement de l’investissement d’État. Je reste persuadé qu’il est possible de trouver dans le budget du pays, beaucoup d’argent dépensé d’une façon moins productive que celle que je viens de décrire.

C’est là, dans les universités et leurs centres de recherche qu’il nous faut désormais investir, et joindre les équipes européennes dont parle Rifkin, lesquelles prennent tous les jours de l’avance sur les avatars financiers de la « grande Amérique ! », en dépit des difficultés actuelles de l’Europe, d’ailleurs en cours de résolution.

Bibliographie :

Jeremy Rifkin  La fin du travail Boréal   1997

Jeremy Rifkin  La troisième révolution industrielle LLL   2011

Comment le pouvoir latéral va transformer l’énergie, l’économie et le monde

© André Serra

http://andreserra.blogauteurs.net/blog/

Cet article répond aux règles de la nouvelle orthographe