Moyen-Orient : Obama confronté à son bilan ?

Publié le 02 octobre 2012 par Copeau @Contrepoints

La politique étrangère entre le débat présidentiel, après les attaques en Libye et en Tunisie. L’Amérique est-elle dépassée par les événements ?

Par Estelle Devisme.
Publié en collaboration avec Le Bulletin d'Amérique.

Son discours est devenu fameux. En visite au Caire le 4 juin 2009, Barack Obama avait cherché l’apaisement :

Je suis venu ici au Caire en quête d’un nouveau départ pour les États-Unis et les musulmans du monde entier, un départ fondé sur l’intérêt mutuel et le respect mutuel, et reposant sur la proposition vraie que l’Amérique et l’islam ne s’excluent pas et qu’ils n’ont pas lieu de se faire concurrence. Bien au contraire, l’Amérique et l’islam se recoupent et se nourrissent de principes communs, à savoir la justice et le progrès, la tolérance et la dignité de chaque être humain.

Par un long discours vantant les liens entre États-Unis et pays musulmans, l’apport de la civilisation musulmane à l’Occident, certes dénonçant le fondamentalisme qui avait tué tant d’Américains, Barack Obama avait fait la fierté des démocrates mais s’était attiré les foudres des Républicains, qui voyaient dans cette initiative diplomatique la preuve que son mandat serait placé sous le signe de la naïveté et de l’angélisme.

Le nouveau départ n’a pas eu lieu

C’était il y a quatre ans. Mais The Innocence of Muslims, une vidéo d’une bêtise et d’un amateurisme flagrants, a remis le feu aux poudres. Mardi 11 septembre 2012, des manifestants ont tenté de prendre d’assaut l’ambassade américaine au Caire. La bannière étoilée a été remplacée par le drapeau noir des djihadistes. Tout un symbole. L’ambassadeur Christopher Stevens et trois autres américains sont morts dans l’attaque du consulat de Benghazi, en Libye. Le 13 septembre, c’est au Yémen et au Bangladesh que l’ambassade des États-Unis a été prise pour cible. L’attaque de l’ambassade de Tunis et l’incendie de l’école américaine le 14 septembre, à la suite de l’appel du leader salafiste Abou Iyadh a conduit à l’évacuation du territoire des ressortissants américains. Sans oublier les réactions meurtrières au Pakistan et au Soudan, les violentes manifestations au Liban, en Afghanistan, au Nigeria…

La politique étrangère américaine au Moyen Orient remise en question

Bien que Barack Obama puisse se prévaloir de la mort de Ben Laden et du retrait des troupes d’Irak, il traverse maintenant une crise qui pourrait bien remettre en cause sa doctrine de la main tendue. Cette crise aurait évidemment pu éclater pendant un mandat de Mitt Romney. Mais l’auteur de No Apology : The case for American greatness trouve aujourd’hui les meilleurs arguments pour contrer la vision du leadership du Président actuel. En effet, avant même d’être attaquée, l’ambassade des États-Unis au Caire avait publié un communiqué condamnant la vidéo, dénonçant «les efforts continus d’individus mal intentionnés pour blesser les sentiments religieux des musulmans». Un communiqué depuis retiré du site internet de l’ambassade, car il n’avait pas été visé par le gouvernement. Cette déclaration, qui n’a nullement ému les manifestants, n’est pas pour autant passée inaperçue aux yeux des Américains réclamant un leadership plus affirmé de la part de l’exécutif. Critiquant la réaction de l’administration, qui n’avait pas immédiatement condamné les attaques envers l’Amérique, Mitt Romney a profité de l’occasion pour souligner les couacs de la communication officielle, et déploré que «les États-Unis envoient des signaux ambigus au monde.» Soucieux de proposer une représentation des États-Unis plus ferme dans le monde musulman, le prétendant républicain à la Maison blanche a ensuite déclaré que son gouvernement n’accorderait l’aide d’un milliard de dollars promise par Obama à l’Égypte que si son gouvernement prenait de réelles initiatives pour protéger l’ambassade américaine — et respectait ses engagements envers Israël.

Mitt Romney pourrait donner tort aux sondages s’il parvenait à convaincre les indécis de sa plus grande capacité à revêtir une stature présidentielle. Car au-delà des accusations simplistes que l’on entend parfois, qui vilipendent « l’anti-américanisme » du Président, il est aisé de souligner les faiblesses stratégiques de Barack Obama dans la défense des intérêts de son pays.

Barack Obama a réagi en demandant le concours des autorités libyennes et égyptiennes pour la protection de ses ambassadeurs, en envoyant deux destroyers et deux cents Marines en Libye, cinquante autres Marines à San’a au Yémen, ou encore en ordonnant le départ des familles et du personnel «non essentiel» du gouvernement américain du Soudan et de Tunisie. Il a rappelé au président Mohammed Morsi que l’Égypte n’était pas plus un allié qu’un ennemi des États-Unis. Le Président a également déclaré devant les quatre dépouilles des tués de Benghazi que justice leur serait rendue et que les États-Unis résisteraient à de telles violences contre leur corps diplomatique, alors que les critiques fusent au sujet de la sécurité des ambassades et consulats. Dans le même temps, un spot à 70.000 dollars de l’ambassade des États-Unis au Pakistan est diffusé sur sept chaînes de télévision locales, et sur les chaînes américaines, qui présente les déclarations de Barack Obama et Hillary Clinton rejetant toute implication du gouvernement américain dans la réalisation du film en cause, condamnant son message et répétant leur respect pour toutes les religions.

Or, pour les Républicains, si le gouvernement américain n’est effectivement pas responsable de ce pseudo-film, l’Amérique n’a pas à s’excuser et à prêter l’oreille aux «accès de colère», eux, provocateurs, des terroristes, qui n’ont pas besoin de prétexte pour frapper. Les adversaires de Barack Obama dénoncent une abdication par les États-Unis de leurs principes, déjà sous-jacente au discours du Caire, lorsque le Président louait par exemple la «tolérance» régnant sous l’occupation musulmane d’Al-Andalus — alors que Juifs et Chrétiens ne vivaient leur religion que sous conditions (paiement d’une taxe, nombreuses interdictions). En admettant cette erreur d’interprétation historique, il reste que l’interrogation d’Hillary Clinton après la mort de Christopher Stevens est symptomatique d’un certain aveuglement de l’administration Obama : «How could this happen in a country we helped liberate, in a city we helped save from destruction ?».

En effet, les États-Unis ont largement financé l’opération de l’OTAN ayant permis la chute de Muammar Khadafi et la libération du pays. Ils ont également soutenu l’opposition à Hosni Moubarak, largement récupérée par les Frères Musulmans. Mais un changement de système ne conduit pas forcément à un changement de valeurs. Les élections libres qui ont suivi ont porté au pouvoir des partis qui ne sont «modérés» qu’en comparaison avec les djihadistes toujours présents dans le pays ; les discriminations persistent envers femmes et minorités, et l’opposition politique demeure quasi inexistante. De surcroît, les gouvernements en place n’ont pas porté secours aux ressortissants américains menacés. Samir Dilou, porte-parole du gouvernement tunisien, a lui-même affirmé : «Je reconnais que nous avons fait preuve, au début surtout, d’un certain laxisme face aux salafistes». En réalité, les autorités en place n’ont pas le contrôle de leurs populations. Des factions d’islamistes radicaux, proches d’Al-Qaida, prennent le pouvoir réel et comptent sur une forte mobilisation, révélée par les cris des manifestants du Caire : «We are all Usamas, Obama !».

L’on peut en définitive douter de la véritable capacité d’influence de Washington dans le monde musulman, qui ne pardonne pas à l’Amérique ses interventions en Irak et en Afghanistan et sa position envers Israël. En toile de fond, l’Iran poursuit toujours l’arme nucléaire, et arme «secrètement» la Syrie sous le bon œil de l’Irak.

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