Des petites nouvelles des fonds publics d'investissement

Publié le 04 octobre 2012 par Copeau @Contrepoints

Puisque l'économie continue à aller obstinément bien, j'ai décidé de me pencher aujourd'hui sur une de ces actions que l’État mène régulièrement pour l'améliorer encore : la création répétée de structures d'investissement. Et quand on se penche sur cette manie, on ne peut s'empêcher de noter l'enthousiasme avec lequel les gouvernements passent leur temps à investir l'argent des autres...

D'ailleurs, je ne crois pas être trop hardi en disant que c'est précisément parce que c'est l'argent des autres que tous ces politiciens multiplient les structures chargées de placer des thunes par milliards. Quoi qu'il en soit, on ne peut que constater l'incroyable diversification des fonds.

Bien sûr, on trouve en première ligne la Caisse des Dépôts et Consignations, vieille boutique qui remonte à Louis XVIII, et qui correspond à ce petit détour de l’État français dans la passe douloureuse d'un financement avec des taux d'intérêts à 8% (toute ressemblance avec des événements récents ou futurs n'étant bien sûr qu'une coïncidence fortuite). On n'aura pas besoin de chercher beaucoup pour trouver aussi Oséo, qui est une nouvelle mouture de l'ANVAR, et qui est un fonds d'investissement destiné à fournir des prêts sans garantie aux entreprises, ce que, dans le monde capitaliste normal, les business-angels et les fonds d'amorçages pour start-up réalisent avec l'argent qu'ils ont en gestion.

Tout comme au 19ème siècle les tensions sur l'économie nationale avaient poussé le roi à créer la CDC, les petites sueurs froides de 2007, 2008 et 2009 auront poussé le chef de l'état du moment à créer un nouvel avatar de fonds d'investissement : et paf, le Fonds Structurel d'Investissement était né. Et comme la situation a continué, malgré l'irruption joyeuse de tous ces milliards dans l'économie française, de se dégrader, il fut décidé d'ajouter une belle Banque Publique d'Investissement à ces différents empilements administratifs de fonds qui mettent de l'argent du contribuable dans des sociétés privées ou presque.

Oui, je sais, cela peut paraître étrange qu'un état qui a 1700 milliards de dettes, qui fait des dizaines de milliards de déficits supplémentaires tous les ans, qui abrutit ses concitoyens d'impôts un peu plus chaque année, bref, qui n'a plus une thune, trouve tout de même de gros paquets d'argent bien juteux pour les mettre dans autant de structures aux noms follement inventifs.

Évidemment, toutes ces structures représentent autant de nouveaux postes et de nouvelles administrations légères et efficaces, mises en place dans des cadres juridiques sympathiques et compréhensif. À ce titre, il faut bien comprendre qu'au-delà des petites batailles tout à fait saines et transparentes pour savoir qui va récolter les fonds investis, on peut ajouter d'autres petites batailles (presque aussi saines et transparentes) pour savoir qui va choper le bon gros poste en haut de la nouvelle pyramide créée : eh oui, il faut un directeur, il faut des fifres, des sous-fifres, et que l'armée mexicaine des étages inférieurs soit correctement pourvue et de préférence, avec les bonnes personnes, i.e. celles qui ont un sens de l’État, ce sens étant celui de -- au hasard -- la majorité présidentielle.

En un mot comme en cent, l'opportunité offerte par la création d'une grosse banque publique d'investissement a déclenché des mouvements intestinaux au sein de différentes directions de l'appareil étatique d'injection de pognon. D'ailleurs, les patrons d'entreprise ont déjà compris que cette Banque Démocratique Populaire Publique d'Investissement ressemblait à un champ de tir politico-politicien, avec des obus à tête creuse de très gros calibre (on parle Emmanuelli ou Montebourg, je vous laisse imaginer) et des dégâts potentiels qui se compteront, comme les fonds disponibles, en dizaine de milliards d'euros (car si l'erreur est humaine, pour une vraie catastrophe, il suffit de faire intervenir un État, et pour un Armageddon, on y adjoindra un ou deux banquiers).

On ne peut bien sûr pas savoir ce que va donner la Banque Publique avant même qu'elle soit créée. Cependant, si l'avenir est inconnu, le passé donne quelques indications utiles ; jetons donc un œil à la structure la plus récente, le FSI, créée dans la panique dans la pondération qui sied à ce genre d'investissements conséquents de l’État, et observons comment elle s'est débrouillée jusqu'à présent. En plus, ça tombe bien : si la Banque publique est créée prochainement, elle le sera dans des conditions bien pire que le FSI, qui, soyons honnête, n'a pas réellement bénéficié d'une conjoncture folichonne.

Et ça tombe bien, puisque le rapport d'activité du FSI est disponible en ligne. Bien évidemment, sur 74 pages dont quelques unes blanches, on aura droit, essentiellement, à de la jolie communication verbeuse sur les magnifiques investissements judicieusement choisis par une frétillante équipe affûtée à la gestion d'un portefeuille qui se monte tout de même à pas loin de 20 milliards d'euros (c'est, pour tout dire, joufflu). Il faudra attendre les deux dernières pages pour découvrir les chiffres, résultat et bilan du Fonds.

Certes, ce n'est pas la catastrophe puisque, malgré un marché qu'on dira défavorable, le fonds engrange péniblement 662 millions sur 19,7 milliards investis, soit un peu plus que l'inflation. C'est déjà ça mais ce n'est pas très glorieux. Si l'on note que le différentiel à l'année 2010 est de 2 milliards d'euros (qui se sont évaporés avec la dégringolade des marchés), on a donc un bilan bien soporifique : le fonds stratégique d'investissement, ce n'est pas exactement une pluie d'étincelles, c'est même plutôt l'atonie. Et puis, pour 20 milliards investis, subir une décote de 10%, cela se voit.

Mais à la limite, les mauvaises performances passées ne présagent en rien des performances futures qu'on peut espérer meilleures (puisqu'après tout, rien ne nous dit que la tempête va venir). Ce qui laisse perplexe, cependant, c'est les choix d'investissements : on trouve (p 46 et 47), certes, quelques petites startups inconnues du grand public. On trouve aussi Technip, France-Télécom et une filiale (Dailymotion), Accor, Nexity, Cegedim, Eiffage, Limagrain, Eutelsat... Pour de la petite startup qui débute, on peut trouver plus risqué. Mais là encore, passons : après tout, le fonds se veut stratégique (quitte, semble-t-il, à perdre de la valeur), et pas d'amorçage. Soit.

Ce qui, en revanche, passe plus difficilement, c'est qu'au final, ces vingt et un milliards pardon vingt pardon dix-neuf ont donc été investis à partir de l'argent du contribuable dans des sociétés ou ce dernier n'aurait peut-être pas investi. L'argent ainsi collecté et placé, qui n'a pas rapporté grand chose et dont le montant total a nettement diminué, tout cet argent-là, comment ne pas se demander si, dans les poches des Français, il n'aurait pas été mis à contribution pour (au hasard) acheter des voitures ou une meilleure isolation dans leur maison ?

Ici, je pose la question : avait-on besoin d'une telle structure pour injecter de l'argent dans quelques petites entreprises et dans un paquet de très grosses sociétés en place sur le marché depuis plusieurs décennies ? Entre les résultats, pas franchement brillant, et les choix, qui n'ont de stratégique que lorsqu'on prend en compte la dimension politico-politicienne de ces derniers, on se dit que le Fonds, il est bien gentil, mais on aurait très bien pu faire sans, ou avec les structures existantes, et rien n'indique qu'on s'en serait porté plus mal.

Et puis, il y a une autre question, bien plus fondamentale, qui taraude l'observateur tatillon.

On ne peut s'empêcher de constater que la CDC, le FSI, la future Banque Pub' d'Injection Décontractée, Ozéro et autres fonds aux noms sucrés de dépense de l'argent des autres, ce sont de très gros acteurs... boursiers. Autrement dit, l’État agit massivement en bourse. Il achète, vend des actions par très très gros paquets. Il joue, littéralement, des dizaines de milliards à la bourse, dans des sociétés diverses et variées, avec un contrôle relativement minimal (on se souvient que la CDC, pour ne citer qu'elle, traîne quelques casseroles à ce sujet). Bref : il spécule à fond(s) les manettes, avec notre argent.

Pendant que, d'un côté, l’État investit en bourse, de l'autre, il explique au Français, au travers de ses dirigeants, que la spéculation, c'est cracra, c'est vilain, c'est moche, que la bourse, c'est dangereux. Les politiciens, qui ont tous, de droite comme de gauche, mis en place ces différents systèmes de Fonds, nous expliquent doctement que les fonds de pension pour la retraite privée, c'est la source du mal, c'est une engeance (capitaliste, donc nuisible) qui provoque délocalisations et autres fléaux des temps modernes. Quand c'est le FSI, la CDC, la Banque Pub, c'est bath, c'est génial, c'est cool, c'est humain, écologique, social. L'investissement fait par le particulier, c'est du capital qui spécule. Cela doit être taxé parce que ce n'est pas du travail, c'est mal. Mais l'investissement fait par ces fonds pilotés par les copains et les coquins, c'est des emplois d'avenirs, du lien social, des petits bisous conscientisés d'entreprises citoyennes en devenir, voyons !

Chers moutons, chers pigeons, allez voir les bilans de ces institutions. Regardez, regardons où partent nos impôts, en détail. Tentez de comprendre pourquoi ce que vous faites, à votre échelle, est lourdement taxé et généralement condamné par toute la clique politique, et pourquoi cela lui est permis, à elle. Regardez les résultats qu'elle obtient. Surtout, demandez-vous : cela vaut-il tout cet argent ? Tous ces impôts, prélèvements, taxes, valent-ils les services et résultats qui sont en face ? L’État et ses institutions sont-ils à la hauteur des sommes colossales qui y sont engouffrées ?

Et surtout, pourquoi cette dernière question n'est jamais posée, ouvertement, par tous, en France ?

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