M.

Par Notes-Sur-Tel-Aviv @MyriamKalfon

Lâcher.

Laisser tomber le passé. Ce qui ne m’appartient plus. N’est plus de mon ressort.

6 ans que j’ai fait le pas de te quitter. C’est peu, c’est beaucoup.  De 20 et 30 ans, c’est immense. Presque comme l’espace entre la 6ème et la Terminale.

C’est moi mais ce n’est plus vraiment moi, cette jeune fille qui s’emmêlait les pinceaux. Qui aimait puis rejetait puis s’en voulait. Qui  avait du chemin.

Je t’ai mal quitté. Dans la douleur. J’étais jeune, irresponsable, le nez  recroquevillé sur mon nombril. Absorbée par ma douleur. Égoïste par ignorance, par manque de savoir-faire. Égoïste faute de mieux.

Malgré cet aveuglement, je m’en suis voulue. Beaucoup. Longtemps. C’était dans mes rêves, m’accompagnait la nuit. Je m’en suis voulue du mensonge, de la duperie, de la douleur, de l’ingratitude. Du javelot que je t’ai lancé en plein cœur. Sans doute pour venger toutes les peines du monde. Pour venger ton égocentrisme aussi et ta bourgeoisie, ta famille, ton clan, tes films, ton confort, ton univers.

Trop sombre.

Cet univers que je peinais tant à comprendre, moi dont le peuple vit à la fois dans le rejet et le ressassement de son propre drame. Moi qui ait puisé dans mon lait culturel qu’il faut toujours garder le verbe haut. Moi qui ait respiré l’anxiété dès l’enfance. Comment aurais-je comprendre, respecter, cet univers où l’on joue, avec un sérieux grandiloquent, à se faire peur ? Comment aurais-je pu jamais comprendre tes codes familiaux si éloignés des miens ? Comment aurions-nous vraiment nous entendre?

C’est une passion qui s’est éteinte, comme souvent à 20 ans. Qui a laissé des traces et des rancœurs. Qui me pèse aujourd’hui parce que je voudrais que tu me pardonnes, que tu me tendes la main. Que tu acceptes ma faute comme une erreur et non plus comme un drame. Que tu aimes ce que nous avons été quand même. Que tu aimes ce que je suis, moi, ce que je t’ai donné malgré tout, ce que nous nous sommes appris.

J’ai tenté, dit, expliqué, justifié, larmoyé, flatté, tancé. J’ai essayé.

Essayé de faire de toi un ami. Voulu nettoyer, réparer. Espéré la paix. Mieux que la paix, l’entente cordiale.

Je comprends que je n’obtiendrais plus ton absolution.

Je voudrais te changer,  influer le cours de tes pensés, faire valoir mon point de vue, qui est forcément meilleur puisque c’est le mien, mais en vain.

La seule chose qui me reste à faire est de lâcher  prise. Comprendre, intimement, qu’il s’agit de ton libre arbitre, que tu es les maitre de ton passé et que tu as le droit d’en faire ce que tu veux. Je n’ai rien faire là-dedans, en réalité, cela ne me regarde pas. Je n’ai pas de pouvoir sur toi. Je n’ai pas la capacité de te faire revenir à de meilleurs sentiments. Même si je m’estime prix Nobel de la Paix et ambassadrice de l’Onu. Même si je puis persuadée que j’aie raison, que tu iras mieux, que tout irait mieux si tu voulais bien revenir sur les choses. Je ne peux pas. Je ne peux pas te forcer à regarder ton histoire autrement. Je ne peux pas me m’accorder, après toutes ces années, le bon rôle malgré tout. Ce que tu vis est à toi. Cela te concerne personnellement et uniquement. Cela n’a, en fin de compte, rien à voir avec moi.

Est-ce donc cela la rupture ultime : se rendre son passé ? Se libérer ? Encore un petit peu, une couche à la fois. Toi c’est toi et moi c’est moi. Voilà. Après les jours et les minutes où tu étais le centre de mon existence, une partie de mon corps, où tu prenais toute la place; après des nuits d’amour, des disputes nocturnes, des câlins d’après-midis, des cours, des courses, des voyages, des tournages, des tonnes d’appels, des milliers de sms, il reste ça, des souvenirs communs qui ne sont plus communs.

Qui ne sont pas partageables. Qui ne se rangent pas dans la boite « Nostalgie » mais dans  » Malaise », « Gêne », « Souffrance »…

Tout ce que je peux faire est te laisser partir intérieurement.

Lâcher ce qui ne m’appartient plus.

Respirer.

Savoir que je ne voulais pas faire le mal.

Aimer ce que je suis maintenant.

Et aimer l’espace qui se libère quand je te laisse toi, enfin, libre.