Insensibles

Par Thibaut_fleuret @Thibaut_Fleuret

Le cinéma de genre espagnol a su acquérir une belle notoriété et un large succès grâce à des films importants et à des réalisateurs essentiels pour le cinéma contemporain. Le dernier fleuron de cette mouvance excitante vient d’arriver sur les écrans français. C’est un premier film, Insensibles, et il est l’œuvre d’un jeune cinéaste, Juan Carlos Medina.

Les Espagnols savent décidément bien y faire. Alors que la France n’arrive toujours pas à produire et à distribuer correctement des métrages de genre concoctés par quelques réalisateurs qui ont pourtant des choses à dire et à montrer, l’industrie ibère ne cesse de démontrer que les écrans de cinéma peuvent accueillir des œuvres stimulantes à la fois pour l’intellect et pour l’émotion. Tel le dernier rejeton d’une fratrie exemplaire, Insensibles ne souhaite pas déroger à la règle pour ne pas décevoir ses aînés. Pourtant, certains éléments pouvaient faire douter. Les fautes en reviennent à une mise en scène qui n’a pas trop confiance en elle et à un sujet maintes fois répété. En effet, si tout démarre bien, certaines expérimentations présentes dans quelques séquences ne collent pas du tout au projet du film. L’exemple le plus frappant concerne l’épisode en voiture. Celui-ci prête vraiment à rigoler et fait davantage office de publicité pour le placement de produit que d’une réelle conscience de mise en scène. Ce cas est peut-être symptomatique d’une première réalisation car il veut faire du spectaculaire à tout prix afin d’en mettre plein les yeux à son spectateur alors que le film n’en a clairement pas besoin. Quant au sujet, et donc au scénario, celui-ci prend sa source sur la Guerre d’Espagne et le Franquisme qui en a découlé. Or, le cinéma espagnol actuel a pris de nombreuses fois ce terreau par le passé. Insensibles passe alors un peu pour l’élève retardataire quand on sait que les précédentes livraisons sont arrivées il y a déjà pas mal de temps et qu’elles sont su tirer le meilleur de ces thématiques. Serait-il bon de passer à autre chose pour un renouveau de la cinématographie ibère ? La réponse va de soi car il est entendu que ces réflexions sont à prendre avec une totale mauvaise foi. Non seulement, cela restreindrait cette filmographie particulière à ses figures les plus célèbres et célébrées (Guillermo Del Toro en tête de gondole, même si celui-ci est Mexicain) en oubliant toute la richesse des autres thématiques mais le devoir de mémoire ne doit pas être pris à la légère. En effet, la dictature mérite plus que jamais un traitement pluriel dans sa reconnaissance pour une bonne compréhension et une meilleure construction d’une société. Enfin, il est impossible que des fautes de forme aussi vulgaires se retrouvent tout au long du métrage, aussi jeune et inexpérimenté soit le réalisateur.

La suite du film nous donne heureusement raison. La grande force du métrage, et peut-être sa démarche la plus casse-gueule, est d’avoir tenter de combiner les atmosphères tout en restant dans une ligne directrice claire qui innerve le métrage et lui donne son identité : la dualité. Le métrage est en effet construit suivant une logique de montage parallèle avec une utilisation de flash backs et de parties contemporaines. Dilatation spatiale donc, comme le veut ce type de procédé, mais également temporelle sont au cœur d’Insensibles. L’erreur aurait été de préférer telle ou telle partie, ce qui aurait eu comme conséquence de déséquilibrer le projet. Heureusement, Juan Carlos Medina est non seulement original, une structure comme celle-ci n’est pas commune, mais il est consciencieux. Jamais une partie ne supplantera l’autre car le rythme est parfaitement maîtrisé. Surtout, elles vont petit à petit superbement s’imbriquer. Parallèlement à cette structure narrative ambitieuse, les principes formels n’oublient pas de s’accorder entre eux, et avec les autres aspects, pour une meilleure harmonisation globale. Pourtant, le cinéaste fait dans une démarche classique presque trop évidente. Néanmoins, derrière cette apparente facilité, cela vient surtout prouver qu’il a pensé un minimum son film dans la construction de ses représentations. Le côté sépia correspond parfaitement à la dimension historique du projet quand l’aspect moderne tient dans une colorimétrie actuelle aux teintes plus cliniques. C’est également l’occasion d’admirer toutes les compétences purement techniques du directeur de la photographie qui sait parfaitement manier les ambiances, toujours dans une même optique de dualité. Ici, c’est l’ombre et la lumière dans leurs extrêmes qui sont au cœur du processus. Grâce à ces parti pris, le spectateur n’est pas perdu. Ce n’est d’ailleurs pas l’objectif, pourtant inhérent au genre, du réalisateur. Il souhaite avant tout que chacun puisse prendre à son compte l’intégralité des données narratives qui sont cachées dans la forme pour que l’on puisse entrer sans aucun problème dans le film. Mieux encore, le réalisateur a su développer sa géométrie scénique qui grandit au fur et à mesure du film. Les cadres vont se faire plus rigoureux et le hors champ va être de plus en plus utilisé. Plus qu’un exercice de style, ce système de représentation plurielle est clairement significatif car il agit comme un vecteur de terreur dans le sens où l’on ne sait pas ce qui va surgir et ce qui se trame dans l’espace mais il intègre par la même occasion le parcours de chacun des personnages. Insensibles apparaît ainsi comme d’un objet doté d’une noble richesse et d’une belle cohérence et l’on sent à chaque instant que le cinéaste a un propos clair à énoncer et à faire partager.

Malgré tout, si Insensibles est vu au premier abord comme un film de genre, il faut dire que cette caractérisation va vite devenir inhabituelle. En effet, le film ne convoque pas à proprement parler le fantastique car, si les temporalités sont différentes, tout se passe sur le même niveau de réalité. Il n’y a pas de trou, de rupture, de dissociation car ces deux étages sont, nous l’avons dit, intimement liés et s’imbriquent. Nous ne sommes pas non plus devant un spectacle horrifique. Les frissons, même si quelques petites pointes sont présentes, ne sont pas légions et l’on ne parlera même pas de gore et autres effusions de sang, le cinéaste privilégiant la suggestion à la monstration. En fait, Insensibles se veut avant tout intimiste. A travers les parcours d’un enfant souffrant d’une étrange maladie pour l’époque – l’insensibilité à la douleur physique – et d’un homme à qui tout devait réussir – belle femme, belle voiture, belle maison, belle profession – Juan Carlos Medina nous offre une introspection sur la place du passé dans le présent. Si elle est présente comme matériau de base du scénario, la dictature franquiste n’est pas ouvertement critiquée par le cinéaste qui refuse la dimension purement politique et théorique. Il préfère montrer que les zones d’ombre dans la construction d’une identité sont nombreuses et quoi de plus normal, efficace et intime pour un Espagnol que de convoquer le Franquisme, évidente zone noire de l’histoire ibérique, qui fait alors figure de matrice. Mieux encore, quand le métrage parle d’une relation tumultueuse entre un père et son fils, il prend une posture plus terre-à-terre et totalement éloignée du genre et de l’Histoire qu’il a le mérite de prendre très au sérieux. La famille n’apparaît plus comme une entité stable qui appelle à l’unité et derrière la bonne apparence de façade, les antagonismes ne font plus qu’un. Le drame est redoublé et le fond vient se correspondre donc ainsi parfaitement à la forme. Enfin, de là à penser que les parcours de ses personnages est une métaphore de la nation espagnole, il n’y a qu’un pas à faire, celui-ci étant aisément franchissable dans une logique d’ouverture du sens. C’est à un spectateur libre dans son interprétation de choisir, preuve éclatante que le réalisateur ne nous prend pas pour un imbécile à qui il faut mâcher tout le travail. Les larmes ne sont alors pas loin de couler pour un spectateur qui ne peut être que conquis par une telle démarche. Cette trajectoire confirme qu’Insensibles est un objet aux velléités ambitieuses comme seul le cinéma de genre espagnol pour nous offrir. Pour un coup d’essai, c’est presque un coup de maître de la part de ce jeune cinéaste qu’il va falloir suivre dans le futur, c’est indéniable.

Insensibles, malgré de menus défauts à mettre sur l’autel de la première œuvre et qui sont excusables, est hautement recommandable. Il satisfera non seulement les amateurs de cinéma de genre mais également tous ceux qui militent pour un Septième Art de qualité, à la fois viscéral et réflexif.