La pensée et le mouvant

Par Gmcp13

Je me bornerai dans ce billet à développer uniquement l'article Introduction à la métaphysique de La pensée et le mouvant de Bergson, puisque c'est dans celui-là qu'il détermine clairement sa vision et sa définition de la métaphysique, tout en retraçant l'ensemble de la pensée bergsonienne (pour ceux qui ne le connaissent pas, sachez que Bergson se répète BEAUCOUP). L'introduction à la métaphysique est un texte court (47 pages que j'ai lues en une heure et quart) et que je trouve assez facile à comprendre pour avoir déjà étudié cet auteur (l'Essai sur les données immédiates de la conscience était au programme l'année dernière et il en résume la teneur, ainsi que l'ensemble du système de ses idées, dans l'introduction à la métaphysique, et c'est aussi pour cela que je trouve ce texte intéressant et rentable).

Tout d'abord, ce qu'il faut savoir sur ce texte, c'est que la particularité de Bergson concernant la métaphysique est L'INVERSION de ce que nous pensons habituellement. Prenez le contraire de ce que vous avez l'habitude de penser, et vous avez la philosophie de Bergson (évidemment, j'exagère, inversion n'égale pas contraire). Et il faut quand même fournir un petit effort intellectuel, ce n'est pas toujours super évident à saisir. C'est donc de la manière suivante dont il faut procéder pour bien comprendre en quoi consiste la pensée bergsonienne et la révolution qu'elle constitue : description de ce que nous pensons communément (à tort, mais légitimement puisque cela nous facilite la vie) puis description de la pensée de Bergson qui prend généralement le contrepied de la pensée commune puis citations de passages qui illustrent les idées, puisque Bergson n'est pas avare d'images et de métaphores.

Vous pouvez admirer au passage ma manucure spéciale Halloween.

Connaissance absolue et connaissance relative
- Il existe deux formes de connaissance : la connaissance relative et la connaissance absolue.
- La connaissance relative tourne autour des choses, elle dépend d'un point de vue et s'appuie sur des symboles.
- La connaissance absolue rentre dans la chose, elle ne prend aucun point de vue et ne dépend d'aucun symbole. 
- Bergson donne l'exemple du personnage de roman : "Soit un personnage de roman dont on me raconte les aventures. Le romancier pourra multiplier les traits de caractère, faire parler et agir son héros autant qu'il lui plaira : tout cela ne vaudra pas le sentiment simple et indivisible que j'éprouverais si je coïncidais un instant avec le personnage lui-même." Seule la coïncidence-même avec la personne donne l'absolu.
- L'absolu est donné dans l'intuition, alors que le relatif se donne toujours dans l'analyse.
- Analyse = opération qui ramène l'objet à des éléments déjà connus (communs à cet objet et à d'autres). Tout analyse consiste à exprimer une chose en fonction de ce qui n'est pas elle. Toute analyse est une traduction, un développement de symboles en multipliant les points de vue pour compléter la représentation toujours incomplète, parfaire la traduction toujours imparfaite. Exemple : la science positive a recours à l'analyse.
- Intuition = sympathie par laquelle on se transpose à l'intérieur d'un objet pour coïncider avec ce qu'il a d'unique et par conséquent d'inexprimable. Exemple : la métaphysique est la science qui prétend se passer de symboles.

La connaissance de soi-même
- Il n'existe qu'une réalité que nous pouvons saisir absolument, par intuition : notre propre personne dans son écoulement à travers le temps = notre moi qui dure = la durée pure.
- La durée est une succession d'états dont chacun annonce ce qui suit et contient ce qui précède. Aucun ne commence ni ne finit, mais tous se prolongent les uns dans les autres. On ne peut percevoir la multiplicité de ces états qu'après-coup, puisque sur le moment, on ne peut que les vivre.
- La mémoire est ce qui permet l'unicité sans cesse renouvelée de la durée : il n'y a pas deux moments identiques chez le même être conscient. En effet, chaque moment contient toujours, en sus du précédent, le souvenir que celui-ci a laissé. Une conscience qui aurait deux moment identiques serait une conscience sans mémoire.
- "C'est, si l'on veut, le déroulement d'un rouleau, car il n'y a pas d'être vivant qui ne se sente arriver peu à peu au bout de son rôle, et vivre consiste à vieillir. Mais c'est tout aussi bien un enroulement continuel, comme celui d'un fil sur une pelote, car notre passé nous suit, il se grossit sans cesse du présent qu'il ramasse sur sa route, et conscience signifie mémoire."

Les erreurs méthodologiques de la connaissance de soi.
- La vie intérieure (la durée) ne peut pas se représenter par des concepts, ni par des images.
- L'image a l'avantage de nous maintenir dans le concret. L'image ne peut pas remplacer l'intuition de la durée. En revanche, elle peut diriger la conscience sur le point précis où il y a une certaine intuition à saisir (la conscience doit ensuite faire elle-même l'effort d'arriver à l'intuition).
- Les concepts se réduisent à des symboles qui se substituent à l'objet qu'ils symbolisent. Ils représentent un réel danger car ils donnent l'illusion de reconstituer intellectuellement, par la juxtaposition de concepts, un équivalent de la durée. Mais cette recomposition est artificielle et ne peut servir l'investigation métaphysique de la durée.
- Critique de la psychologie qui procède par analyse, comme toutes les autres sciences, en séparant les différents états psychiques d'une personne et ainsi en négligeant la coloration spéciale de la personne qui ne saurait s'exprimer en termes connus et communs. Les états de conscience ne sont que des abstractions arbitraires.
- La recomposition d'une durée par l'analyse (concepts et images) se caractérise par le paradoxe suivant : on peut extraire d'une intériorité particulière une infinités d'états différents (parties composantes), mais ces états sont tellement génériques qu'on ne peut pas reconstituer l'intériorité particulière dont on les a extraits à partir de ces états uniquement. De l'intuition on peut passer à l'analyse, mais pas de l'analyse à l'intuition.
- Petite image de Bergson qui permet de bien comprendre : "un artiste, de passage à Paris, prendrait par exemple le croquis d'une tour de Notre-Dame. La tour est inséparablement liée à l'édifice, qui est non moins inséparablement lié au sol, à l'entourage, à Paris tout entier, etc. Il faut commencer par la détacher : on ne notera de l'ensemble qu'un certain aspect, qui est cette tour de Notre-Dame. Maintenant, la tour est constituée par des pierres dont le groupement particulier est ce qui lui donne sa forme. Mais le dessinateur ne s'intéresse pas aux pierres, il ne note que la silhouette de la tour. Il substitue donc à l'organisation réelle et intérieure de la chose une reconstitution extérieure et schématique. De sorte que son dessin répond, en somme, à un certain point de vue sur l'objet et au choix d'un certain mode de représentation. Or il en est tout à fait de même pour l'opération par laquelle le psychologue extrait un état psychologique de l'ensemble de la personne. Cet état psychologique isolé n'est guère qu'un croquis, un commencement de recomposition artificielle. Ce n'est pas une partie, mais un élément. Il n'a pas été obtenu par fragmentation, mais par analyse. Maintenant, au bas de tous les croquis pris à Paris, l'étranger inscrira sans doute "Paris" en guise de mémento. Et comme il a réellement vu Paris, il saura, en redescendant de l'intuition originelle du tout, y situer ses croquis et les situer ainsi les uns aux autres. Mais il n'y a aucun moyen d'éxécuter l'opération inverse ; il est impossible, même avec une infinité de croquis aussi exacts qu'on voudra, même avec le mot "Paris" qui indique qu'il faut les relier ensemble, de remonter à une intuition qu'on n'a pas eue, et de se donner l'impression de Paris si on n'a pas vu Paris."
- L'empirisme et le rationnalisme reposent sur le préjugé qui consiste à se dire qu'on conçoit la conscience avant d'en faire l'expérience : on a donc des connaissances a priori qui ne sont pas fondées sur les principes de l'action. La vraie métaphysique bergsonienne source de vérité, c'est celle d'un empirisme sans préjugés.

La connaissance de la durée : la métaphysique
- Ordinairement, nous avons donc tendance à penser le monde qui nous entoure à partir de concepts (abstractions arbitraires juxtaposées). Or pour Bergson, il faut procéder à un renversement du travail habituel de l'intelligence : il faut aller des choses aux concepts et non pas des concepts aux choses. Le concept altère la chose. Il l'appauvrit. 
- Pour Bergson, philosopher signifie se placer dans l'objet-même par un effort d'intuition pour en éprouver la durée pure. 
- L'état psychologique pris en lui-même est un perpétuel devenir. L'intuition se place toujours dans la mobilité, dans la durée. On connait le réel, le vécu, le concret à ce qu'il est la variabilité-même. Qu'est-ce que le mouvement ?
- "Je puis, tout le long de ce mouvement, me représenter des arrêts possibles : les points par lesquels le mobile passe. Mais avec ces différentes positions, fussent-elles en nombre infini, je ne ferai pas du mouvement. Elles ne sont pas des parties du mouvement. Elles sont autant de vues prises sur lui. Jamais le mobile n'est réellement en aucun des points : tout au plus peut-on dire qu'il y passe. Mais le passage, qui est un mouvement, n'a rien de commun avec l'immobilité, qui est un arrêt. Un mouvement ne saurait se poser sur une immobilité car il coïnciderait avec elle, ce qui serait contradictoire. Les points ne sont pas dans le mouvement comme des parties, ni même sous le mouvement comme des lieux du mobile. Ils sont simplement projetés par nous au-dessous du mouvement, comme autant de lieux ou serait, s'il s'arrêtait, un mobile qui, par hypothèse, ne s'arrête pas. Ce ne sont donc pas, à proprement parler, des positions, mais des suppositions, des vues, ou des points de vue de l'esprit."
- "On prétend aller de l'espace au mouvement, de la trajectoire au trajet, des positions immobiles à la mobilité, et passer de l'un à l'autre par voie de composition. mais c'est le mouvement qui est antérieur à l'immobilité."

Les principes de la métaphysique 
La dernière partie de l'introduction à la métaphysique résume les neuf propositions fondamentales sur lesquelles repose la métaphysique selon Bergson. Il ne s'agit pas de postulats mais de propositions démontrées ou démontrables. 
1) Il y a une réalité extérieure et pourtant donnée immédiatement donné à notre esprit.
2) Cette réalité est mobilité. Il n'existe pas de choses faites, mais seulement des choses qui se font, pas d'états qui se maintiennent mais seulement des états qui changent.
3) Notre esprit cherche des points d'appui solides : il se représente des états et des choses fixes. Il transpose dessus des sensations et des idées. Ainsi il substitue au continu le discontinu, à la mobilité la stabilité, au changement la fixité. Cette substitution est nécessaire au langage, au sens commun et à la vie pratique.
4) Nous appliquons à la connaissance désintéressée du réel (but de la philosophie) les procédés dont nous nous servons couramment dans la vie pratique. Cela explique que la métaphysique tombe dans des contradictions et soulève des antinomies. On comprend que des concepts fixes puissent être extraits par notre pensée de la réalité mobile ; mais il n'y a aucun moyen de reconstituer, avec la fixité des concepts, la mobilité du réel.
5) Mais cette erreur est originelle : pour les dogmatiques toute connaissance doit nécessairement partir de concepts aux contours arrêtés pour étreindre avec eux la réalité qui s'écoule.
6) Pour Bergson, par un effort intellectuel, il est possible de s'extraire de ce schéma pour effectuer la marche inverse. Notre esprit peut s'installer dans la réalité mobile et la saisir intuitivement. Philosopher consiste à invertir la direction habituelle du travail de la pensée.
7) Cette inversion a bien été pratiquée en science et en métaphysique et nous lui devons les plus grandes découvertes, mais elle n'a jamais été effectuée de manière méthodique. Cette inversion est la plus puissante méthode d'investigation dont l'esprit humain dispose.
8) L'intuition, une fois prise, doit trouver un mode d'expression et d'application conforme aux habitudes de notre pensée : qui fournisse des concepts bien arrêtés. C'est à cause de cela que nous prenons le système logique de la science pour la science même en oubliant l'intuition métaphysique d'où les idées ont pu sortir. Dans l'idéal bergsionien, la science et la métaphysique se rejoignent dans l'intuition.
9) Récapitulatif historique de l'évolution du statut de la métaphysique.

Wow j'ai pas du tout hâte de m'attaquer à ce genre de truc ! Je sais pas si on peu qualifier ça de philo, mais je préfère largement nos "Cafés Philo" de 1ère L