Dialogue avec les ombres par Dominique Aurélia

Publié le 11 novembre 2012 par Latchipie @Tchiiipleblog

Quand j’ai lu le texte de Dominique Aurélia, mon corps a frissonné.

Photo : La Tchipie

« Je ne suis pas créole et encore moins métisse.
Il a fallu que la chaine Canal+ diffuse un reportage biaisé en janvier, pour que remontent en nous toutes les frustrations, détestations, attraction/répulsion que nous avions, pensions-nous déjà jetées hors de nous-mêmes puisque, disions-nous lors des cérémonies de l’abolition de l’esclavage « tout cela c’est loin, je préfère aller à la plage ou à la Galleria ou encore regarder ma télé novela sur mon écran extra plat » ; il a suffit qu’un béké à un journaliste importé dise que l’esclavage avait de bons côtés pour que soudain nous nous sentions de pauvres nègres . Comme si Césaire était bien mort et que Fanon était un anonyme.
Soudain, nous sommes redevenus des Nègres, soudain les méchants Békés comme on voit dans le documentaire, nous insupportent.
Je me souviens…Années soixante à Petit-Bourg, deux usines bordaient notre monde : Genipa et Usine de Rivière-Salée. Je me souviens que la sirène de l’Usine ponctuait l’heure de partir pour l’école. Premier corne, deuxième corne qu’on disait ; l’Usine respirait dans notre sommeil, crachait sa vidange dans la rivière pleine de fétides lapias ; il y avait aussi des Békés ; il y avait surtout des békés ; des riches et des pauvres des Hayot et des Desgrottes et des Desportes et des Dormoy et des Roy de Belle Plaine ; certains travaillaient comme salariés pour d’autres, certains étaient des békés griaves sans terre ; d’autres avaient leur propre buste dans leur jardin ; j’ai même vu le patriarche Hayot dans sa berceuse avec sa moustache d’un autre temps , déjà.
Je me souviens de l’écrasement et de la fatalité dans les yeux des ouvriers de l’Usine et aussi de l’odeur sucrée des cannes quand elles sortaient broyées de la presse ; broyés comme les fils des fils d’esclaves.
C’était le doux temps de l’antan où les noms Békés étaient gravés sur les bancs de l’église, c’était le temps amer où les nègres rougis par la vengeance brûlaient les cannes qui les liaient au débit de la régie pour 1 franc de rhum et une livre de morue. C’était le temps où surgissaient au milieu de familles bien noires, un petit mulâtre aux yeux incompréhensiblement clairs….Pas toujours violées les mères ; il y eut des courtisanes, car il fallait bien « sauver la race » c’est-à-dire l’éclaircir pour quelques bijoux en or ou autres destinées pour les enfants à yeux clairs. Car les Nègres n’étaient pas fiers de leurs cheveux crépus, ni de leurs lèvres épaisses.
Osera-t-on encore me dire que c’était bien atan lontan ? Je déteste le madras, ses valeurs mensongères de fierté et ses senteurs de cannelle. Il est plein de sueur et de compromissions, de résistance et de petites lâchetés.
J’ai rêvé devant ces maisons que nous disions coloniales et puis Marx et les autres étant passés par là avant moi, je me suis dit que la sueur et le sang de mes pères s’étaient mélangés au mortier qui avait édifié ces habitations et que finalement elles étaient aussi à moi.
Et puis je suis allée aux vernissages de M. Hayot à la Fondation Clément, et je me suis dit que c’était une manière de réparation.
Je ne suis pas créole et encore moins métisse. Mais soudain de vieilles ombres ressurgissent et je me dis que nous ne sommes toujours pas apaisés ; tellement figés « en quête de notre identité » que nous savons trop complexe, trop déchiquetée, trop fragmentée, pas assez lisse, pas assez occidentale que nous passions notre temps à la poursuivre.
Il existe un concept que nous avons élaboré dans le domaine de la recherche en littérature américano- caraïbe : celui de la « revenance » : une irruption de signes qui fragmentent un texte, le complexifient en créant un espace qui interroge le centre, faisant surgir les béances. Le texte c’est nous. Société du renoncement et du déni, nous avons recouvert nos ombres d’un grand madras. Nous avons célébré l’âge d’or du tan lontan qui n’était fait que de misères et de faim. Nous l’avons mythifié pour mieux dompter notre faim d’humanité qui s’est muée en consumérisme affolant.
Aujourd’hui nous assistons à la remontée des ombres. »
Dominique Aurélia. Février 2009
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