Boissons « rafraichissantes » et autres colas : nous sommes chocolat !

Publié le 25 novembre 2012 par Copeau @Contrepoints
Coca-Cola, Pepsi et autres sodas sont-ils dangereux à la consommation en raison de la présence d'une trop grande quantité du colorant caramel E150, censé être cancérigène.

Par Wackes Seppi.
Publié en collaboration avec le site Imposteurs.

La rumeur pour guide et mode d'action

60 millions de consommateurs nous en a encore fait la démonstration dans son numéro de juillet-août 2012, avec son dossier " Colas, sodas... ce que vous buvez vraiment - une analyse de plus de cinquante boissons rafraichissantes ".

La rumeur suit le schéma classique.

Des études scientifiques soulèvent des doutes sur l'innocuité d'une substance ; même dans un océan d'études en sens contraire, il en suffit d'une - bien médiatisée, ce qui est facile, les chercheurs-militants s'en chargeant eux-mêmes et trouvant sans problème des relais dans les médias - pour transformer l'interrogation scientifique en doute médiatique. C'est que le journalisme sensationnaliste se jette dessus sur le moment et à intervalle régulier par la suite, notamment en faisant la chasse à la substance ainsi devenue honnie dans les divers produits. Que lit-on dans l'éditorial de 60 millions ? " Ce sucre [le fructose] ne serait pas anodin... " Notez le conditionnel. " ... la présence d'édulcorants intenses suscite des inquiétudes grandissantes. Depuis longtemps, des études pointaient les risques de l'aspartame. " Notez : rien de précis sur le fond. " Certaines de leurs molécules [des extraits végétaux] pourraient poser problème... " Un conditionnel associé à rien de précis...

Mais peu de lecteurs sont attentifs au vrai sens de ces tournures. Ce ne sont que précautions oratoires factices. D'autant plus qu'elles sont noyées dans des déclarations à l'emporte-pièce ou un contexte anxiogène. Que retient le lecteur moyen entre un vague " [d]'autres additifs sont sur la sellette " et un péremptoire " [d]epuis janvier 2012, l'État de Californie [...] a inscrit [le colorant caramel] sur la liste des composants dangereux pour la santé " (ce qui est du reste faux) ? Le doute médiatique devient donc vite, quasi inévitablement, certitude : le caramel EST dangereux !

Et il suffit d'un petit coup de pouce, médiatique bien sûr, pour transformer cette certitude médiatique en problème de société. L'autorité publique est sommée d'agir ; les instances chargées de donner des avis scientifiques sont sollicitées et, il faut le dire, mises sous pression. Même quand l'affaire est claire, il faut ménager sinon l'opinion publique, du moins ses faiseurs ; et, dans certains cas, une autorité investie du pouvoir de décision - le pouvoir politique - qui serait fort marrie si elle devait faire prévaloir la science et affronter l'opinion, ou encore revenir sur un engagement politique imprudent voire irresponsable.

Et vogue la galère... De plus en plus, c'est " mission impossible " pour ces instances consultatives. C'est ce que nous illustrerons ici.

Oh ! De l'alcool dans les colas !

Mais, pour commencer, nous prendrons des chemins de traverse : cet activisme peut aussi mettre sous pression... la religion.

Le harcèlement des autorités est facilité par des outils d'analyse qui s'affinent et permettent de détecter des doses de substances de plus en plus petites. Et par conséquent d'étendre le spectre de l'anxiogénèse et de l'activisme, pour le plus grand profit de ceux qui en font commerce.

C'est ainsi que 60 millions est revenu à quelques jours du début du Ramadan - on ose espérer que la coïncidence est vraiment fortuite - sur l'alcool dans les colas. Alors que Coca Cola avait eu du mal à se débarrasser de la rumeur négative, du bad buzz, dans le passé, le couvert a été remis pour... " des teneurs, il est vrai, inférieures à 10 mg/l, soit 0,001% d'alcool ", ce pour neuf marques. Pourquoi une telle formulation ? Parce que 10 mg/l devait être la limite de quantification, en tout cas selon le Pr. Jean-François Narbonne. Neuf autres marques ont été déclarées exemptes d'alcool ; mais on peut penser que c'est parce que la méthode de dosage n'a pas permis d'en détecter ; certaines d'entre elles sont donc en sursis jusqu'à la prochaine " analyse ".

Pourquoi une telle recherche de doses minimes, sinon infinitésimales ? C'était, paraît-il, " pour répondre aux rumeurs " ou " [p]our clore une rumeur persistante "...

Mais, comme on pouvait s'y attendre, elle a été rallumée. Beaucoup de journaux en ont fait leurs choux gras, parfois avec des titres suggérant un scandale ; par exemple Le Point, avec mention de la seule marque Coca Cola, et à un degré moindre La Dépêche, qui associe Pepsi Cola à l'opprobre.

Cette affaire a agité la communauté musulmane, les fatwas ayant fusé de partout, les unes pour déclarer les colas hallal, les autres haram. Mais la polémique restera vraisemblablement confinée à cet aspect religieux [], l'alcool n'étant pas un bon support pour un tapage médiatique à ces doses. À moins que quelqu'un ne la relance du point de vue de l'étiquetage.

Ah ! Le Dr Laurent Chevallier dans Le Monde !

Tel n'est pas le cas pour d'autres substances contenues dans les boissons sucrées et light. 60 millions a amorcé la pompe à angoisses (et à fric, comme en témoigne déjà la couverture de son magazine). Le Dr Laurent Chevallier - " qui agit depuis des années pour la transparence et une meilleure information des consommateurs " d'après ce magazine [] - a enfoncé le clou dans une interview au Monde, bien sûr sous un titre accrocheur. Il n'y résiste pas à l'attaque méchante des autorités et, explicitement ou implicitement, des agences chargées de donner un avis scientifique auxdites autorités.

Répondant à la question : " Qu'en est-il des contrôles sur ces boissons ? ", il se limite à des propos négatifs sur la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF). Il relève que celle-ci a répondu que " le fait de ne pas disposer de la composition détaillée des " extraits végétaux " n'entrave pas la réalisation d'analyses permettant d'évaluer la " sécurité " de ces boissons ". Le sous-entendu réprobateur est transparent. Et pourtant ! 60 millions - au dossier duquel il a contribué en tant que conseiller - s'est enorgueilli d'avoir " levé un coin du voile " avec un dosage de pas moins de 28 substances pour les deux marques leaders qui invoquent le secret industriel.

Plus vicieuse est l'affirmation selon laquelle " [c]urieusement, la DGCCRF ne semble pas s'émouvoir non plus de l'étiquetage " et de la qualification - ingrédients ou arômes - donnée aux extraits végétaux sur les étiquettes. Une affirmation qui ne figure pas dans dans 60 millions.

Et franchement stupéfiants, les propos sur le colorant caramel E150d (préparé par chauffage contrôlé de glucides en présence de composés de sulfite et d'ammonium) :

[Le colorant caramel E150d] majore le risque de certains cancers chez les rongeurs, d'où la décision de l'État de Californie de demander une diminution de sa concentration. On est stupéfait que l'Europe ne s'aligne pas sur cette décision. Les arguments avancés font penser qu'elle n'a pas pris la mesure de l'évolution de la toxicologie et des attentes des consommateurs.

Nous, nous sommes stupéfaits que M. Chevallier ne soit pas stupéfait par la position des États-Unis d'Amérique ; une position qui est analogue à celle de l'Europe et qui, justement, n'est pas non plus alignée sur la décision de l'État de Californie.

De bien belles sur le caramel !

Nous sommes aussi stupéfaits que M. Chevallier puisse considérer que les " attentes des consommateurs " sont un critère de décision. Des " attentes " qu'il contribue à forger, y compris à coups de désinformation.

La meilleure preuve en est en l'espèce que sa description de la décision californienne est fausse. Elle ne porte pas sur le caramel, mais sur le 4-méthylimidazole (4-MEI) produit en très petite quantité dans le processus de fabrication du caramel. Et l'État de Californie n'a pas demandé " une diminution de sa concentration " mais inscrit cette substance sur sa liste de cancérigènes selon la " proposition 65 ", une initiative populaire adoptée par votation directe en 1986, profondément démagogique. Lorsqu'une substance est inscrite, un producteur doit apposer un avertissement si la quantité de la substance est susceptible de faire dépasser une ingestion journalière considérée comme sans danger. Typiquement : " Ce produit contient des substances qui, à la connaissance de l'État de Californie, produisent des cancers, des malformations congénitales ou d'autres dommages au fœtus ".

" Aucun avertissement n'est nécessaire pour des expositions au 4-MEI inférieures ou égales à 29 microgrammes par jour " selon la décision. La proposition initiale était de 16 µg/jour. Le motif de cette modification, qui n'est pas anodine, est difficile à percevoir. La procédure d'inscription du 4-MEI sur la liste en vertu de la proposition 65 et de détermination du " safe harbor " a tout l'air d'un bricolage. En tout état de cause, on ne peut que s'étonner d'une limite de consommation journalière qui ne tient pas compte du poids corporel, ni, pour l'obligation de publier un avertissement, des sources de la substance incriminée (alors que le 4-MEI se trouve naturellement dans de nombreux produits).

Quoi qu'il en soit, M. Chevallier - et Le Monde, un journal spécialiste des annonces d'apocalypse - nous aura fait chocolat sur au moins deux points.

Mais que diantre fait l'Europe ?

60 millions n'a été guère meilleur sur le fond. Il n'a certes exprimé sa réprobation de la situation en Europe que par un point d'exclamation suivant la mention de la dose journalière admissible de caramel (300 mg par jour et par kilogramme de poids corporel). Mais avouez que quand on met en comparaison 29 µg par personne et 300 mg par kilo de poids corporel - de caramel dans les deux cas, mais par erreur dans le premier - soit un rapport qui frise le un à un million, il y a de quoi susciter la panique chez les hypocondriaques attentifs aux unités de mesure.

L'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a réexaminé la sécurité des caramels colorants et produit un avis en mars 2011. Voici pour le risque de cancers, selon le communiqué de presse :

Sur la base de toutes les données disponibles, le groupe scientifique a conclu que ces caramels colorants ne sont ni génotoxiques ni cancérigènes et qu'il n'existe pas de preuve démontrant qu'ils aient des effets indésirables sur la reproduction humaine ou pour l'enfant en gestation.

Pour le 4-MEI, l'EFSA a conclu [ibid.] :

À la suite d'un examen de la littérature scientifique sur le 4-MEI incluant des études récentes de carcinogénicité chez l'animal, le groupe scientifique a estimé que le niveau maximum d'exposition au 4-MEI pouvant résulter de la consommation d'aliments contenant les colorants E150c et E150d ne devait pas susciter de préoccupation. Les concentrations maximales établies pour le 4-MEI dans les spécifications relatives à ces deux colorants ont par conséquent été considérées comme offrant un niveau de protection suffisant.

Les spécifications prévoient une limite de 250 milligrammes de 4-MEI par kilogramme de caramel E150d []. Combiné à la DJA du caramel, cela donnerait pour le 4-MEI issu de cette source une dose journalière de 75 µg/j/kg de poids corporel. Répétons : issu de cette source. On est loin des 29 microgrammes par tête californiens, en principe toutes sources confondues. Du reste, le Panel de l'EFSA a considéré que la NOAEL issue de l'étude qui avait servi de base à la décision californienne s'établissait à 80 mg/j/kg de poids corporel, ce qui, divisé par le classique facteur 100, donnerait une DJA de 0,8 mg/j/kg ou 800µg/j/kg.

On peut tourner le problème dans tous les sens : M. Chevallier et Le Monde se sont livrés à une manœuvre détestable. Mais bon ! Selon le bon Dr Chevallier, les arguments avancés par l'EFSA devraient prendre " la mesure [...] des attentes des consommateurs "... En fait, il n'a pas entièrement tort : dans une société devenue hypocondriaque et agitée par des marchands de peur et autres manipulateurs d'opinion, il ne saurait difficilement être autrement.

" Par mesure de précaution... "

" ...ne serait-il pas pertinent de réduire ce colorant partout ? " C'est la conclusion - fort mesurée - de 60 millions qui a trouvé dans l'avis du groupe scientifique de l'EFSA que celui-ci estimait " plus prudent de maintenir les concentrations de l'E150d " aussi basses qu'il est possible de faire d'un point de vue technologique " ". Le magazine se trompe de cible (il s'agissait des composants mineurs tels que le 4-MEI).

Ou nous trompe-t-il sciemment ? Car le texte de l'avis, ainsi que celui du communiqué de presse de l'EFSA [] largement cité par 60 millions, ne laissent planer aucun doute.

Conclusion fort mesurée, disions-nous. Dans d'autres cas, l'avis scientifique est martyrisé bien davantage, y compris par les instances investies du pouvoir de décision ; des ministres et gouvernements pour être plus précis.

La Food and Drug Administration pressée, mais pas pressée

Dès qu'une étude anxiogène est publiée, quelquefois à la suite de leur commande, des groupes ou officines de défense des consommateurs, souvent autoproclamés, entament leur travail de sape. C'est ainsi que le Centre for Science in the Public Interest, a saisi la US Food and Drug Administration en février 2011 d' une demande d'interdiction du caramel E150d. Sur un ton comminatoire puisque sa lettre allègue que " la FDA a l'autorité et l'obligation de protéger les consommateurs des colorants caramels issus des procédés à l'ammoniaque et au sulfite qui contiennent du 2-méthylimidazole et du 4-méthylimidazole ".

La demande est examinée. C'est en partie, nous semble-t-il, le résultat du poids des lobbies et aussi d'un principe de précaution politique et administrative (il faut toujours " se couvrir "...).

Mais l'Administration n'est ni convaincue, ni pressée. Un de ses porte-parole a en effet déclaré qu'il fallait boire... 1.000 cannettes par jour pour atteindre les doses de l'étude qui a permis d'établir un lien avec le cancer chez les rongeurs.

La pédagogie du Pr Jean-François Narbonne

On ne peut qu'acquiescer lorsque M. Chevallier estime que l'EFSA doit prendre " la mesure de l'évolution de la toxicologie ".

En conséquence, il faut examiner si l'EFSA a failli. La réponse est " non ". Le Pr Jean-François Narbonne en a fait une brillante démonstration dans le Huffington Post [] - en quelque sorte par anticipation par rapport à la déclaration de M. Chevallier, laquelle n'en devient que plus incongrue et déplacée. Et cyniquement manipulatrice.

En bref :

" Ces dispositions américaines anciennes " - utilisées en Californie - " ne correspondent plus aux connaissances actuelles. "

Et le Pr Narbonne conclut :

Comme l'ancien modèle surévalue largement les risques, il est souvent utilisé par certaines ONGs pour dramatiser leur communication. On comprend que le citoyen non informé ait des difficultés à cerner ces différents contextes réglementaires et scientifiques.

Et maintenant ?

On peut très bien imaginer que les autorités soient saisies - directement ou par l'intermédiaire du Parlement où les marchands de peurs disposent de solides relais - et que notre Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES) soit priée de produire un avis.

La suite pourrait-être un remake de la lamentable affaire de l'insecticide Cruiser OSR.

Mais avec des conséquences moins désastreuses car il ne s'agit que d'un colorant alimentaire ou d'un sous-produit de l'un des procédés de fabrication. Le caramel E150d a l'"avantage " de ne pas être indispensable et d'être substituable ; le process de fabrication peut aussi être rendu plus performant pour limiter les doses de 4-MEI ( solution retenue par Coca Cola et Pepsi aux États-Unis d'Amérique). Et surtout, la manoeuvre permettra de s'attaquer à deux géants - de surcroît états-uniens - de la boisson, en plus d'une boisson accusée de tous les maux.

En bref, tous les ingrédients sont réunis pour atteler le monde de la contestation bobo à une cause célèbre.

Il en est un qui, curieusement, n'a pas été exploité par 60 millions, ni par M. Chevallier ; mais il le sera certainement : le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), qui dépend de l'OMS, a classé le 4-MEI en 2b (peut-être cancérigène ou " cancérogène possible " []) en février 2011. On peut s'étonner de cette décision car elle repose essentiellement sur une seule étude - la même que celle sur laquelle a été fondée la décision californienne.

Quoi qu'il en soit, l'avis scientifique du CIRC sera doublement outragé : les manipulateurs oublieront ou déprécieront le sens de " peut-être " ; et ils feront l'impasse sur la question de la dose.

Et cela pose une question générale d'une importance majeure : quand les fournisseurs d'avis scientifiques prendront-ils des mesures drastiques pour prévenir, autant que faire se peut, l'outrage à leurs avis ?

Dans certains cas, on peut même se demander si l'outrage n'est pas encouragé, par exemple par des artifices de rédaction. C'est ce que nous nous proposerons de voir dans le cas du Cruiser OSR.

Notes :