Géographie d'un vote : la Palestine et le Système-Monde (2)

Publié le 10 décembre 2012 par Geo-Ville-En-Guerre @VilleEnGuerre
Avant d'aborder la question de la géographie du vote du 29 novembre 2012 à l'Assemblée générale des Nations unies concernant le statut d'observateur de la Palestine (voir le billet introductif de cette série) par une approche régionale (avec le cas du vote dans les Balkans, dans le prochain billet), voici quelques éléments de la géographie de ce vote à l'échelle du monde. Loin de couvrir l'ensemble de la richesse de l'approche spatiale, ces quelques éléments ont pour objectif ici de témoigner de l'importance d'une prise en compte de la géographie dans l'analyse des enjeux politiques et diplomatiques, mais aussi d'une lecture multiscalaire : parce qu'aborder la géographie de ce vote à l'échelle mondiale ne peut être opératoire qu'en procédant à des changements d'échelles, entre enjeux mondiaux, régionaux et nationaux pour les Etats votants. Ce billet n'a pour autre prétention que de sensibiliser à l'approche spatiale, comme démarche explicative complémentaire de la science politique et des relations internationales, dans la compréhension des enjeux diplomatiques.
Rappelons, avant d'aborder la répartition des votes, que ce sont bien les gouvernements et non les peuples des territoires cartographiés, qui ont voté : nulle part la question du statut d'observateur de la Palestine n'a donné lieu à une consultation (par référendum par exemple) des populations votantes. Le vote considéré ici est bien celui des gouvernements, non des peuples. Cette carte dessine donc une géographie de la diplomatie à l'échelle du monde, et non une géographie de l'opinion publique à l'échelle du monde.

"Le vote sur la Palestine en une carte interactive"Source : Florent Daudens, blog Sur le Web, 30 novembre 2012.


A l'échelle du monde (tout du moins des Etats membres des Nations unies), la Palestine a été reconnue comme observateur non-membre le 29 novembre 2012 par 138 voix pour, 9 contre (le Canada, les Etats-Unis, Israël, les îles Marshall, la Micronésie, Nauru, Palau, le Panama et la République tchèqueet 41 absentions (voir le détail du vote par pays). Un statut dont beaucoup d'observateurs le caractère uniquement symbolique, bien que les conséquences à moyen et long terme puissent dépasser nettement cette victoire symbolique. Pour ne donner qu'un exemple, en 2011, "les Etats-Unis ont mis à exécution leur menace d'interrompre leur contribution financière à l'Unesco en raison de l'admission de la Palestine. Le versement des quotes-parts de chaque pays étant effectué en décembre, les Américains ont décidé de ne pas payer pour toute l'année 2011, arguant qu'ils en avaient prévenu les autres membres" (Christian Makarian, "Pas un dollar pour l'Unesco", L'Express, 21 décembre 2011), ce qui a provoqué une très grave crise pour l'Unesco et l'arrêt de très nombreux projets culturels et éducatifs de par le monde, dont les Etats-Unis étaient le principal contributeur. D'autres conséquences, diplomatiques et politiques, peuvent découler de ce vote (voir notamment Catherine Gouëset, "Palestine à l'ONU : quels risques, quels bénéfices ?", L'Express, 29 novembre 2012). La géographie des votes dans les institutions internationales témoigne, avant tout, des intérêts nationaux de chacun des Etats votants, et de leur positionnement géopolitique. Plus que la situation des populations et du territoire directement concernés par le vote, cette géographie du vote dessine une géographie de la diplomatie mondiale. Analysant les votes et les parrainages de résolutions aux Nations unies dans sa thèse de doctorat en géographie, Laurent Beaugitte montre notamment que l'ONU est, pour les Etats, une instance de légitimation, entre mise en scène de leur diplomatie et stratégies de marketing (Laurent Beaugitte, 2011, L'Assemblée générale de l'ONU de 1985 à nos jours : acteur et reflet du Système-Monde, thèse de doctorat en géographie, Université Panthéon-Sorbonne, 299 p.). "Il s’agit d’un système, voire d’un système de systèmes, riche et doté d’une réelle épaisseur temporelle. Ce système ayant l’ambition de définir des normes universelles dans un champ conflictuel, il permet l’étude spatialisée des stratégies d’acteurs, que ces acteurs soient ou non étatiques. L’étude thématique de ces stratégies permet la mise en évidence de phénomènes de diffusion, de discontinuité et d’auto-corrélation spatiale, phénomènes où les logiques politiques et géographiques se mêlent plus qu’elles ne s’opposent. La diversité des acteurs impliqués permet enfin de mener des études multiscalaires selon des temporalités différentes" (p. 242).Il y analyse notamment les stratégies contradictoires, et parfois conflictuelles, de l'Union européenne, qui peine à s'y inscrire comme un acteur politique "unique" puisque chacun de ses Etats-membres possède une voix.

Concernant la géographie des Nations unies, voir notamment les articles de Laurent Beaugitte :- "L'ONU, la géographie et la carte", communication aux Neuvièmes Rencontres de Théo Quant, 4-6 mars 2009.- "Les votes de l'Assemblée générale de l'ONU de 1985 à nos jours. Pistes (carto)graphiques", Mappemonde, n°97, n°2010/1.- "L'Assemblée générale de l'Organisation des Nations unies de 1985 à nos jours", L'Espace géographique, vol. 39, n°2010/3, pp. 276-282.

- "L'ONU contre la peine de mort : la puissance normative de l'UE en question", L'espace politique, n°18, n°2012/3.- "L'Assemblée générale des Nations unies de 1985 à nos jours : acteur et reflet du Système-Monde. Essai de géographie politique quantitative", Carnets de géographes, rubrique Carnets de soutenance, n°4, 2012.

La scène diplomatique mondiale ne peut être simplifiée à une partition entre Etats reconnaissant le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes d'une part, et Etats ne reconnaissant pas les mouvements régionalistes/nationalistes au sein des Etats-nations. Si la comparaison des deux processus de reconnaissance et de leurs blocages ne peut faire abstraction des contextes locaux, elle permet de préciser combien les intérêts des populations et territoires concernés entrent moins en compte, dans les votes, que les considérations de politique intérieure (présence ou non d'une diaspora, rôle du (non-)traitement médiatique de la question...) et les enjeux géopolitiques aux échelles régionale et mondiale (pressions éventuelles de tel ou tel Etat). Dans les deux cas, ce n'est pas une géographie de la légitimité du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes qui est dessinée sur les cartes des votes aux instances internationales, mais une géographie des enjeux diplomatiques, à l'échelle des pays votants (et non du territoire pour lequel a lieu le vote). En témoigne la confrontation entre la carte de la reconnaissance du Kosovo et celle du vote pour la Résolution faisant de la Palestine un observateur non-membre. Dans le cas de la Palestine comme dans le cas du Kosovo, le Conseil de sécurité des Nations unies est divisé, et la soumission au vote par l'Assemblée générale des Nations unies de ces deux territoires à la reconnaissance par l'ONU du statut d'Etat ne peut être effectuée (il faut une décision unanime des membres du Conseil de sécurité pour que la demande d'adhésion soit soumise au vote). A noter que dans le cas de la reconnaissance de l'indépendance du Kosovo, aucun vote n'a eu lieu pour l'heure, les Etats membres des Nations unies ayant déclaré (ou non) leur reconnaissance/refus selon leur propre calendrier. En gris, n'apparaissent donc pas des Etats qui se sont abstenus pendant un vote, mais des Etats qui ne se sont pour l'heure pas prononcé. Une partie de ces Etats sera certainement amenée à rejoindre, à plus ou moins long terme, le groupe des Etats reconnaissant l'indépendance du Kosovo. La carte de la reconnaissance est donc en constante évolution, et c'est un des enjeux da la diplomatie du Kosovo, qui a multiplié les voyages, notamment en Afrique. Mais, dans les deux cas, le "non" dessine une géographie de la scène diplomatique internationale différente.

Il n'existe pas une carte qui montrerait un monde dual, avec des Etats reconnaissant systématiquement le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes d'un côté, et des Etats qui  défendraient l'intégrité et la souveraineté des Etats-nations dans leurs frontières actuelles de l'autre côté. La géographie des votes dans les instances internationales est très évolutive. Les hésitations du gouvernement français juste avant le vote pour le statut d'observateur pour la Palestine témoignent de l'entrelacs des contextes nationaux (la reconnaissance d'un Etat palestinien était l'une des promesses du candidat à la présidentielle Hollande), régionaux (ce vote a montré, une fois encore, la désunion de l'Union européenne en termes de politique internationale), et mondiaux (notamment avec le rôle des Etats-Unis dans le camp du "non"). Pour la Palestine, le "non" provient des Etats-Unis, tandis que la Russie s'oppose à la demande d'adhésion du Kosovo (pour ne citer que ces exemples, choisis ici parce que les deux Etats étant membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, ils possèdent un droit de veto). Ce n'est donc pas le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes qui en jeu : si tel était le seul enjeu, se dessinerait toujours la même carte des "oui", des abstentions et des "non".



Concernant la reconnaissance du Kosovo, voir notamment :- Mathieu Petithomme, 2010, "L'Etat de facto du Kosovo sous tension : vers la persistance d'une souveraineté imparfaite ?", Balkanologie, vol. 12, n°1/2010, mars 2010.- Pascal Orcier, 2010, "Reconnaissance internationale du Kosovo : quelle géographie ?", Nouvelle-Europe, 24 décembre 2010.


==> Ces quelques pistes de réflexion sont avant tout un plaidoyer pour une géographie de la diplomatie : celle pourrait se poser sous de très nombreux angles :


  • les enjeux de présence diplomatique d'un Etat dans d'autres Etats : la présence des Etats est souvent expliquée, mais d'autres enjeux pourraient être soulevés :
    • la dimension symbolique de l'architecture des bâtiments diplomatiques dans le monde - depuis les imposantes ambassades étatsuniennes jusqu'à l'invisibilité dans le paysage urbain de certaines représentations diplomatiques et consulaires, présentes seulement à l'intérieur d'un bâtiment partagé pour d'autres fonctions),
    • la perception par les habitants "ordinaires" de cette présence diplomatique...
  • la géographie des votes dans les instances internationales (notamment aux Nations unies, cas qui est le centre des travaux précédemment cités du géographe Laurent Beaugitte)
  • la géographie des relations diplomatiques, entre bilatéralismes et réseaux, entre ouvertures et fermetures...


Quelques pistes :
- Laurent Beaugitte et Clarisse Didelon, 2011, "Structures spatiales des relations diplomatiques mondiales", communication aux Dixièmes Rencontres de Théo Quant, 23-25 février 2011.
- Laurent Beaugitte, 2011, "La surprenante a-spatialité des bâtiments onusiens. Notes cursives sur l'iconographie philatélique onusienne", EspacesTemps, rubrique Mensuelles / L'objet du mois, 20 juin 2011.
- Nicolas Fait, "Géographie des relations diplomatiques turco-africaines", blog OVIPOT, 11 octobre 2012.