[note de lecture] "Crâne chaud" de Nathalie Quintane (par Anne Malaprade)

Par Florence Trocmé

 
On s’est longtemps interrogé sur ce qui départageait la pornographie de l’érotisme, pour, le plus souvent, condamner le premier au nom de l’élégance distinctive du second. La violence, la perversité, le voyeurisme, le machisme, la prostitution et l’exploitation des rapports de force caractériseraient « la représentation complaisante d’actes sexuels en matière littéraire ou artistique » (Le Petit Larousse), tandis que la beauté, le plaisir partagé, la scansion du désir, la licence coquine reviendraient à l’érotisme, mot idéal s’il en est, porté par un dieu Eros qui, depuis Le Banquet de Platon, guide les âmes philosophiques — à savoir celles qui sont, intégralement, amoureuses de la Vérité —, vers le monde supra-sensible des Idées. 
Crâne chaud brouille cette partition en explorant ce que Nathalie Quintane appelle le « sentiment sexuel » : l’âme ailée et le corps érotique, en ce qu’ils animent le besoin et le désir de parler, d’échanger, d’écouter et d’écrire. Ce livre, comme l’indique la quatrième de couverture, se veut une « fantaisie réaliste critique ». « Fantaisie » que l’on peut entendre comme faculté de création, irrégularité dans la conduite de l’écriture, imprévu, caprice, goût bizarre. Après ces Tomates si goûteuses (1), qu’est-ce qu’un Crâne chaud pourrait bien nous proposer ? Un bijou de fantaisie n’est pas en matière précieuse. Tout à rebours, cette fantaisie littéraire est la plus brillante qui soit, en ce qu’elle témoigne d’une intelligence, d’une vivacité et d’une invention constamment justes, drôles et attentives aux détails et aux échecs plus ou moins mineurs qui font le monde tel qu’il est, la sexualité telle qu’elle se parle.  
« Fantaisie réaliste », car les mots n’ont jamais peur des choses, des organes, des êtres vivants et des postures qu’ils décrivent avec une simplicité et une évidence désarmantes. En un paragraphe, Nathalie Quintane raconte Gertrud Stein à partir d’un constat, celui du processus de répétition qui gouverne sa poétique. Le mot « chou-fleur » en vient à désigner un motif moteur, une particule élémentaire qui électrise une parole toujours en avant d’elle-même : « Si vous dites une fois chou-fleur, vous visualisez le chou-fleur, son allure de champignon atomique à jamais fixée, et presque vous inhalez ce parfum un peu aigre qu’il exhale lorsqu’il est cuit — c’est ce qu’on pense. Si vous dites deux fois de suite chou-fleur (chou-fleur chou-fleur), vous voyez deux fois plus de choux-fleurs, les voyez-vous ? Si vous dites trois fois de suite chou-fleur très vite, vous commencez à être frappé, ou perturbé, par cette accumulation de ch, de ou, de fl, etc., si bien qu’il ne reste plus au chou-fleur authentique qu’une mince fenêtre pour ainsi dire se signaler à votre attention — furtivement il paraît. Si vous dites une série de fois x chou-fleur, eh bien le chou-fleur abandonne la partie, c’est l’accumulation capitaliste (je ne parle pas d’accumulation primitive du capital mais d’accumulation capitaliste, plus rien ne vaut rien, ou plutôt rien ne vaut plus rien, les mots ne sont plus sont autant de particules se croisant et combinant, ils participent à une combine positive […] ». Un petit conseil : tentez l’expérience de répéter, devant une glace, « crâne chaud crâne chaud crâne chaud crâne chaud », à la manière d’Antoine Doisnel, et vous comprendrez malgré vous, grâce à votre bouche affolée parlant contre les paroles, que la littérature peut dire quelque chose plutôt que rien lorsqu’elle dérape dans la langue, à partir de votre propre corps réfléchi par un miroir de salle de bains. Lorsque l’écho du son bégayant mène le crâne à se substituer au sexe, la chaleur à révéler l’excitation, quand s’emballe le corps des mots, vous êtes prêt à glisser sur ce crâne, à l’aimer, à le polir, à le chérir, à lui trouver les qualités les plus radicales, fût-il chauve, malade, ou simplement décati.  
Des mots, donc, qui, avec Quintane, osent l’audace et la transgression avec une innocence signifiant tout simplement nécessité. Nécessité, par exemple, de s’imaginer, le temps d’une randonnée en montagne, L’Animal que donc je suis, ainsi que l’écrivait Jacques Derrida. Tout est question de point de vue. Il suffit d’un paragraphe pour que la femme devienne bête, que la femelle s’avère mâle, que le rapport sexuel se réalise dans le corps du livre à défaut de s’accomplir sur fond de paysage montagnard. On est stupéfait devant une telle science-fiction : science de la fiction, fiction faite de savoir intime et cependant partageable. La narratrice est donc devenue Le Bouc que donc je suis, et cette métamorphose n’a rien de kafkaïen : « J’arrivai sur un bout de pré pentu où il y a des chèvres. J’approchai. Dans l’air pur et frais du matin, sur le sentier couvert de cailloux et de crottes qui menait à la crête, je caressai en longs mouvements tournants une croupe. J’enfonçai mes doigts dans le tapis blanc des poils jusqu’à toucher la peau, rêche ; je comptai les bornes de la colonne vertébrale, je descends vers ses pis en les effleurant d’un doigt, j’écarte délicatement le pourtour poilu, j’enfonçai lentement mon gland et ma queue dans le plus doux des territoires, j’entends mon ventre taper rythmiquement son train, je monte tandis qu’elle frappe du sabot […] ».  
 
« Fantaisie réaliste critique »
, enfin : crise de la sexualité, crise de la littérature, crise de la politique ? Les trois mon capitaine ! Quintane « déprofessionnalise » le sexe comme elle arrache la littérature aux spécialistes et aux experts. Une conversation au café avec une amie, l’écoute régulière d’une émission radiophonique nocturne animée, au sens fort du terme, par Brigitte Lahaie, la visite d’un musée de l’érotisme à Pigalle, le souvenir d’un jeune homme au pull-over intempestif, l’invention de la machine à sucer dite LMAS : ces micro-scènes improvisent le devenir d’un savoir qui s’attache avant tout à formuler et reformuler. Expérimenter le rapport et son ratage, le contact et la fuite, la tentative et l’échec. Il s’agit de construire progressivement « une intelligence commune », le lieu devenu livre d’un imaginaire qui n’a de psychologique que la syntaxe. Effectivement, le « je », ici, est à la fois l’idée d’un texte et la formule d’une intelligence qui accomplissent la communauté désemparée du « nous » : lecteurs et poètes, amants et aimés, auditeurs et récepteurs, jeunes et vieux, Français et Magrébins, humains et animaux. Pas ou peu de rapports sexuels, soit. Mais beaucoup de rapports imprévus, de « chiance » et de faits divers qui jamais ne font diversion. La dimension politique, au sens noble du terme, soulève ainsi le questionnement érotique. Le printemps arabe vole à certains consommateurs leurs objets sexuels. Guerre de colonisation, de décolonisation, révoltes et révolutions : entre la France et certains pays nord africains, les liaisons restent plus que jamais dangereuses, et Nathalie Quintane, après Genet, n’oublie pas de frotter là où ça chauffe, jusqu’à la brûlure explosive : « Donc, tout le monde s’était mis à chercher son Arabe là où il y a de la lumière, sous le réverbère de la République, jusqu’à ce qu’il n’y rencontre plus que son bras, en fait de fidélité (si ce n’est pas de l’amour !). C’est le fort-da de la colonisation : un jour un empire, le lendemain plus rien — ou plus qu’un souvenir d’empire qu’on cherche à plat ventre sous les meubles. » Rien n’est simple à dire, mais tout peut se dire. 
[Anne Malaprade] 
 
Nathalie Quintane, Crâne chaud, P.O.L, 2012, 218 p., 14, 50 euros. 
[1]. Parues chez P. O. L en 2010.