A la gauche du Christ : la marxisation des esprits (2/2)

Publié le 14 décembre 2012 par Tchekfou @Vivien_hoch

L’ouvrage collectif A la gauche du Christ raconte l’aventure des Chrétiens de gauche de 1945 à nos jours. Captivant et complet, quelques réserves doivent être précisées sur l’apport de certaines contributions à l’ouvrage. Suite de la recension.

Les raisons d’une telle attraction

Le dominicain Jean Cardonnel, un révolutionnaire soixante-huitard dans l’Eglise

Comment cette attraction si illusoire du communisme pût avoir lieu chez les intellectuels chrétiens, attraction qui se poursuivit au-delà du Concile, en 1968 et dans les années 1970 – en témoigne la figure emblématique du dominicain Jean Cardonnel ? Ce qui manque à cet ouvrage est aussi de ne pas avoir tenté de répondre à cette question ? Comme le rappelle François Furet, « qui voulait savoir le pouvait. La question est que peu de gens l’ont voulu »[1]. Ce fut bien là le nœud de l’engagement des catholiques à gauche, car si leur engagement ne se résumait qu’au social, à la lutte contre l’exclusion et la pauvreté, il faudrait qualifier de gauche le peuple chrétien tout entier, y compris certaines congrégations religieuses lefebvristes. Si le catholicisme de droite d’après guerre se caractérisait par un certain conservatisme bourgeois, en revanche, le catholicisme de gauche dépassait le cadre sociologique en se définissant d’abord par l’apport d’idéologies non chrétiennes et messianiques. Le chrétien de gauche voulait changer le monde en se nourrissant, non plus de l’Esprit Saint, mais de doctrines non chrétiennes comme le marxisme ou l’hégélianisme. Plusieurs raisons le conduisirent à refuser de voir la réalité du communisme :

-   Le marxisme chrétien peut s’inscrire dans une tradition hérétique, vieille du IVe siècle après Jésus-Christ, le pélagianisme, et qu’on retrouve dans toute l’histoire du christianisme, sous d’autres formes, à travers le joachimisme notamment. Jacques Maritain, dans Le Paysan de la Garonne, dénonça l’attitude néo-pélagienne de certains catholiques à l’issue du Concile Vatican II, en parlant à leur propos d’ « agenouillement devant le monde ». D’une certaine manière, on peut dire que ces chrétiens ne se laissèrent pas séduire par la force attractive chargée de mythes et de symboles du communisme, comme le fut le monde ouvrier, mais se servirent – et c’est en soi plus condamnable – de cette doctrine à un dessein messianique.

-   Pour ne pas se mettre en porte à faux avec l’encyclique de Pie XI Divini Redemptoris, ils auraient développé l’idée d’un « vrai marxisme », celui des manuscrits de Marx de 1844, qui auraient été son « inspiration primitive »[2], « dont certains trouvaient la définition scientifique chez Althusser, et que d’autres voyaient naître en Chine ou ailleurs, détaille Jean-Louis Schlegel. Sauf que c’était un marxisme imaginaire »[3].

A la lecture de l’ouvrage, il semble que les chrétiens de gauche récoltent aujourd’hui les fruits amers de cet engagement dans le marxisme : « Il se pourrait que les réserves portent avant tout sur l’adhésion, passagère ou durable, intense ou modérée, au marxisme »[4]. Mais, ajoute Jean-Louis Schlegel – ajout à la fois étonnant et drôle –, « au moins importe-t-il de ne pas tomber dans la facilité en chaussant des lunettes trop prévenues et d’éviter toute lecture anachronique, qui projette ce que nous avons appris du communisme à partir de 1975 sur la période qui a précédé, au risque de n’avoir rien à comprendre, mais tout condamner à peu de frais. » Le propos est vrai et drôle à la fois, parce que s’il avait été tenu dans le cadre de la collaboration de l’épiscopat avec les Nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, je ne suis pas sûr que le membre du comité de direction d’Esprit l’aurait tenu.

Les causes de leur disparition dans le paysage catholique français

Jean-Marie Lustiger, un cardinal réactionnaire ?

De plus, dans le chapitre Vers la fin d’une parenthèse, Jean-Louis Schlegel oublie de dire que le reflux du catholicisme de gauche à partir des années 80 repose essentiellement sur la fin de l’illusion communiste. Puisque le marxisme en est le cœur névralgique, il est évident que les révélations de Soljenitsyne,  les ouvriers de Solidarnosc, le pape Jean-Paul II, la chute du Mur ont contribué à détruire toutes les espérances sur lesquelles s’arcboutait cette tendance de l’Eglise contre l’institution. S’il constate l’impossibilité des chrétiens de gauche à justifier désormais leur appartenance idéologique – « il faut le reconnaître : dans les années 1980, la lutte est devenue inégale entre les détracteurs du marxisme ou de ce qui y ressemble et ceux qui s’accrochent à ce modèle de libération des peuples »[5] –, il remet la faute de leur affaiblissement à l’autoritarisme du Vatican ou de la Conférence des évêques de France représentée alors par le cardinal Lustiger. Ce dernier « anticipe ainsi une stratégie ecclésiastique toujours en cours : aucune reconnaissance aux dissidents et aux critiques dans l’Eglise, qui n’ont que l’alternative de se soumettre ou de se démettre, ou de garder le silence »[6]. Tout laisserait à penser selon Jean-Louis Schlegel que les chrétiens de gauche auraient été victimes de l’oppression ecclésiastique française et papale, d’où l’amenuisement de leur force. Le terme même de « parenthèse » signifierait aussi que la page du Concile aurait été rapidement tournée comme si elle n’avait jamais existé, comme si cette gauche était un peu la voie du Concile, et qu’en la faisant taire, c’était tout un pan entier de la doctrine catholique qui aurait disparu. En témoigne ce réquisitoire contre le pontificat de Benoit XVI : « On peut légitimement douter que la stratégie de « restauration » puisse redonner vitalité et avenir au christianisme européen […] sa politique rigoriste est allée de pair avec la crispation identitaire et le déclin de fait […] Là où les catholiques de gauche disent : « rupture » (avec l’Eglise contre-révolutionnaire, médiévale, constantinienne), Benoit XVI répond : continuité (avec tout ce qui précède) »[7]. Le contraste est saisissant : on a le sentiment, à la lecture de ce chapitre, que 70 millions de morts victimes du communisme valent mieux que la méchante politique réactionnaire de Benoit XVI – ceci est un ressenti, ce qui ne revient pas à dire que tel est le raisonnement de l’auteur.

Le ton des contributions de Jean-Louis Schlegel détonne avec les autres auteurs, quoiqu’il ne faille pas pour autant mésestimer la qualité du savoir apportée par ce sociologue des religions. « La faucille et le marteau fossilisés se sont révélés plus dépassés que le christianisme, et de surcroît dangereux, pour se défaire du capitalisme mondial et de l’injustice multiforme qu’il crée.[8] » Ce constat d’échec n’aurait-il pas pu être l’occasion de donner un peu plus de crédit à la tentative des pontificats de Jean-Paul II et de Benoit XVI de lutter contre ce « capitalisme mondial » à partir du mal qui le ronge : le relativisme ?

Pierre Mayrant


[1]François Furet, Le passé d’une illusion, essai sur l’idée communiste au XXe siècle, éd. Robert Laffon, coll. Le livre de Poche, 1995, 824 p., p. 245.

[2] Denis Pelletier, Jean-Louis Schlegel dir., op. cit., p.207

[3] Ibid., p. 579.

[4] Ibid., p. 577.

[5] Ibid., p. 554.

[6] Ibid., p. 558.

[7] Ibid., p. 575-576.

[8] Ibid., p. 574.