[Note de lecture] "Comment lire" d'Ezra Pound, par Auxeméry

Par Florence Trocmé

On hésite d’abord, on ne sait s’il faut considérer ce petit texte comme un manifeste à proprement parler, ou le brouillon d’un exposé plus conséquent. Ni l’un ni l’autre, de fait. Pound aimait certes exposer des conceptions personnelles, défendre des positions originales, voire tenir des postures et soutenir des idées qui fissent contrepoids à une certaine léthargie intellectuelle, telle du moins qu’il la voyait, et il s’exposait donc lui-même. Le combat pour une vision claire des problèmes de la langue poétique est chez lui la propédeutique de la « danse de l’intellect parmi les mots », par quoi il définit une des formes du langage appliqué à la création. Et Pound a une vue essentiellement pratique de la création. D’où, ce genre de production : un libelle où la pensée vole, où l’on vise au substantiel.  
Ce Comment Lire n’est pas un manifeste, mais un guide. Pound n’a jamais rien eu à vendre : trop de passion chez lui, et passion d’instruire, mais à l’évidence, d’instruire selon des codes qui n’ont pas lieu là où ils pourraient, ou devraient. Et malgré un ton que le lecteur pressé peut juger parfois péremptoire, ou simplement brouillon et agité avec de fortes sentences qui demanderaient développement et tournent apparemment court, il s’agit bien plutôt d’une sorte d’offrande… 
Ezra Pound fut un homme généreux, avant tout. On daubera aisément sur ses positions politiques, cette façon de s’afficher à la radio fasciste durant la Guerre, quelques gestes théâtraux, etc. Tout ceci est connu, sans doute déplorable. Mais ici rien de cela (le texte date de la fin des années 1920, et l’entreprise des Cantos est engagée depuis près de 15 ans déjà), et ce qui fait ici le fond du propos, c’est avant tout une façon de considérer les choses de l’écriture – poésie, et prose : Pound ne distingue que pour les besoins de son exposé, qui est ouvert – sous l’angle de l’efficacité. Au lecteur (et au lecteur qui veut agir) ensuite de se pencher sur ses propres déterminations pour en sonder les tenants, et discuter le point de vue de Pound ou abonder dans le même sens, mais l’esprit au moins dégagé de scories encombrantes. Voilà : il s’agit pour Pound de faire un peu le ménage. 
Regardons l’opuscule. La première assertion est pour dire la nécessité de corriger ce que l’enseignement officiel a dénaturé. Pound a eu des démêlés avec l’enseignement tel qu’il se pratiquait dans son pays, dans sa jeunesse. Trop de passion, parce que trop d’intelligence sans doute aussi. Partout (c’était vrai hier, ce l’est peut-être encore plus de nos jours, où l’on croit facilement que tout va s’arranger – cette confiance dans la technologie et ses merveilles par exemple, quelle plaisanterie ! – quand tout est en train de sombrer, en vérité) l’enseignement officiel sait parfaitement se recroqueviller sur ses certitudes, ses chemins balisés, ses façons de radoter. 
Ce qui caractérise Pound, c’est cette volonté de se mouiller, délibérément. Il se jette à l’eau, dit-il. Il parle d’expérience : « J’ai connu dans mon université des professeurs qui s’intéressaient (ou non) à la matière qu’ils enseignaient, mais aucun, je crois, qui eût une vue d’ensemble de la littérature, ni la moindre idée du rapport entre la partie qu’il enseignait et les autres parties. » Moi-même, dont le destin a voulu que je sois de la génération de Mai 68 (on venait à peine de se rendre compte de l’existence de Pound, en France, et certes pas à l’Université), j’ai connu, à Poitiers (ville poundienne !) un seul professeur qui sût à peu près qu’entre Montaigne et Stendhal, il y avait eu Pascal, Montesquieu, Rousseau, par exemple, et que ces gens s’étaient lus, dans la suite des temps qui les avaient vu naître ; les autres bricolaient des notes de bas de page dans leurs ouvrages de critique, et creusaient des labyrinthes de science obtuse à l’infini ; l’un d’eux vous sirotait ses apartés sur La Fontaine, alors que vous veniez de lui exposer exactement ce qu’il attendait de vous, à la lettre près (vous aviez compris le système d’autoreproduction de sa pensée, à base de citations bidonnées, et de formules bouffies, et vous aviez donc filé votre quenouille selon sa méthode), mais il n’écoutait pas, il ruminait : il répétait donc ce qu’il venait d’entendre pour en prendre le contrepied sans se rendre compte qu’il exposait essentiellement son propre gâtisme ; l’autre (une fière amazone) vous assénait ses bravacheries rimbaldiennes, comme des articles de foi brute, et partait dans des confidences risibles et tonitruantes ; un autre encore fignolait exclusivement des nuances de pensée triste et centrée sur deux ou trois obsessions dans son édition des Confessions… Je gage que la situation n’a guère changé : l’université produit toujours sa douce vermine, et pour un esprit ouvert et libre, on trouvera cent chats fourrés qui ronronnent leur savoir sous des murs qui s’écaillent d’ennui. 
Reprenons. Ezra Pound rédigeait son Comment Lire en 1929, et nous sommes en 2013 ; et on peut encore supposer sans trop de risque de faire erreur qu’il existe toujours plus de débiteurs de tranches de savoir que d’éveilleurs, dans l’enseignement supérieur comme ailleurs. Il formulait ses remarques de bon sens au moment où il se lassait des capitales européennes où il avait vécu : Londres, un couffin d’ennui ; Paris, une belle évaporée. Il allait se retirer à Rapallo, loin des importunités, et son unique problème, au fond, était toujours le même : celui de la civilisation active, et en particulier de ce quasi-désert culturel, à ses yeux, l’Amérique. Question de « goût », d’abord. Les ennemis : « paresse », « routine » et « esprit de contradiction inné ». Former le goût, combattre le laisser-aller. 
La méthode : aller quérir là où elles se trouvent les sources d’une réelle éducation du goût dans « la façon d’appréhender les belles-lettres ». Ces sources, ce sont « à chaque époque, un ou deux hommes de génie (qui) trouvent quelque chose et l’expriment ». Ainsi, viser distinctement les œuvres qui, dans l’opus universel, sont les dépositaires d’une originalité certaine, creuser cette spécificité, et traiter de l’essentiel : des « procédés simples » en poésie, par exemple, qu’il faut avoir en quelque sorte en tête si l’on veut ne pas errer dans le suivisme au petit bonheur. Et par conséquent, aller vers la « profondeur », au lieu de se contenter de « nouveauté de surface » qui ne nourrit l’esprit que d’illusions. 
Bref, la leçon majeure de Pound pourrait se résumer par une nécessaire adéquation des mots aux choses. On aura reconnu là le point de départ de la grande affaire de sa vie : la clarté du propos, la vigilance portée sur la netteté des lignes de la pensée. Son éloge de Confucius part de là : « Dans la mesure où le travail de l’auteur [i-e, l’écrivain] est exact, à savoir fidèle à la conscience humaine et à la nature de l’homme, fidèle à la formulation du désir, il est durable et il est “utile” ; j’entends qu’il préserve la précision et la clarté de la pensée, non seulement pour le bien d’une poignée de dilettantes et autres “amateurs de littérature”, mais pour la sauvegarde de la santé de la pensée hors des milieux littéraires et dans la vie extralittéraire, la vie individuelle et communautaire en général. » On objectera, c’est assez facile, que la rédaction des Cantos atteint difficilement à cette « clarté », que la méthode idéogrammatique aboutit souvent à une sorte de magma en fusion dont il est malaisé, justement, de tirer les lignes de force, et que ce tourbillon va trop vite. Précisément. L’éducation de l’intelligence ne passe sans doute pas par une exigence de clarté où les balises et les poteaux indicateurs sont affichés. Il faut un effort du lecteur pour que la ligne de signification se fasse jour en son esprit. Et Pound n’a jamais prétendu à la facilité. 
Mais à l’efficacité, oui. « La grande littérature n’est que du langage chargé de sens au plus haut degré ». Débrouillez-vous. Trouvez le fil, et suivez-le, si vous pouvez. 
On ne va pas demander à Horace de nous citer nommément les Grecs qu’il a lus, et dont il fait verser la substance dans sa langue personnelle. L’essentiel est qu’il invente sa propre langue, justement, et ne parle plus grec, mais son latin à lui, qui est admirablement dense et précis, et parvienne, comme dit Nietzsche, à « ce minimum dans la somme et le nombre des signes et ce maximum que l'on atteint ainsi dans l'énergie des signes » (Crépuscule des idoles). De même, la matière des Cantos nous est offerte, avec son mode d’emploi. Que l’œil s’exerce, que la pensée se forme, c’est la règle du jeu. Vous ne demanderez pas non plus à la Comédie dantesque de tout vous dire de ses antécédents : Dante cite lui aussi, et puis développe, et suit son chemin. Ces sortes d’entreprises supposent la conquête d’une forme d’intelligence par soi-même, qui n’est pas donnée ! Offerte, comme on ouvre des perspectives, mais pas donnée, comme on approvisionne un grenier. 
De plus, il faut se dire que la lecture des Cantos demande également une autre qualité promue par Nietzsche, encore lui, une vertu proprement bovine, celle de la rumination. Un poème qui s’apprend par cœur en cinq minutes peut inspirer de la sympathie à l’écolier, et à son maître : il laissera un air de joie simple dans le souvenir. Mais un poème de haute lisse suppose une trame de plus d’ampleur, et de solidité, et le par-cœur relèvera alors d’un exercice d’autre volée : il devra pouvoir soutenir le souffle qui habite le poème. 
On retiendra du libelle de Pound ces exigences, toujours valables : traduire, parce que traduire est s’assimiler, et s’enrichir, se frotter à l’autre ; se former l’oreille, autant que l’œil, et le cerveau ; et quant à la langue du poème à faire, décrasser (c’est là que Pound nous fait l’éloge de la prose de Flaubert, comme facteur d’« intensité », au même titre que telle ballade de Villon). 
On (re)lira donc ce Comment Lire comme une invitation à se passer définitivement de fioritures dans la réalisation du poème (ou de tout autre ouvrage destiné à instruire, au sens le plus noble), comme de toutes les justifications de la paresse et de la facilité. 
La traduction nouvelle de Philippe Mikriammos remplace heureusement celle qui était devenue introuvable, et que les Cahiers de l’Herne publièrent il y a quelques lustres : elle apporte un certain nombre de précisions, aussi bien sur les données du texte (les motivations, les auteurs et ouvrages cités), sur son établissement, que sur la première publication française, et enfin elle présente un aperçu bibliographique complet. 
  
[Auxeméry / 8 janvier 2013] 
Ezra Pound 
Comment lire 
Traduction et notes de Philippe Mikriammos 
Pierre-Guillaume de Roux, 2012