La nouvelle donne: sept jeunes talents de l’art contemporain émergents à Barbade.Natalie Mc Guire

Publié le 23 janvier 2013 par Aicasc @aica_sc

Sheena Rose

En accord avec Caribbean Beat, le magazine de Caribbean airlines et Air Jamaïca

Au cours de la dernière décennie, l’art contemporain Barbadien a pu paraître quelque peu en sommeil.  Après la vague de talents des années 90 –parmi lesquels Annalee Davis, Joscelyn Gardner, Ras Akyem, et Ewan Atkinson- il semble que l’intérêt se soit porté sur l’art produit et exposé dans  la diaspora Barbadienne. A Barbade plus précisément, les galeries offraient à leurs admirateurs une régurgitation de productions destinées au marché touristique.

C’est alors qu’une lame de fond créative va changer la donne : Une vague significative de jeunes artistes visuels est en train d’émerger, entendant explorer les thèmes de l’identité barbadienne et bouleverser le paysage artistique de l’île. Ces jeunes artistes désavouent la position de monopole des galeries pour tout ce qui représente l’art barbadien, et ils entendent créer et exposer en toute indépendance des œuvres en rapport avec leur existence en tant que Bajans.

Leur présence a sans conteste rajeuni le monde de l’art, mettant en évidence les zones qui méritaient l’attention tant sur le plan financier que sur le plan social – ainsi l’intégration des principales galeries à une pratique de la critique d’art plus accentuée. Aucun des sept artistes présentés ici n’est exposé actuellement dans l’une des galeries commerciales bien que la galerie Morningside du Community College de la Barbade (BCC) leur ait apporté une aide financière. Des artistes confirmés de la communauté ont aussi contribué à cette aide. Corrie Scott, éditrice d’une revue d’art en ligne mensuelle inclut tout à la fois des artistes émergents et confirmés, contribuant ainsi à faire accepter l’idée que l’art contemporain est viable à Barbade et pas seulement à l’étranger.

Ce changement dans les consciences, peut être en partie attribué aux programmes d’art visuels BFA du Community College où des artistes confirmés tels qu’Ewan Atkinson et Annalee Davis enseignent – cinq  des jeunes artistes de notre portfolio y  sont étudiants. Allison Thompson pense que des variations subtiles dans la structure des programmes semblent  inciter ces étudiants à poursuivre leur pratique après l’obtention de leur diplôme. Parmi celles-ci des voyages à l’étranger tous les deux ans de façon à étendre les connaissances des étudiants par le contact avec des lieux d’art en dehors de la Barbade : cette année ils ont pu visiter la Biennale de La Havane.

De jeunes artistes trouvent aussi leur place dans le paysage artistique barbadien de façon informelle par le biais de réseaux. Projects and Space –Projets et Espace- groupe fondé par l’artiste Sheena Rose a pour objectif de fédérer tous les cercles créatifs  de  Barbade pour en faire un seul groupe. Ce groupe est entièrement géré par des artistes avec une esthétique basée sur ‘l’art pour tous’, comme on l’a vu avec leur projet ‘Plywood Project’  en 2011 –Projet Contreplaqué- : des créations posées sur de petits blocs de contreplaqué étaient exposées dans l’espace public dans toute la Barbade. De même que FRESH MILKLAIT FRAIS – plateforme de réflexion critique fondée par Annalee Davis, basée sur les créativités contemporaines de toute discipline sert de support à un discours sur l’art à Barbade et dans la Caraïbe. Cette plateforme critique accueille des débats, projections de films, expositions, lancements de publications, conférences et ateliers, et a déjà un impact significatif sur le plan local, régional et international. Ces initiatives menées par des artistes, confortées par des entités telles que ARC Magazine et Alice Yard, l’espace Trinidadien, établissent le lien entre La Barbade et le reste de la Caraïbe.

L’un des aspects importants de la visibilité de ces jeunes artistes est le réseau en ligne. Etant donné que les principales galeries à Barbade continuent à vendre l’art comme produit touristique, il revient donc aux artistes qui travaillent avec et grâce à des plateformes et des publications à but non lucratif, d’offrir au public cette considérable quantité d’œuvres contemporaines en création et d’encourager la poursuite d’une pensée critique créative.

Simone Padmore

22 ans, Christ Church, Community College de la Barbade.

‘J’espère devenir une source d’inspiration et apporter aux autres une idée de ce qui constitue l’art caribéen, plutôt que l’image stéréotypée que beaucoup ont de notre art.‘

La production la plus récente de Simone Padmore met en relation la coiffure et l’architecture considérant ces deux éléments comme détenteurs de la construction identitaire. Des visages surgissent face au spectateur à travers un ensemble d’images complexes, exécutées à l’encre sur papier. Des coiffures, dessins incroyables, intègrent des matériaux architecturaux et la ligne de séparation entre ceux-ci est brouillée. En 2012, Simone Padmore –qui utilise aussi dans son travail le pseudonyme Simone Asia-  a effectué une résidence d’artiste dans un des projets de FRESH MILK et a créé deux œuvres iconiques exposées sur le site. ‘Après avoir terminé nos études, il nous est difficile de continuer à produire nos propres œuvres’, nous confie-t-elle. ‘Plus question d’expérimenter le même flux d’énergie créatif  partagé avec nos camarades’.

Alicia Alleyne

26 ans, St Michael, Community College de Barbade.

‘Mon inspiration vient habituellement de tout matériel réel avec lequel je suis amenée à travailler. Les propriétés physiques de ce matériel ou bien une technique particulière peuvent constituer la base pour la production d’une œuvre.’

Alicia Alleyne utilise en général la peinture à l’huile sur papier, mais elle s’est essayé aux matériaux plus tactiles comme les paillettes et le sable. Son travail a de façon appropriée, fait de l’abstraction une composante novatrice de l’art contemporain à la Barbade. Les formes créées, hardies et colorées juxtaposent des géométries contenues, débordant d’un côté, tandis que de l’autre des lignes droites demeurent. Ce travail pourrait se lire comme un commentaire de la scène artistique barbadienne : pourquoi restreindre les jeunes artistes à l’imagerie populaire et commerciale habituelle ? Pourquoi ne pas déborder et populariser la pensée critique en matière d’art ? Alicia Alleyne a en outre exposé ses œuvres dans divers espaces de  Barbade, y compris la plateforme FRESH MILK et la Galerie Aweipo. Membre actif de Projects and Space, elle propose aussi sa participation aux projets de FRESH MILK.

 

Matthew Clarke

25 ans, St Michael, Community College de la Barbade.

‘Mon inspiration vient de partout, mais plus particulièrement de l’actualité, d’événements et de faits historiques, de mes recherches, et aussi du travail d’autres artistes –des expériences de la vie également’.

 

Une série sur la bande dessinée barbadienne ? La bande dessinée, et plus particulièrement le rendu aux lignes bien droites des illustrés, a toujours eu  une esthétique internationale. Les paysages sont des vues urbaines classiques et le langage primordial est l’Anglais standard (ou bien le Japonais). Clarke s’approprie donc ce modèle fondateur et en fait un paysage barbadien identifiable. Des créatures fantastiques rôdent parmi des fourgonnettes ZR, on voit des femmes en costumes de Kadooment –fête débridée-. Le paysage urbain de la métropole fait place à un Bridgetown plus modeste. Les lignes de scénarii sont parsemées d’évocations de problèmes sociaux barbadiens, rendant ainsi ces livres attractifs et familiers pour un public caribéen, tout en maintenant des éléments attractifs également pour un public international. Etant donné la popularité des publications graphiques à l’exposition AnimeKon cette année à  Barbade, Clarke se range sans aucun doute parmi ceux qui  sont désireux de promouvoir une version bien caribéenne du genre.

Versia Harris

21 ans, St James, Community College de la Barbade.

‘Il est important pour moi de continuer à m’enrichir mentalement, d’être confrontée à tout ce que j’entends, que je lis ou vois. Je questionne tout ce que je crois savoir. Si je peux continuer à enrichir ma pensée, alors ma pratique artistique suivra.’

 

Le travail le plus récent de Versia Harris consiste en une séquence animée dessinée à la main accompagnée d’images fixes – dessinées au fusain sur papier- dont le protagoniste Swan affronte des questions d’estime de soi. Avec quelques références aux dessins animés de Walt Disney, le personnage de Versia Harris s’intéresse aux conflits qui opposent sa propre apparence à celle des princesses idéalisées. Ce débat l’amène à commenter plus globalement les idées préconçues concernant l’apparence des femmes caribéennes, et le flou qui entoure la réalité et le fantasme s’agissant des attentes de la société.  Versia Harris – lauréate en 2012 du Prix Lesley’s Legacy Foundation attribué à l’étudiant le plus doué au Community College de Barbade- participe en tant que membre à Projects and Space, propose régulièrement sa participation aux événements de FRESH MILK, et également à la conférence Inclusive Museum.

 

Mark King

29 ans, Christ Church, Université de l’Académie des arts, San Francisco.

‘Ceux qui ressentent le besoin de créer sont ceux qui produisent du travail de qualité ; cela a été un élément de motivation non-négligeable dans mon travail. J’ai l’impression que nous partageons tous cette aventure.’

Les portraits photographiés de Mark King capturent des moments structurés. Bien qu’il organise la mise en scène, le résultat final contient néanmoins une part de spontanéité, d’inconscient. Ceci concerne aussi les sujets non vivants. Prenons par exemple la série Appel et Réponse qui consiste en panneaux modifiés et photographiés trouvés sur les routes de Barbade, sur lesquels on peut lire ‘Jésus Revient’. King ajoute des réponses aux injonctions  telles que ‘Attendez ici’ et ‘ Ayez l’air occupé’. Il minimise ainsi l’idée préconçue que la religion doit intimider, et en fait un élément bienveillant, faisant ainsi preuve d’une rébellion tranquille, démontant l’idée du Barbadien modèle craignant Dieu. Mark King a  été artiste résident  au Frans Masereel Centrum en Belgique, et plus récemment à Alice Yard à Trinidad. Il enseigne à L’Université des West Indies, au Cave Hill Campus.

Katherine Kennedy

20 ans, St Michael, Université de Lancaster.

‘Mon travail a toujours été influencé par le lieu d’origine ou la culture. Je me suis intéressée à la nouvelle perspective de celle qui a vu et s’est intéressée à tout ce qui est nouveau, aux effets que cela a produit.

 

En résidence d’artiste en 2012 à FRESH MILK, Katherine Kennedy a exposé une installation se référant au déplacement et à l’identité dans la Caraïbe. Des cercles aux couleurs vives suspendus au plafond s’entremêlaient pour créer une abstraction audacieuse. Chaque disque contenait le contour stylisé d’un célèbre emblème international, et grâce à  la lumière projetée sur l’installation apparaissait un kaléidoscope étonnant de bâtiments  sur le mur derrière. ‘ J’aimerais bien continuer sur ce thème de réinsertion ‘, déclare-t-elle, ‘et sur le désir d’assumer une place dans la société. Non seulement d’un point de vue personnel, mais aussi de celui de l’art lui-même et de son insertion dans la société.’ Katherine Kennedy a été sélectionnée récemment pour une résidence d’artiste dans le Vermont en 2013.

Sheena Rose

27 ans, St Philip, Community College de la Barbade.

‘Mon inspiration a d’abord été motivée par mon expérience personnelle et ma vie à Barbade… les soucis quotidiens, les conversations entendues, les faits divers dans les journaux, et les histoires que l’on m’a racontées.’

 

L’association de scènes dessinées à l’encre à la main, les images photos transférées ou le journal imprimé donne aux animations et aux images fixes de Sheena Rosa une valeur iconique. Depuis l’obtention de son diplôme au Community College de la Barbade en 2003, elle a arpenté pas mal de lieux dans le monde, résidences d’artistes à Trinidad, Surinam et en Afrique du Sud ; sa série animée Town –la ville-, illustration de la vie urbaine, a été vue de la Martinique, au Kentucky, et plus récemment à l’exposition Caribbean Crossroads of the World de New-York. Elle maîtrise aussi l’art de l’autopromotion grâce aux réseaux sociaux en ligne, utilisant Tumblr et Facebook pour se créer un noyau de supporters solide, et rester en contact avec les communautés artistiques régionales et internationales.

 

Traduction Suzanne Lampla : lampla.suzanne@wanadoo.fr