Urbain Rinaldo, poésie du piano, la chanson à fleur de peau, couleur de mots…sur fond de Marie-Galante…

Publié le 16 février 2013 par Melmont

Il y a quelques années, en 2008, j’écrivais que la chanson française était un bastion culturel blanc. Et que les rares ‘colorés’ qui y erraient faisaient figure d’exception. Confirmant la règle. En privé, je reçus des mails outrés de gens qui m’affirmaient que ce qui compte c’est le talent et non la couleur de peau etc…blablablablabla. La réception d’un artiste n’est jamais neutre. On reçoit le travail d’un chanteur, d’un peintre, d’un cinéaste aussi en fonction de son background culturel, ne soyons pas hypocrites. Je pointais du fait également que les rares chanteurs colorés finalement n’étaient que peu ou pas soutenus non plus, hélas, par les médias dits communautaires qui sont les premiers à parler de diversité, de racisme, de quota. 

Alors il s’agit de musique, il y a des sujets plus graves, nous en conviendrons, mais c’est suffisamment désolant puisque les artistes qui sortent des sentiers battus, qui sont hors cases ont plus de mal pour atteindre le public, talent ou pas talent. Il fut une époque où être une femme auteure compositrice dans le milieu chanson relevait du parcours du combattant, les leviers du show-biz (journalistes, managers, programmateurs) étant essentiellement tenus par des hommes. Les choses de ce côté un évolué, pas assez, mais elles ont évolué. Il fut une époque où mieux valait taire son homosexualité, maintenant Nicolas Bacchus peut la chanter sans faux semblants mais il a reconnu lui-même que cela lui jouait parfois des tours, étant jugé, par certains programmateurs ou journaleux, trop communautariste par exemple.

Si dans la pop mainstream, la grosse variétoche – sans jugement négatif de notre part- ont émergé Amel Bent, Inna Modja, Shy’m, qu’en est-il dans le milieu chanson française ? Il ressort en 2013 que c’est le statut quo et que les artistes qui évoluent dans ce milieu, de loin ou de près, et qui n’ont pas la peau blanche construisent leurs parcours en franc-tireurs. Je ne pense pas, il faut raison garder, que du côté du milieu artistique, il y ait une sorte de complot qui viserait à éclipser ces talents-là. Non, simplement, qui se ressemble s’assemble plus souvent qu’on ne le croit et celui qui ne ressemble pas à la majorité du milieu, du courant artistique, se démerde. Plus troublant encore est de constater que ce sont des chanteurs, des chanteuses qui se sont affranchis des étiquettes et qui en payent le prix, certains plus que d’autres. Mais non, tous les chanteurs du milieu estampillé chanson française ne sont certainement pas logés à la même enseigne, tous ne galèrent pas de la même façon. Oui, grosso modo, mieux vaut être un homme blanc qu’une femme noire à première vue. Et ceux et celles qui pourraient les faire travailler davantage sont pleinement responsables, après tout quand on voit d’une année à l’autre à quel point la programmation du festival Barjac change peu, on peut se poser des questions, j’imagine ceux et celles qui lisent la programmation et soupirent : toujours les mêmes. A peu de choses près. Je parlais des mails soi-disant indignés, je pourrais aussi parler des mails reçus d’antillais, de camerounais, de sénégalais qui voulaient faire de la chanson française, qui aimaient ça et qui en ont été dissuadés, découragés de tous les côtés. Vu sous cet angle, il serait scandaleux, par rapport à l’objet de mon blog, de passer sous silence le talent d’Urbain Rinaldo. Qui a mis en musique des poèmes de Max Rippon, poète martiniquais. Et quelles musiques, quelle voix ! Quelle richesse du piano ! Voilà un artiste que j’ai découvert grâce au bouche à oreille. Alors que voulez-vous, j’eus envie d’en savoir plus sur l’auteur du délit avec cette interview, qui, je l’espère, donnera envie aux internautes de le découvrir. Et de l’apprécier. 

Urbain Rinaldo, comment êtes-vous venu à la chanson ?Pendant mes études de piano je me suis rendu compte que je faisais rire mes copains par des improvisations piano chant. Alors j'ai continué...Et pour apprendre des poèmes quand j'étais plus jeune j'avais trouvé un truc. J'inventais des mélodies aux poèmes et à l'époque c'était très efficace (ça l'est toujours d'ailleurs). Ma vocation est venue de ces deux travers....

Quel est votre rapport au piano ? Où et quand avez-vous appris à jouer (aussi bien) ? J' ai étudié le piano au conservatoire et l'Ecole Normale de musique de Paris . J' 'ai eu la chance incroyable de travailler avec un élève d'Alfred Cortot.  Actuellement je suis professeur de piano à l'Academie -inter-musicale de Paris. Ceci explique peut être cela... 

Et quel est votre rapport à la scène ? Un chanteur n'existe à mon sens que sur scène . C'est à chaque fois un moment de vérité. Ce que j'aime particulièrement c'est de surprendre le public en changeant très vite "d'atmosphère"...Une chanson gentille, une poésie, une chanson d'amour, une chanson méchante....

Pouvez-vous nous en dire plus sur les musiciens qui parfois vous accompagnent ?  Je travaille depuis plusieurs années avec un Percussionniste Joueur de Djembé. Gad Icham un surdoué plein de talents.  J'ai joué avec pas mal de monde et il me fallait toujours expliquer ma musique, ce qui est tout à fait normale. Avec lui cela n'a pas été le cas. Il a tout de suite compris et intégrer mon langage musicale. Et depuis cette rencontre, je compose en pensant à lui. 

Avez-vous déjà chanté aux Antilles ? A la sortie du recueil de poème de Max Rippon "DÉBRIS DE SILENCE" j'ai été invité à chanté en GUADELOUPE à l'occasion d'une tournée organisée par son Éditeur les Éditions JASOR  dans plusieurs communes. Chanter devant Max Rippon en Guadeloupe c'était très très très impressionnant.... 

Je sais que c’est une question presque idiote mais quelles sont vos sources d’inspiration ? Tout ce qui touche à la poésie antillaise bien sur. C'est une poésie singulière qui a une rythmique particulière, ce qui pour un compositeur est une gageure. Il faut arriver à composer une musique qui ne va pas l'encontre du propre rythme des poèmes. Et pour la musique Les rythmes des danses Antillaises, les rythmes du KA (tambour antillais). La musique classique bien sur même si je ne pense pas que cela s'entende (note de L.M : si, cela s’entend). Il n'est pas aisé de disséquer sa propre musique. Les influences viennent de partout. Voyez vous j'ai assisté à un concert de Jordi Savall à la cité de la musique. Je sais qu'un jour pour une chanson la couleur de ce concert ressortira d'une manière ou d'une autre mais quand je n'en sais rien. 

Pourquoi Max Rippon ? C’est vrai qu’en métropole ce n’est pas un nom qui nous est familier quand il s’agit d’évoquer la littérature antillaise. Je suis né en Guadeloupe mais mes grands parents viennent de Marie Galante. Alors je me suis naturellement intéressé aux poètes de l'île et j'ai commencé par mettre en musique des poèmes de Guy Tirolien qui fait partie avec Césaire et Senghor des pères de La Négritude . Puis de Max Rippon qui est d'une autre génération plus proche de nous. Qui avait la particularité d'écrire tantôt en français tantôt en créole. Mais ce qui me touche dans son œuvre c'est cet entêtement à parler de Marie-Galante et d transformer son île en laboratoire universel. Il a beau raconter une histoire qui ne se passe qu'à Marie-Galante, cette histoire est suffisamment puissante pour être comprise par tous, d'où qu'ils viennent. 

Je trouve par certains moments qu’il y a une belle influence Malavoi années 70 en terme de mélodie, comment votre œuvre est-elle perçue aux Antilles ? Avez-vous le soutien des médias locaux, de radio Tropical par exemple ou France Antilles? Je pense évidemment avoir des influences de Malavoi, ce sont les premiers à avoir introduit des violons dans la biguine. C'est une couleur que j'aime bien. Concernant le soutien des médias locaux non pas vraiment de soutien mais c'est plutôt de ma faute. Mais je ne veux pas leur jeter la pierre.

Et en métropole, comment les gens réagissent quand ils vous voient chanter au piano ? Vous proposez autre chose que le cliché habituel du chanteur antillais, je ne sais pas si vous vous en rendez compte… C'est une discussion que j'ai eue avec Jann Halexander. Je n'ai jamais eu de remarque concernant ma couleur de peau par rapport à mon répertoire. Sûrement parce qu'avant nous il  y a eu Henri Salvador, Laurent Voulzy. Aujourd'hui plus personne ne me demande pourquoi je chante de la chanson française alors que je suis noir. 

Henri Salvador, Laurent Voulzy, Maïk Darah, Jann Halexander, Olivier Goulet, ce sont des noms qui vous parlent ? Dans les années 80 j'ai vu Salvador sur scène et c'était extraordinaire. La salle était écroulée de rire puis émue puis de nouveau morte de rire. Je n'ai jamais revu un spectacle pareil ou un type chante danse fait des sketchs. Généralement un artiste à quand il a de la chance un certain talent, lui , il les avait tous. Bien sur Voulzy. Jann Halexander, nous sommes rencontrés récemment et c'est vrai que le côté métis qui chante nous a rapprochés. Je connais moins Olivier Goulet et Maïk Darah mais je promets d'aller assister à leur prochain concert pour palier mon inculture sans lacune... 

De façon plus globale, un mot à dire sur le monde du disque, du spectacle, des médias, de la chanson ? Il faut, me semble t il faire ce que l'on aime et tracer sa route. Le reste...

Avez-vous un projet de disque en cours ? Pas de projet de disque dans l'immédiat, mais je travaille sur des poèmes d'Ernest Pépin et cela mettra un certain temps je vous préviendrai lorsque que les chansons seront terminées.

Où et quand peut-on espérer vous voir, revoir sur scène ? Le samedi 23 mars 2013 à L'Angora à 20h 3 Boulevard Richard Lenoir, Paris Métro Bastille. Tél : 01 47 00 25 00.tarif 15 euros.

Une question classique chez moi : votre plat préféré ? C'est un plat antillais "les Dombré aux crevettes ". Les Dombrés sont des boulettes de farine que l'on fait mijoter dans une sauce soit avec des crevettes des queues de cochons ou des Haricots rouges. Moi je préfère les crevettes. Bon appétit !

FREDO URBAIN RINALDO