[Zik] Camille: musique à bouches

Publié le 14 avril 2008 par Greg

Des artistes qui disent aborder le chant comme s’il s’agissait d’un instrument, il y en a plusieurs. Des artistes qui le font vraiment, il y en a peu. Camille ne fait pas de chichis: sur son troisième album, Music Hole, la voix humaine joue de tous les instruments. Sauf un…

 

Camille aime faire des bruits avec sa bouche. Elle possède un large répertoire d’onomatopées - des poums, des pffuits, des oumfs -, s’amuse parfois à imiter des cris d’animaux et maîtrise l’art du cri, primal ou autre. Elle chante aussi merveilleusement bien, d’une voix teintée par son amour de la soul américaine. Ou d’une manière plus opératique, si c’est ce que son instinct lui dicte.

Ce n’est pas l’envie de faire différent qui pousse Camille à s’amuser de la sorte. Son goût pour les jeux vocaux relève d’un besoin presque physique. «C’est une chose à laquelle je suis venue par mon expérience, dit-elle. C’est comme ça que j’éprouve le mieux ma liberté et la musique. Je la sens vibrer à l’intérieur de moi et ça passe de mon imagination directement à ma bouche.»

Camille, née à Paris en 1978, n’a pas attendu Music Hole pour afficher sa singularité. De facture plus classique, Le sac des filles, paru en 2002, révélait déjà son envie d’utiliser sa voix d’une manière inusitée. L’une des chansons qu’on y trouve, Les ex, est construite sur une allitération - le son X -, donne aux choeurs un rôle percussif et on y entend Camille imiter le son d’une flûte.

La jeune Parisienne n’a pas seulement raffiné ce penchant sur son album Le fil, sorti trois ans plus tard, elle s’en est aussi servi comme tremplin pour le spectacle tiré de ce disque plusieurs fois primé, chaque prestation donne à voir une artiste totalement décomplexée, bougeant, chantant et multipliant les bruits de bouche sans aucune inhibition. Il y en a qui appellent ça de la folie. Raisonnement un peu court, vu l’intelligence de son écriture.

Car son goût pour l’expérimentation est couplé à une plume dont l’acuité se révèle souvent à travers des pointes d’ironie. Music Hole n’en manque d’ailleurs pas. Camille n’oublie pas son «hamster in law» dans Gospel With No Lord, espèce d’ode aux familles reconstituées. Pastichant le très rentable R & B pop à l’américaine dans Money Note, elle affirme vouloir «battre Mariah» sur son propre terrain. Gros défi : Mariah Carey vient elle-même de surpasser un record d’Elvis en plaçant une 18e chanson en tête du palmarès Billboard…

Grammaire de l’art vocal?

Vu la légèreté avec laquelle les Français recourent à l’anglais, peut-être est-il utile de préciser que Camille chante en anglais sur Music Hole. Pas exclusivement, mais surtout. Ce n’est pas la première fois, puisqu’elle reprenait Guns Of Brixton des Clash sur la première compilation bossa new wave Nouvelle Vague. Le fil comptait également une chanson partiellement en anglais, Babi Carni Bird.

«La voix, c’est le son et c’est aussi le langage, expose Camille. Il y a plus d’ouverture dans la langue anglaise au niveau sonore. Il y a plus de voyelles, on ouvre plus la bouche en anglais.» Music Hole, c’est donc une référence au trou de la bouche, origine du chant et du langage. «Pour moi, c’est un disque d’ouverture, à la fois sur l’intériorité et sur le monde.»

Camille élargit une fois de plus ses horizons. Grande fan de musique noire américaine, elle flirte avec la soul, le gospel et le R & B, parlant même de son disque comme d’un «hommage à la soul music, la musique de l’âme». Sa palette vocale ne s’arrête toutefois pas aux frontières de la musique pop. Elle ose un pas vers l’opéra (The Monk) et s’approprie même le youyou, cri de joie typiquement maghrébin. Et c’est sans compter qu’absolument tous les instruments qu’on entend sur Music Hole - basse, vents, etc. - sont produits par des voix humaines à l’exception du piano et de percussions corporelles.

Se pourrait-il que, en puisant dans différents univers culturels, Camille se soit donné le projet d’établir une grammaire exhaustive de l’art vocal? «Des fois, on inverse les choses, répond-elle. Tous les sons sont dans la nature et tous les sons sont dans l’être humain. Ces sons, au même titre que les langues, ont donné des traditions culturelles. Ce qui m’intéresse, ce sont autant les traditions culturelles que les jeux sonores. Quand je fais le youyou, qu’on peut effectivement rattacher à une tradition vocale, c’est juste un son qui me plaît.» La musique de Camille, c’est le plaisir avant toute chose, en effet.