Instinct primeur et bouffées de chaleur tournante ( Albert Samain - 3ème jour)

Par Absolut'lit @absolute_lit

Elle ne voulait pas qu'il raconte cette histoire aux enfants, non pas parce qu'elle était « gore », comme ils disent. Mais (aussi étrange que cela puisse paraître) parce que cette histoire lui faisait beaucoup d'effet.

On a beau en mettre quelques-une en scène dans des émissions de télé, en réalité très peu de femmes rêvent d'épouser un agriculteur, encore moins un boucher.
Jeanne Rochin, si.


Jeanne Rochin n'était pas une femme ordinaire. Jeanne ne craignait pas la vue du sang. Ayant grandi à la campagne, elle en avait vu des volailles se faire plumer, des lapins se faire dépecer, des cochons se faire... Vers la puberté, elle regardait de moins en moins les bêtes et de plus en plus ceux qui leur ôtaient la vie. Leurs avant-bras puissants, les corps en mouvement, quelque chose d'animal s'éveillait en elle, de bestial presque. C'est ainsi que Jeanne découvrit le désir. Du coup, consciemment ou non, elle ne se voyait pas épouser un homme de science ou de loi. Non, Jeanne il lui fallait un homme fort un vrai, qui lui en impose rien qu'à la regarder, et pas les minets de maintenant qui se lèchent les babines pour les hydrater et ne montrent plus les crocs que pour les faire blanchir. Alors, pensez bien, quand elle a vu Gilbert, la première fois, dans son tablier d'apprenti qu'il allait maculer d'sang, en sueur, l’œil brillant, et fier, son sang à elle, il a fait qu'un tour, et son cœur a gonflé aussi gros que celui du bœuf qu'il emmenait :

Dans la splendeur dorée et cruelle du soir
Les taureaux, fronts crépus et sanglantes paupières,
Se hâtant lourdement sous les sombres lanières,
Mélancoliquement s’en vont à l’abattoir.

Auprès d’eux, dominant le troupeau du trottoir,
Les beaux bouchers, casqués de vivaces crinières,
S’avancent, déployant de puissantes manières,
Et vont roulant le torse en un lourd nonchaloir.(*)

C'était encore mieux que le défilé du 14 juillet..
Et de l'entendre raconter cette histoire aux gamins, ça lui avait affolé le cœur comme au premier jour, réveillé l'instinct  "primeur" et provoqué des bouffées de chaleur tournante.
Cette nuit-là elle fit un rêve pour le moins atypique :
Dans la cuisine où flotte une senteur de thym,
Au retour du marché, comme un soir de butin,
S’entassent pêle-mêle avec les lourdes viandes
Les poireaux, les radis, les oignons en guirlandes,
Les grands choux violets, le rouge potiron,
La tomate vernie et le pâle citron.

Les cailles, les perdreaux au doux ventre ardoisé
Laissent, du sang au bec, pendre leur cou brisé ;
C’est un étal vibrant de fruits verts, de légumes,
De nacre, d’argent clair, d’écailles et de plumes...
(**)

Elle le racontera à Gilbert, le lendemain, une fois qu'les gamins s'ront partis...

(* : extrait de L'hécatombe
** : extrait de
La cuisine)