dimanche 21 avril 2013 Michel Peyret 17 avril 2013    PRI...

Par Alaindependant
dimanche 21 avril 2013

Michel Peyret

17 avril 2013

PRINTEMPS ARABE, L'OPPOSITION ENTRE MODELES SOCIO-RELIGIEUX

« Il est vrai, dit Cédric Baylocq, que toute révolution a connu des lendemains qui déchantent et que les changements politiques et sociaux de fonds ne s’opèrent que sur un temps assez long. La Révolution française de 1789 l’illustre parfaitement, qui a mis près d’un siècle avant d’accoucher d’un système républicain et d’un début d’équilibre des pouvoirs (législatif, exécutif et judiciaire) » . Il poursuit : « Mais le comparatisme historique à ses limites. Il faut bien voir ce qui se joue ici. Je pense que les points d’achoppements sont bien réels, et ne donnent pas l’impression de devoir s’estomper de si tôt. On est, me semble t-il, dans une opposition de modèles socio-politiques entre d’un côté islam politico-religieux et de l’autre, processus de sécularisation. »

La rédaction des Cahiers de l'Islam

Dimanche 7 Avril 2013

Rencontre avec Cédric Baylocq

Dans le cadre d'un dossier thématique sur l'après "printemps arabe", l'équipe des Cahiers de l'Islam est allée à la rencontre de Cédric Baylocq, anthropologue, post doctorant au Centre Jacques Berque à Rabat. En tant que spécialiste des mouvements politico religieux musulmans, de l'autorité religieuse en islam, il a travaillé également sur l'islam de France, il nous apporte sa vision d'anthropologue, permettant ainsi de donner au lectorat une grille de lecture transversale sur les récents évènements qui ont eu lieu dans le monde arabe.

Cédric Baylocq est anthropologue, postdoctorant au Centre Jacques Berque pour les études en sciences humaines et sociales (CNRS, USR 3136). Il est le co-auteur avec Michaël Privot de Profession imâm (Albin Michel, 2009) et publiera prochainement Autorité religieuse et normes islamiques en contexte laïque. L’imâm Tareq Oubrou, les musulmans de Bordeaux et l’islam de France (2013), tiré de sa thèse. Il a écrit plusieurs articles en revue à comité de lecture sur l’islam de France, dans une approche ethnographique. Il a été boursier arabisant du Centre d’Etudes Arabes de Rabat d’Octobre 2010 à juin 2011 et, depuis octobre 2011, chercheur postdoctorant au Centre Jacques Berque, un institut français de recherche à l’étranger (IFRE, CNRS) basé à Rabat. Il y gère, sous la direction du Pr. Baudouin Dupret, un programme de recherche (ANR) transversal d’anthropologie du droit dans les mondes musulmans et organise entre autre les séminaires de recherche bimensuels (portant sur le Maroc, le Maghreb et/ou de l’Islam…). Dans ce cadre, il a également entamé une recherche sur les conflits entre mouvements islamiques et mouvements sécularistes dans le Maghreb post-printemps arabe, comme complément à la partie française de son investigation des rapports entre « Islam et sécularisation ».

Cédric Baylocq

Les Cahiers de l'Islam : L’Égypte et la Tunisie, deux pays symboles du « printemps arabe », sont traversés de nos jours par des crises politiques profondes, avec d’une part, en Égypte, des manifestations quotidiennes contre le pouvoir des Frères musulmans et, d’autre part, en Tunisie, l’assassinat de Chokri Belaïd et des divisions politiques apparues au sein du parti Ennahada, à la suite de ce meurtre… sans même parler des divergences sur le plan religieux que connaissent ces pays. Compte tenu des ces crises, certains craignent pour l’avenir du "Printemps arabe", qui serait, selon eux, un « automne islamiste », et d’autres parlent déjà d’une usurpation de la volonté « populaire » par les partis politiques –laïques ou religieux. Dans ce contexte, quelle analyse faites-vous de l’état actuel et du devenir du printemps arabe?
Cédric Baylocq : Il est clair que, contrairement au cas marocain –que je connais un peu plus précisément que les deux autres–, les transitions post-autoritaires en Tunisie et en Egypte sont pour le moins chahutées voire chaotiques. Peut-être que le caractère chaotique de cette phase post-révolutionnaire était-il inscrit dès l’origine, dans la violence avec laquelle ces révoltes ont été réprimées, en Tunisie par la police et la myriade de milices de Ben Ali et en Egypte par l’armée ? Ce qui n’a que très peu été le cas au Maroc, qui a d’emblée accepté de jouer le jeu de la réforme, quel que soit ce que l’on peut penser du caractère laborieux de celle-ci. Il faut dire que ce processus de réforme politique et social s’appuyait sur une volonté bien réelle du Palais –quoique certains la considèrent trop lente et timorée– impulsée au début du règne de Mohammed VI [1] , alors que Ben Ali et Moubarak verrouillaient complètement le jeu politique, après des règnes de plus d’un quart de siècle chacun. Nous nous trouvions dans le paradoxe d’une Monarchie donnant plus de signes, sinon d’alternance, du moins de pluralisme politique, que des régimes arabes prétendument "républicains".

Mais de mon point de vue, les tensions, voire les affrontements actuels auxquels on assiste en Tunisie et en Egypte, s’appuient surtout sur des oppositions de fonds assez clairement idéologiques.

Dans un premiers temps, nous avons pu le constater lors des manifestations Avenue Bourguiba (Tunis), Place Tahrir (Le Caire), et même Avenue Mohammed V (Rabat) au premier semestre 2011 : les révoltes ne se sont pas faites au nom d’un quelconque mot d’ordre religieux ou moral (dans le sens de la morale religieuse), ni même politico-religieux.

D’autre part, le noyau le plus actif de ces groupes de manifestants était constitué de jeunes gens diplômés (même si en Tunisie le mouvement est parti des milieux populaires semi-ruraux de Sidi Bouzid…), de milieu urbain, plutôt de gauche et libéraux (dans le sens politique). Leur mot d’ordre principal était « Houriya ! ».

Et de ce point de vue, je suis assez d’accord avec le philosophe Réda Benkirane selon lequel, la grande nouveauté, c’est que nous assistons ici à « un changement systémique qui métamorphose du quantitatif en qualitatif. On avait perdu l’espoir que cela puisse advenir, que cette subversion au nom de la liberté puisse se propager […] Fondamentalement ce qui est survenu, ce n’est pas tellement sur le plan politique… mais c’est une révolution mentale. C’est-à-dire qu’au plus profond de la psyché collective, une structure archaïque, c’est-à-dire le verrou de la peur, a sauté. Et c’est cela qui est d’ores et déjà gagné et acquis. […] Il n’y a plus cette peur immémoriale du dirigeant, c’est là où il y a une véritable modernité, et c’est très intéressant à observer [2]. »


Or, ce ne sont pas les représentants de cette jeunesse, trop inexpérimentés et désorganisés, mais ceux des mouvements politico-religieux (que je préfère au terme « islamistes », personnellement…) qui ont effectivement, dans la deuxième phase de ce Printemps arabe, « tirés les marrons du feu » : le PJD au Maroc, Ennhada en Tunisie et le parti "Justice et Liberté " de Mohammed Morsi. S’ils ont mis un temps "à l’allumage" des révolutions, ils ont capitalisés sur leur statut d’opposants historiques et patients, et ont bénéficiés d’une aura de « moralité » auprès d’électeurs de classes populaires mais aussi des cadres musulmans pratiquants des milieux urbains.


On aurait pu penser que ces deux tendances allaient pouvoir se rejoindre sur le front commun de la lutte contre la pauvreté et de l’éducation entre autre, mais très vite des foyers de divergences se sont manifestés, qui dénotaient de leurs divergences idéologiques.

Les Cahiers de l'Islam : Ne faut-il pas voir dans ces crises multiples et diverses qui traversent le monde arabe (notamment l’Égypte et la Tunisie) des événements qui s’inscrivent dans la marche « normale » de nations à la recherche d’une identité politique nouvelle capable de garantir les idéaux de « liberté », de « justice sociale », etc. ? Au contraire, faut-il s’en inquiéter ?
Cédric Baylocq : Il est vrai que toute révolution a connu des lendemains qui déchantent et que les changements politiques et sociaux de fonds ne s’opèrent que sur un temps assez long. La Révolution française de 1789 l’illustre parfaitement, qui a mis près d’un siècle avant d’accoucher d’un système républicain et d’un début d’équilibre des pouvoirs (législatif, exécutif et judiciaire)

Mais le comparatisme historique à ses limites. Il faut bien voir ce qui se joue ici. Je pense que les points d’achoppements sont bien réels, et ne donnent pas l’impression de devoir s’estomper de si tôt. On est me semble t-il dans une opposition de modèles socio-politiques entre d’un côté islam politico-religieux et de l’autre, processus de sécularisation.

Pêle-mêle, sans avoir la prétention de l’exhaustivité, en Tunisie une députée d’Ennahda qui soutenait une loi tendant à stigmatiser (voire même « criminaliser », pour certains) les mères célibataires a été giflée par une autre (elle-même mère célibataire), Nessma TV a été condamnée pour avoir diffusé le film de Marjane Satrapi Persépolis, considéré comme attentatoire aux valeurs sacrées par les uns, et comme relevant de la liberté de création pour les autres, l’affaire des deux athées de Mahdia a aussi montré quelques lignes de fractures assez nettes au sein du champ politique tunisien (et même de l’opinion) … Jusqu’à l’assassinat de Chokri Belaïd, ce député de gauche que l’on a voulu faire taire de la plus radicale des manières, et qui a également révélé des dissensions au sein même d’Ennahda, entre Jebali et Ghannouchi [3]. C’est qu’à l’intérieur de ladite mouvance des Frères Musulmans, il y a des tendances qui peuvent aller d’un conservatisme très prononcé flirtant avec le "hanbalo-wahhabisme", à une ligne réformatrice infusée de mystique soufie…


Au Maroc, même si la situation paraît moins exacerbée qu’en Tunisie, on pourrait également multiplier les faits : il est intéressant de relever par exemple que le PJD s’est opposé, dans le cadre de la commission Mennouni, à ce que la notion de « liberté de conscience » figure dans le projet de Constitution 2011, ce qui a agacé toute une frange de la société civile marocaine. La députée pjdiste des affaires familiales Bassima Hakkaoui a reçu une volée de bois vert quand elle a donné l’impression de justifier le très décrié article 475 du code pénal marocain qui permet à un violeur d’être blanchi s’il demande en mariage sa victime. Une jeune femme, Amina Filali, qui avait été obligée par sa famille d’accepter cette demande (afin de "laver l’honneur familial" salit) s’était suicidée à cause de cela quelques mois auparavant… Mais on a même pu relever des divergences importantes au sein du Mouvement du 20 février malgré la plateforme de revendications communes. Le mouvement charismatique d’oppositional Adl’ wa-l ihssane par exemple, était quelque peu incommodé par le caractère par trop sécularisé, pour eux, de ce mouvement [4]. Ils s’en sont d’ailleurs retirés l’an dernier.

En Egypte, la mouvance des Frères Musulmans dont est issu le président Morsi étant sur une ligne plus conservatrice et vraisemblablement moins prête aux concessions que le PJD marocain ou qu’Ennahda, les clashes avec la jeunesse anti-autoritaire qui s’était mobilisée contre Moubarak n’en ont été que plus exacerbés ces derniers jours. Pour ne prendre que l’exemple le plus récent, on a fait peser sur l’humoriste Bassem Youssef des accusations d’"atteinte à l’islam" alors que c’est l’attitude du président qu’il a moqué, éventuellement sa manière d’instrumentaliser la religion. Soit la différence est trop subtile pour ses accusateurs, soient ceux-ci la perçoivent très bien, mais font peser ce soupçon sur cet opposant au régime pour le mettre hors d’état de nuire. Ce que les Egyptiens ayant participé à la révolte anti-Moubarak n’accepteront pas, ne peuvent plus accepter, pour renvoyer à la citation précédente que je faisais du philosophe Réda Benkirane. Un signe précurseur de ces réflexes autoritaires des Frères a été, dès le départ de Moubarak, les menaces et le procès à l’encontre de l’acteur comique Adel Imam, qui dans un film très célèbre des années 90, s’est moqué du cléricalisme et de la pudibonderie des Frères et des extrémistes égyptiens (je ne confond pas les uns avec les autres…). Au-delà de l’anecdote, la multiplication de ces points d’achoppements dénote de deux visions de la politique et des libertés civiles qui se font face dans ces sociétés en transition.

Bref, c’est cette oscillation entre « changements politiques et dispositifs autoritaires », pour reprendre le titre d’un article éclairant de Jean-Noël Ferrié, qui donne le sentiment d’une grande incertitude, voire d’un chaos apparent. [5]


Les partis de tendance Frères Musulmans sont en train de se rendre compte que des tartines de moraline ne remplacent pas une politique sociale et économique. Le vocabulaire religieux dans leur discours apparaît trop souvent comme un recours, comme une bouée de sauvetage. Il y a chez eux cette tendance à convoquer ce registre dès que leur légitimité est mise à mal.

Ce qui nous amène donc à considérer que ces tensions actuelles auxquelles on assiste, ne sont pas seulement des rappels sismiques postrévolutionnaires, comme le suggère votre question, mais indiquent plutôt, de notre point de vue, des transformations encore plus profondes qui ont commencé bien en amont de ces révoltes, et que celles-ci n’ont fait qu’accentuer : les plaques tectoniques de l’islam politique et de la sécularisation sont en train de se rencontrer.

Un changement générationnel au sein de la direction de ces mouvements "politico-religieux" me semblerait être l’une des solutions possibles à la sortie de crise. Je crois que l’ancienne garde serait bien inspirée de laisser la main. Nous sommes entrés dans une nouvelle phase historique au sein du monde arabe, la jeunesse –si démographiquement étendue, dans les pays arabes– doit prendre le relai[6]
 [1] Baudouin Dupret et Jean-Noël Ferrié distinguent même « trois désamorçages de la vie politique marocaine », in « Le Maroc entre changement et faux-semblants », Confluences Méditerranée, n° 78, été 2011, p. 25-34.
[2] Réda Benkirane, « Sur les révolutions arabes. Le regard du philosophe », émission Geopolis (50’) animée par Jacques Mouriquand, Radio Suisse Romande, La Première, 29 et 31 juillet 2011, Émission de Jacques Mouriquand : http://www.archipress.org/index.php?option=com_content&task=view&id=199&Itemid=44
[3] Abdelfettah Mourou, co-fondateur et vice-président d’Ennahda a récemment pointé cette cassure avec une rare franchise et vigueur : http://m.marianne.net/Tunisie-Le-vice-president-d-Ennahda-accuse_a226591.html
[4] Voir notre article « 20 février. Discours et portraits d’un mouvement de révolte au Maroc », in Un Printemps Arabe ? (dir. Vincent Geisser), L’Année du Maghreb, CNRS Editions, pp 239-258, Octobre 2012. http://anneemaghreb.revues.org/1483 (avec Jacopo Granci).
[5] On consultera son article (dans lequel il compare justement l’Egypte et le Maroc), via ce lien : http://www.cjb.ma/82-publications-des-chercheurs/jn-ferrie-dispositifs-autoritaires-et-changements-politiques-les-cas-de-legypte-et-du-maroc-2116.html
[6] A ce sujet, notons un ouvrage à paraître à l’automne 2013 intitulé Jeunesses arabes. Loisirs, cultures et politique, (dirs.) Laurent Bonnefoy, François Burgat et Myriam Catusse (dirs.). Par ailleurs, conscient l’importance des jeunes bi-nationaux européo-maghrébins dans les perspectives nouvelles de leur pays d’origine, le Forum for Muslim Youth in Europe (FEMYSO, d’inspiration Frères Musulmans) vient juste d’organiser une conférence intitulée « Post-European Identity in New Euromed », Tunis, 29 mars 2013, dans le cadre du Forum Social Mondial. Il y a là des figures émergentes auxquelles il faudra prêter attention...