La femme des origines de Claudine Cohen

Publié le 27 avril 2013 par Juval @valerieCG

Le livre La femme des origines : Images de la femme dans la préhistoire occidentale s’imposait pour Claudine Cohen puisque les femmes, dans la Préhistoire, en tant que discipline historique,  n’existent pas. Comme les vestiges ne permettent pas de savoir qui faisait quoi, les femmes préhistoriques ont davantage été l’objet de fantasmes que d’études.


Lucy
(source : http://commons.wikimedia.org)

Dans son premier chapitre, « Eve et Lucy : les mythes de l’origine » Cohen montre que les préhistoriens du XIXeme siècle, date à laquelle naît cette science, se sont affranchis non sans difficulté du christianisme et du mythe de la Genèse. Ils décrivent un homme préhistorique, en pensant Homme de Cro-Magnon, chasseur, artiste et conquérant. La femme préhistorique, elle, est vue selon les préjugés de la famille nucléaire et monogame ; au fond de la grotte, entourée d’enfants.

Il existe peu de fossiles humains reconnus comme appartenant au sexe féminin et, selon Cohen, lorsque c’est le cas cela a été établi de façon assez simpliste et arbitraire ; gracilité des os, structure plus faible que celle du mâle, capacité cérébrales moindre, absence de superstructures crâniennes. Le dimorphisme sexuel, la différence de stature entre hommes et femmes,  est peu lisible chez les fossiles sauf s’il s’agit de squelettes complets d’homo sapiens.

La découverte de Lucy en 1974 à Hadar  en Ethiopie fit donc date. Claudine Cohen dit ne pas savoir pourquoi l’on a imédiatement conclu que ce squelette était une femme (elle a été ainsi nommée pendant la nuit car une chanson des Beatles passait à la radio). L’un des découvreurs parle de « gracilité » sauf qu’on a aucun point de comparaison avec un individu mâle.  Le bassin ne nous dit pas grand chose non plus puisqu’il a été trouvé en morceaux.


la « losange » Grimaldi. 22 000/ 17 000 (?) avant JC
(source : http://theswedishparrot.com/swedish/wp-content/uploads/2011/12/v%C3%A9nus-de-grimaldi-le-losange.jpg )

Lucy fut célébrée dans le monde entier comme « la mère de l’humanité » : « en elle, s’incarnait en quelque sorte une « nature » originelle et primitive« . Pourtant, depuis l’on a trouvé des ossements plus anciens et sa féminité elle même a été contestée mais « Lucy est devenue et reste dans nos esprits une image d’autant plus indéracinable quelle a quasiment revêtu le statut d’un mythe d’une construction imaginaire associée à notre origine. (…) Il semble qu’aujourd’hui Lucy se soit en quelque sorte superposée à l’Eve de la Bible dans nos représentations. »

Depuis quelques années, on a vu également une abstraction génétique être baptisée l’ »Eve mitochondriale » (comparaison de l’ADN mitochondrial de 147 femmes issues de populations jugées représentatives de la diversité humaine actuelle en tentant de mesurer l’ancienneté de leur origine  commune).


Venus de Tursac (22 000 avant JC)
(source : http://donsmaps.com/images24/tursac3.jpg )

Lucy d’un côté et l’Eve mitochondriale de l’autre nous montrent combien des mythes sous-tendent encore les réflexions sur les femmes préhistoriques.

Claudine Cohen s’interroge ensuite sur les rapports sociaux entre les sexes qui ont du fortement être modifiés avec la disparition des manifestations visibles de l’oestrus (les chaleurs). On ne sait quand a eu lieu cette disparition, même si elle est sans doute à l’acquisition de la bipédie (2.5 M d’années). La possibilité permanente de la sexualité qui en découle a donc probablement fortement changé les rapports entre hommes et femmes. Certains anthropologues supposent que la possibilité de cette sexualité permanente ait entraîné une menacé pour la cohésion des groupes ce qui aurait été la raison d’être des normes et interdits qui régissent toutes les sociétés humaines en matière de sexualité.
On ne sait pas ce que pouvait être la sexualité à la préhistoire ; on note simplement, que, dés l’aube du paléolithique supérieur,  on trouve beaucoup de représentations, d’images, de symboles évoquant la sexualité comme des vulves, des pénis en érection ou des seins énormes. On ne sait pas ce qu’il convient d’y voir car nous y projetons nos propres cadres mentaux. Claudine Cohen montre que la profusion des interprétations en dit sans doute autant sur nous que sur la préhistoire. Ainsi certains voient dans les Vénus des image de la fécondité ce qui ne s’expliquerait pas toujours dans une société de chasseurs-cueilleurs. D’autres y voient des figures érotiques ou des figures de femmes à différents stades de la grossesse et de l’accouchement.

Dame de Brassempouy (28 000 avant JC)

Dans son chapitre 4, Claudine Cohen évoque l’idée du matriarcat primitif, théorie lancée par Bachofen en 1861 dans Le droit maternel.  Si Bachofen voit ce matriarcat primitif comme un moment heureux et paisible de l’histoire, il estime qu’il doit être inéluctablement dépassé pour un stade plus « adulte », le patriarcat actuel. Morgan et surtout Engels reprirent cette thèse qui alimentait l’idée d’un évolutionnisme culturel.

Ces thèses furent reprises dans les années 60 , particulièrement par  James Mellaart et Marija Gimbutas, où l’on vit défendu le mythe du culte de la « déesse mère ». L’idée – en s’appuyant entre autres sur les représentations féminines en art – est que les sociétés auraient connu une période de matriarcat et de matrilinéarité avant que les hommes prennent le pouvoir. Pour certains cela serait apparu vers – 3500 avec l’apparition de l’araire. Pour Gimbutas, des peuples de l’est, vers – 4300, – 2800, belliqueux, auraient mis fin au matriarcat.


La « déesse » de Catal Hüyük (7eme millénaire avant JC)
(source : http://upload.wikimedia.org/)

Ces thèses ont été vivement critiquées. On ne saurait parler d’un sens de l’histoire, d’un devenir évolutif inéluctable où les sociétés connaîtraient des progrès linéaires et similaires.

Claudine Cohen montre que l’idée d’un culte de la grande-déesse s’appuie sur l’idée qu’il existe un grand nombre d’images féminines, peintes, gravées, faites en pierre, en argile ou en terre cuite. Ce culte d’une grande-déesse s’associe chez celles et ceux qui la défendent à l’idée d’un culte de la fécondité. Cohen oppose plusieurs arguments à ces théories. Elle souligne tout d’abord que le culte de la fécondité humaine n’est pas compatible avec le mode de vie d’un peuple de chasseurs-cueilleurs où l’on aurait plutôt tendance au contraire à contrôler la fécondité.  Elle montre également que très vite, les statuettes opulentes sont remplacées par des sculptures et gravures en ronde bosse présentant des silhouettes plus sveltes. De la même façon une continuité ne se justifie pas puisqu’au mésolithique on ne trouve plus que des représentations de femmes  à la silhouette gracile. Elle souligne que les thèses de Gimbutas sont criticables car elle applique la même grille de lecture à des objets éloignés dans le temps, l’espace et leur fonction même.

Pour Cohen il est donc peu vraisemblable que les figurines de femmes qui abondent entre – 30 000 et – 20 000 disent la même chose que celles apparues au néolithique. En 1965 Mellaart fouille le site néolithique de Catal Höyük, daté entre – 7200 et – 6500. Il y décèle des thèmes communs avec l’art du paléolithique supérieur et d’une civilisation qui existerait jusqu’en Grèce classique.
L’archéologue Jacques Cauvin propose lui aussi une thèse suggérant que les deux figures dominant l’imaginaire pendant le néolithique et l’âge de bronze furent la femme et le taureau. Pour Marx, les changements symboliques suivent les mutations économiques. Cauvin suggère ici l’inverse ; l’évolution des symboles aurait précédé la révolution matérielle du Néolithique.

Pour Cohen on ne peut éluder l’attachement à représenter les femmes tout en précisant qu’il faut se garder de deux dangers ; réduire l’ensemble du monde néolithique à un modèle unique ou envisager chaque culture dans sa singularité sans envisager qu’il puisse avoir des similitudes.

Cohen s’intéresse enfin à la division sexuée des tâches à la préhistoire et aux images d’épinal tel que l’homme chassant pendant que la femme allaite. Lewis Binford souligna déjà, jetant un pavé dans la mare qu’il n’y avait pour lui aucune certitude pour soutenir l’existence de la chasse avant la toute fin du paléolithique. Il pouvait tout aussi bien s’agir de charognage plutôt que de chasse qui aurait tout aussi bien pu être accompli par des femmes. Selon d’autres anthropologues la chasse ne peut être le moteur de la genèse humaine puisque l’humain n’a appris que tardivement à chasser mais bien la cueillette.

Depuis une vingtaine d’années, les archéologues essaient de resituer les femmes préhistoriques, en tentant de sortir des fantasmes et des préjugés. Ainsi par exemple l’archéologue Joan Gero montre combien l’outil préhistorique est chargé de présupposés et combien on le suppose toujours fabriqué et utilisé par un homme. Elle montre également qu’on a toujours eu tendance à étudier et exposer les outils les mieux finis, les moins usés, sans s’intéresser à ceux plus imparfaits et peut-être davantage utilisés. ces morceaux de silex abondent sur les sols d’habitation et peut-être est on là en présence de l’activité des femmes.
Est remis en cause l’idée que l’art fut forcément fait par les hommes et pour les hommes.

« Car introduire la question de la place des femmes dans la préhistoire, tenir compte à part entière de leur présence et de leurs rôles possibles ou probables dans les sociétés préhistoriques, ce n’est pas seulement ajouter un élément neuf au tableau de nos origines : c’est accepter le risque de bouleverser profondément la vision que nous en avons, et partant, celle que nous avons de nous-mêmes. »