Les égarements du cœur et de l’esprit (suite et fin)

Publié le 18 avril 2008 par Frontere

« Ce n’était pas un sentiment d’amour, dont je ne fusse point le maître ; et comme, depuis mon inconnue, je la voyais sans plaisir, je la perdais aussi sans regret. J’avais cependant pour elle ce goût que l’on appelle amour, que les hommes font valoir pour tel, et que les femmes prennent sur le même pied. Je n’aurais pas été fâché de la trouver sensible ; mais je ne voulais plus que ce retour, qu’elle aurait pour moi, tînt de la passion, ni qu’il en exigeât. Sa conquête, à laquelle il y avait si peu de temps, j’attachais mon bonheur, ne me paraissait plus digne de me fixer. J’aurais voulu d’elle enfin ce commerce commode qu’on lie avec une coquette, assez vif pour amuser quelques jours, et qui se rompt aussi facilement qu’il s’est formé. »

Meilcour est ici dans l’introspection, à l’écoute de lui-même. Notons le parallélisme : « je la voyais sans plaisir », « je la perdais […] sans regrets », presqu’un vers de quatorze pieds. Le lecteur a le sentiment d’une certaine distance du héros eu égard les conventions de la société, on peut penser à La Rochefoucauld, Réflexions ou sentences et maximes morales, CXXXVI :

« Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux, s’ils n’avaient jamais entendu parler de l’amour »

ce sentiment de distance est soutenu par le rythme ternaire : “que l’on appelle”, “que les hommes”, “que les femmes”, Meilcour n’a pas lui-même expérimenté la relation amoureuse, c’est : « un amant qui n’avait encore appartenu à personne » : nous sommes bien dans un roman d’initiation.

Synthèse partielle : nous devinons le cœur de Meilcour partagé entre deux amours, mais on voit bien que les deux femmes ne sont pas sur un pied d’égalité. Hortense est plus jeune, Meilcour a fait sa connaissance à l’opéra, lieu de plaisir, il en parle de manière abstraite et désincarnée, il n’a d’elle qu’une vague idée : « aimer sans savoir qui », ce qui accentue sa dépendance ; a contrario il a connu madame de Lursay dans le cercle familial, c’est une amie de sa mère, il commence à s’en détacher car elle relève plus pour lui du domaine de la fantaisie, voire du caprice, que de la passion, et surtout il veut sortir de “ce ridicule état”, dixit Crébillon.

« Je n’aurais pas été fâché de la trouver sensible » est un euphémisme. Selon Furetière : sensible « se dit aussi de ce qui est dans la sphère d’activité, dans la portée de nos sens, en état de faire sur eux quelques impressions ».

Redondance de l’auxiliaire avoir au conditionnel, témoignage du regret : « je n’aurais », « elle aurait », « J’aurais voulu ».

Meilcour est maître de lui : « je ne voulais plus que ce retour [par ellipse, de faveur], qu’elle aurait pour moi, tînt de la passion, ni qu’il en exigeât ». Le libertin pointe déjà sous le jouvenceau comme le confirme la phrase suivante : « Sa conquête, à laquelle plus digne de me fixer », fixer = rendre ferme et immobile.

Notons la dernière phrase très belle, c’est Meilcour en train d’écrire ses mémoires qui parle, et les allitérations en “c” : “commerce”, “commode”, “qu’on (lie)”, “coquette”. On pourrait définir la coquette comme une dame qui ne tient pas les promesses qu’elle a laissé entrevoir …

CONCLUSION :

S’il est convenu d’opposer le libertin du XVIIe siècle, qui veut s’affranchir des règles trop strictes de la religion, au libertin du XVIIIe siècle, guidé par ses sens, Condillac oblige, ne peut-on également opposer entre eux différents types de libertins au XVIIIe siècle? Ainsi, une différence de comportement nous semble pouvoir être établie entre le Valmont des Liaisons dangereuses et le Versac des Égarements du cœur et de l’esprit en ce sens que Versac, s’il préfigure Valmont, est loin de l’égaler en matière de perversité, de manipulation des autres, cf. lettre CXV (Valmont écrit à la marquise de Merteuil) :

« Comme si ce n’était rien que d’enlever en une soirée une jeune fille à son Amant aimé, d’en user ensuite tant qu’on le veut et absolument comme de son bien, et sans plus d’embarras d’en obtenir ce qu’on n’ose même pas exiger de toutes les filles dont c’est le métier ; et cela, sans la déranger en rien de son tendre amour … »

Il est vrai que la société représentée dans Les liaisons arrive au terme de son parcours historique, le roman est écrit en 1782. La bourgeoisie qui va la déposséder de son pouvoir porte d’autres valeurs, notamment le travail, et la volonté de développer l’économie : commerce, banques, industrie, on dira que cette bourgeoisie d’inspiration libérale - au sens économique - est industrieuse.

Meilcour et ses pairs, eux, ont le temps de s’amuser … Ils sont encore en règne (en vogue) à l’époque des Égarements.