Les meandres du monde.le labyrinthe, symbole et mythes(1)

Publié le 05 mai 2013 par Regardeloigne

« Le mot «labyrinthe» est grec (laburinthos) et désigne le palais crétois de Minos où était enfermé le minotaure et d'où Thésée ne put ressortir qu'à l'aide du fil d'Ariane. L'étymologie de ce mot, le lieu et la légende qui lui sont associés sont à explorer avec attention parce qu' 'ils nourrissent et inspirent une littérature abondante et variée.


Au-delà de cette occurrence, le labyrinthe désigne un espace délimité aménagé ou naturel, à l'intérieur duquel des voies conduisent ou égarent le voyageur. Les labyrinthes naturels sollicitent l'imagination et l'homme les aménage, les reproduit et les réinvente. Ce sont les méandres d'une caverne, les volutes de l'intestin et du cerveau, les sinuosités de l'oreille, les formes des coquillages et leurs dessins nacrés. Tout cela inspire l'architecture, la chorégraphie, les rites religieux, les arts, la calligraphie et aussi les représentations du monde, philosophiques et religieuses.

Les labyrinthes sont à regarder comme une structure de l'être en devenir, une image de la réalité ou encore un plan pour se guider. Ce plan serait utile à tous, quels que soient les lieux d'où ils partent et quelles que soient leurs destinations. Chacun s'en servirait à sa mesure et selon sa nature, mais serait conduit à découvrir autre chose que ce qu'il avait cru chercher.

Entre la porte extérieure et le centre, la voie peut-être une ou multiple. Certains ont aussi plusieurs issues. En outre, les chemins ne sont pas forcément prétracés et il arrive que le voyageur ait à choisir lui-même l'itinéraire, voire de se forger par ruse ou par violence un accès à travers les murailles, les précipices et les marais.

La quête, la recherche, la pensée et les savoirs qu'elles produisent se présentent comme labyrinthes. L'histoire est faite d'innombrables histoires, emboîtées les unes dans les autres qui font diversion en passant des concepts aux images et conduisent, au moyen de ces détours, à une intelligence plus affinées du sens. Tous les chemins de la pensée traversent le rêve, le merveilleux, la féerie, le fantastique et, pour s'en rendre compte, il suffit de regarder l'histoire d'un mot, les intrications d'un sens large et d'une signification très limitée, les rapports entre les signes et le message. Qui étudie n'importe quelle modalité du réel entre dans un labyrinthe (on dit aussi un «dédale») parce qu'il commence par perdre ses repères. Qui veut savoir commence par découvrir que ses convictions pré-conçues ne reposent que sur des illusions. Et, pour sortir du labyrinthe, il faudrait distinguer à coup sûr la perception de l'hallucination.

Toutes les réponses sont des impasses à parcourir dans le but bien précis : poser d'autres questions et poser les questions autrement.

Qui veut comprendre ce qui relie les instincts, les désirs, les émotions, les idées et les comportements traverse un labyrinthe. Le langage qui rend compte de cette exploration est lui aussi un labyrinthe. La voie qui conduit du signifiant au signifié est loin d'être droite. Elle suit souvent d'étranges détours.

Les mythes sont à regarder comme le terreau dans lequel s'enracinent les idées et duquel elles tirent leur substance. Le matériel onirique contenu dans le message symbolique est à regarder comme un flot incessant d'images. A chaque image, à chaque signe, à chaque expression symbolique ne manque jamais de correspondre, comme le dit Bachelard, un «doublet-psychique», résonnance harmonique qui se fait entendre au plus profond et au plus intime du moi individuel.


Les symboles et les mythes associés au labyrinthe apportent un éclairage sur ce qui se passe dans la cité. Qui s'abstient d'étudier les mythes en devient la victime inconsciente. Répétons-le sans cesse: l'alternative, pour qui cherche à comprendre l'histoire et les problèmes de société, est celle-ci : ou bien devenir mythologue, ou bien demeurer mythomane. Croire en la supériorité créatrice de l'intelligence conduit à reconnaître la puissance de l'imaginaire. Il est prudent et sage d'écouter de vieilles histoires et de regarder des images anciennes. Elles nous procurent des informations utiles sur les comportements encore actuels. Et qui seront actuels encore pour longtemps, car il s'agit bien du labyrinthe, «schéma» de la réalité et de notre rapport avec elle. Le labyrinthe est l'espace sans repère visible. Chaque direction est illusoire et pourtant nécessaire. 11 faut emprunter des voies illusoires pour parcourir tout l'espace. Chaque issue est fausse. L'espace est brouillé. Chaque issue est vraie et l'espace est clair. Les deux propositions sont vraies ensemble et fausses séparément » Le Labyrinthe Image Du Monde.Daniel Beresniak.Detrad.

 

« Une image vaut mille mots », écrivait déjà au Ve siècle Sun Xi qui savait de quoi parlent les grammes chinois. Les images discourent bien avant l'écriture. Elles disent des chose d'une complexité oubliée de nos pauvre alphabet. Le labyrinthe est depuis toujours le maître-schéma des rêves où les hommes ont puisé une souple syntaxe bien antérieure] aux sinuosités du langage. À qui sait le décrypter, il révélera les chemins de 1 sagesse. Il apprendra aux hommes à capter leur destin dans un regard comme on tient un oiseau blessé dans la paume de sa main. Il leur permettra de sonder sans relâche leurs propres secrets. Et de s'en souvenir pour exister.


Car le labyrinthe n'est jamais anecdote. L'une des plus anciennes figures de la pensée humaine, il est toujours présent là où se] jouent les drames primordiaux de l'humanité. Déjà, aux temps les plus reculés - et pas seulement chez les Grecs ou les aborigènes d'Australie -, il était la meilleure façon de désigner le complexe, de représenter la tragédie du destin, le temps dont on ne peut s'évader ; d'empêcher aussi les profanateurs de s'approcher d'un tombeau ou d'un sanctuaire.
 

 

Quelque chose comme une combinaison ,un code mental et un rituel de passage. C'est ce qui me laisse le plus surpris : comment a-t-on pu si longtemps ne pas voir nue sa présence universelle ne pouvait être fortuite, qu'elle revêtait une signification essentielle, constituant même une des clés principales de l'histoire des religions ? Sans doute ce silence s'explique-t-il par le fait que notre civilisation et notre culture sont fondées sur le rejet et l'occultation du sinueux et de l'opaque, et marquées au contraire, on le verra, par l'apologie de la ligne droite, de la transparence et de la simplicité.

Répétons-le : le labyrinthe n'a rien d'un épiphénomène local. On en trouvait déjà partout, obéissant à des tracés étonnamment semblables, il y a des millénaires, en Scandinavie, en Russie, en Inde, au Tibet, en Grèce, en Bretagne, en Amérique, en Afrique14 .], Gravés dans la pierre ou peints sur des parois à des milliers de kilomètres de distance les uns des autres. Puis, lorsque, tout récemment, le nomade laisse la place au sédentaire, le labyrinthe s'installe dans les lieux du sacré. Et y symbolise le sacré. En Egypte, il représente le chemin emprunté par l'âme. Ailleurs, sur le pourtour méditerranéen, il sert de guide à des danses rituelles ». Jacques Attali. Chemins De Sagesse. Fayard.

 

Qui veut procéder conceptuellement se trouve aussitôt en prise à de multiples difficultés : difficile d'entrer au cœur du labyrinthe et de le cerner dans des définitions : labyrinthe de l'étymologie qui va de pair avec les méandres de l'archéologie. Il n'est pas si facile de dire ce qu'est un labyrinthe, d'où provient son origine, bref, de préciser l'objet d'une recherche. Le mot renvoie, depuis la nuit des temps à des réalités tangibles, pyramides, palais, grottes, édifices, jardins, jeux. On le trouve gravé sur les monnaies crétoises, graffiti à Pompéi ou dans les pueblos hopis ; il en existe en Asie comme mandalas et en Angleterre ou Scandinavie comme parcours inscrits sur le sol. Il orne enfin de nombreuses cathédrales. Il conserve tout autant un sens métaphorique, en tant que figure dans le discours et d'un emploi courant dans la langue. Il est au cœur de grandes mythologies : grecques, indiennes, amérindiennes, aborigènes d'Australie ;il a inspiré toute une littérature majeure : Kafka, Joyce, Borges, Eco...C'est donc une de ses grandes images que nous appelons « archétype ».

 

L'abstrait ne se traduit concrètement qu'à certaines époques, celles où fleurissent les labyrinthes, palais, pyramides, cathédrales ou jardins. Il faut, pour ce faire, certaines conditions : « Il faut qu'à cette situation, apparemment contradictoire ou paradoxale, s'unissent l'amour de allégorie, une forte inclination pour les emblèmes, une propension pour les représentations figuratives, un certain amour pour les jeux » .Paolo Santarcangeli. Le Livre Des Labyrinthes.

Les dictionnaires les plus prestigieux abondent en définitions sans parvenir à l'exhaustivité, chacun l'accent sur ce qui n'est finalement qu'un aspect ou un moment d'une histoire ou d'un mythe. Ainsi le Littré parle d'un « Édifice composé d'un grand nombre de chambres et de passages disposés de telle sorte qu'une fois engagé on n'en pouvait trouver l'issue ». Là où L'Oxford Dictionary voit une : « Route compliquée et irrégulière avec de nombreux passages, au travers et autour desquels il est difficile sans guide de trouver son chemin. » Le Petit Robert, préfère retenir une des origines: « Enclos qui enfermait des bois coupés par un réseau inextricable de sentiers, des bâtiments, des galeries aménagées de telle sorte qu'une fois engagé à l'intérieur, on ne pouvait en trouver l'unique issue ». Par extension :« Réseau compliqué de chemins tortueux, de galeries dont on a peine à sortir. »

« Mais aucune de ces définitions, pour peu que l'on y réfléchisse, n'est satisfaisante ni exhaustive. D'une part, il y a des types de labyrinthes d'où l'on trouve toujours moyen de sortir (labyrinthes à une seule voie ou pseudo-labyrinthes) ; d'autre part, ce n'est pas toujours un dispositif de « routes »; ce n'est pas toujours un « réseau » de passages.

« Dirons-nous alors : « Chemin tortueux, tracé pour entraver, contrarier ou tromper ceux qui se proposent d'atteindre le but vers lequel il conduit? » Non, parce que le chemin n'est pas toujours trompeur, parce qu'il n'y a pas toujours de croisements, parce qu'il n'y a pas toujours de but. Alors : « Un chemin tortueux, entouré de murs ou de haies? » Non, parce qu'il se peut que le labyrinthe soit seulement dessiné (sur le sol, sur une pierre tombale, sur une feuille de papier, etc.). Plus nous nous creusons la tête et plus nous nous rendons compte que, labyrinthe jusqu'en cela même, l'objet de notre intérêt ne se résoud pas à la lumière d'une définition qui le comprenne en entier et sans équivoque. Contentons-nous donc de dire : « Parcours tortueux, où parfois il est facile, sans guide, de perdre son chemin. ». Paolo Santarcangeli. Le Livre Des Labyrinthes. GALLIMARD.

 

Les archéologues nous laissent dans la même diversité de réponses incertaines : Qui de l'Egypte ou de la Crète a le plus ancien vestige ?

Tirant sa dénomination moderne du nom du roi légendaire Minos (les historiens sont désormais d'accord pour dire que le nom de « Minos », au lieu de s'appliquer à un seul personnage historique, désignait tous les souverains de l'île), et révélée par l'archéologue anglais Arthur John Evans au début du XXème siècle, la civilisation minoenne s'est développée sur l'île de Crète, de 2700 à 1200 av. J.-C..
Favorisé par les conditions du lieu et par la richesse des échanges, un peuple qui se nommait lui-même « Étéocrétois », c'est-à-dire Crétois anciens, authentiques, donna vie à une civilisation autochtone, maritime et insulaire celle des cent cités dont parle Homère, avec sa capitale Cnossos, siège de Minos.

Chacun connaît la célèbre interprétation d'A. Evans qui, dès 1901, identifiait le palais de KNOSSOS en Crète avec le labyrinthe de la légende. On sait aussi que cette identification repose pour l'essentiel sur une possible étymologie du mot laburinthos et le rapprochement qui en a été fait par certains philologues avec le nom d'origine lydienne de la hache,  labrys. Le fait de l'avoir trouvée sur les huisseries des portes et sur les piliers de soutènement fit supposer non seulement que le palais était le Labyrinthe des Anciens, mais aussi que celui-ci tirait son nom précisément de cette arme ou ustensile ou symbole sacral. Et c'est sur cette hypothèse que s'appuya la spéculation des historiens. Fort de ses découvertes de la première année de fouilles à qui lui avait permis de mettre au jour les cryptes de l'aile Ouest avec piliers gravés de 29 doubles haches, Evans en avait tiré la conclusion que ce qu'il appelait le palais-sanctuaire de Cnossos ne pouvait être que la «Maison de la Double Hache» autrement dit le fameux labyrinthe. La double hache est associée aux animaux. Mais c'est avec le taureau qu'elle est en relation particulièrement étroite. Sa place, en effet, est presque toujours indiquée sur les rhytons (vases en terre cuite) à forme de taureau. L'association de l'arme et du taureau figure celle de la force et de l'instinct. Le taureau passe pour être le seul animal dont l'agressivité n'est pas déclenchée seulement par la faim ou par la peur.

Cette interprétation séduisante a le mérite d'ancrer solidement la légende grecque du Minotaure au sein de la plus monumentale des réalisations de l'architecture minoenne et de correspondre à certains aspects de cette civilisation.

 

« les brumes des légendes se soient épaissies autour de la personne mythique d'un seul Minos, concentrant ur une grande figure pseudo-historique les traits de toute une époque.
Depuis le temps de Thucydide et de Xénophon, cette image, sage et puissante, d'un législateur plus que d'un tyran, se tient sur le seuil de l'histoire grecque, pour symboliser l'intime contenu d'une tradition inspirée par l'ordre et le droit, par la réglementation constitutionnelle de l'État et par la discipline de la religion. Elle est, comme dit encore Curtius, « la matrice de cette conception, par laquelle les Hellènes se distinguaient le plus nettement des non-Hellènes », môme si la civilisation minoenne fut moins « grecque » qu'on pourrait le penser; malgré cela, les Grecs s'approprièrent cette figure, dans leur ambition confuse de trouver un lointain et illustre éponyme à leur propre idéalité d'une ordonnance claire et juste
».
Paolo Santarcangeli. Le Livre Des Labyrinthes

Pourtant la religion minoenne différa des divinités « solaires » des grecs. Il n'y a en effet pas trace sur l'île de grands temples minoens élevés pour abriter les images des dieux du ciel et il est légitime de supposer que leur culte était plutôt tourné vers l'adoration des divinités chtoniennes, dont les signes évidents sont l'histoire du labyrinthe et du Minotaure, et en général, l'importance qu'avait pris chez eux le « culte » du Taureau. Dans ce culte les divinités féminines — et donc par nature « terrestres » et « secrètes » — avaient eu un rôle prédominant. Parmi elles, la mieux connue par les monuments est une déesse "maîtresse des bêtes féroces", Potnia Thêrôn, (qui deviendra Artémis chez les grecs) représentée en train de tuer ou de soumettre des bêtes fauves, ou bien armée pour la chasse.


Toute la civilisation crétois-égéenne est de plus dominée par la figure de la Grande Mère qui renvoie à un culte primitif qui aurait été universellement pratiqué à la fin de la préhistoire. Ce culte, dans lequel la figure de la femme tenait une grande place et revêtait une dimension sacrée, consistait essentiellement en une vénération de la Terre, de la fertilité et de la fécondité. On peut retrouver trace du culte de la Grande Mère jusqu'au paléolithique : elle est maitresse des profondeurs et des morts. Un rite célébrait la fertilité par l'union incestueuse de la grande mère et de son fils amant, rite conclu par le sacrifice de ce dernier ; tout ceci évoque le mythe de Pasiphaé et du Minotaure.

« Néanmoins, nous savons trop peu de choses sur le culte protohistorique de la Terre-Mère et sur les rites néolithiques liés au culte du Serpent, à l'intérieur de l'orbite des civilisations de l'Eurasie ; de même que nous ne savons que fort peu de choses sur les relations linguistiques et culturelles de la civilisation dite mégalithique. C'est pourquoi, — plus que les étymologies d'une aire linguistique limitée, ce qui sera utile, pour l'examen conjoint de l'abondant matériel dispersé, ce sera l'étude de cette grande conception de la fécondation du sein maternel de la Terre que l'on retrouve tout au long de l'arc de la pensée religieuse la plus ancienne. La matrice est le sanctuaire interne où demeure le principe de la vie; le sexe de la mère représente les portes du palais : les viscères emmêlées étant les cercles de remparts grâce auxquels le ventre maternel défend l'enfant qui va naître avant qu'il n'en franchisse le seuil pour entrer dans le monde hostile du macrocosme.

Celui qui traverse le labyrinthe, doit passer par les errements et les pièges de l'obscurité, pour vaincre la mort : de même que les Hébreux firent pendant sept jours le tour des remparts de Jéricho, et de même que les Achéens assiégèrent Troie pendant sept ans. C'est constamment que les labyrinthes « classiques » — des monnaies grecques aux constructions des Indes — ont sept circonvolutions ; ce qui, évidemment, ne peut être que l'expression d'une volonté précise. Les replis des viscères et les lignes tracées sur le foie sont un miroir microcosmique du mouvement des constellations célestes. Ce mouvement cosmique fut reproduit dans la danse, transposant dans la catégorie du temps la représentation spatiale Dans les profondeurs gît la représentation sous forme de mystère du grand ventre maternel et du labyrinthe dans lequel devra errer l'homme destiné à s'engager dans la vie. ». Paolo Santarcangeli. Le Livre Des Labyrinthes

 

L'origine crétoise du labyrinthe a cependant été âprement critiquée : sir A. Evans n'aurait jamais eu l'opportunité de fouiller le Labyrinthe proprement dit, et ses recherches se seraient cantonnées au palais du roi Minos et à une succession temporelle plus que spatiale de vastes séries de salles. Depuis lors, divers philologues ont contesté la dérivation du mot labyrinthos du nom de la hache (L'étymologie est impossible, car les Crétois désignaient par le terme de peleki cet objet rituel) ;ils se sont orientés vers diverses racines qui feraient du labyrinthe, étymologiquement tout au moins, un ensemble de galeries souterraines, sans aucun lien avec le palais knossien.


Par ailleurs, toujours en jouant sur l'étymologie et en accordant foi à Hérodote, les égyptologues invoquent le pharaon Amenemhat III, connu par les Grecs sous le nom de Labaris (ou lachares.), pour lui attribuer l'origine du mot. (Quoique nul ne peut vraiment trancher sur l'antériorité du labyrinthe égyptien par rapport au dédale crétois,). L'immense temple funéraire qui fut construit à côté de la pyramide de ce souverain, à Hawara(Medina El Fayoun) fut, selon Hérodote, le plus ancien labyrinthe jamais construit, et aurait inspiré Dédale. Strabon, auteur grec du début du I° siècle après Jésus Christ, considérait que le temple funéraire d'Amenemhat III était la huitième merveille du monde. Il est établi que, dans le cas spécifique de Amenemhet III, la pyramide qui en contenait le corps avait réellement un plan labyrinthique, avec des impasses remplies de pierres, pour suggérer aux violateurs que le vrai passage était dans cette direction : sans parler des fausses portes, des circuits fermés par des blocs de granit, etc. Or, l'an 2000 avant Jésus-Christ est précisément l'époque où l'on peut constater d'étroites relations d'échange entre la civilisation égyptienne et la civilisation Crétoise; les premiers architectes minoens étaient contemporains ou de peu postérieurs aux architectes égyptiens du labyrinthe de Hawara, du temple du Sphinx, des colonnades et des murailles de la XIe dynastie à Dzir-el-Bahari.

 

« Ils décidèrent aussi de laisser un monument commun, et après que fut prise cette décision, ils firent construire un labyrinthe1, un peu au-dessus du lac Meri, situé à peu près à la hauteur de la ville dite des crocodiles2; c'est lui que je vis; il est au-dessus de toute description. En effet, si on mettait ensemble les murs et tous les autres monuments édifiés par les Grecs, ils seraient encore inférieurs à celui-ci en ce qui concerne les travaux et les dépenses. Et pourtant le temple d'Éphèse et celui de Samos sont dignes d'être conservés dans la mémoire des hommes. Certes, les pyramides aussi étaient supérieures à tout commentaire et chacune d'elles capable de supporter la comparaison avec de nombreux ouvrages grecs même importants, mais le labyrinthe dépasse même les pyramides.

I

l comprend douze cours couvertes, les portes se faisant face, six tournées vers Borée, six vers Notus, contiguës, et un même mur les entoure de l'extérieur. A l'intérieur il y a une double série de salles, les unes souterraines, les autres édifiées au-dessus des premières, au nombre de 3 ooo, 15oo à chaque étage. J'ai moi-même vu et parcouru les salles supérieures, et j'en parle après les avoir vues en personne; les salles souterraines au contraire, j'en ai eu connaissance à travers des récits. En effet, les personnes qui ont la charge de l'édifice ne voulurent absolument pas me les montrer, disant qu'il y avait là les tombes des rois qui firent construire ce labyrinthe et celles des crocodiles sacrés.

Quant aux salles du bas, j'en parle par ouï-dire, mais celles du haut je les ai vues moi-même, et elles sont plus grandes que les ouvrages courants : les passages à travers les salles et les détours à travers les cours, qui sont très enchevêtrés, causent une infinie stupeur à ceux qui, depuis les cours passent dans les salles, et des salles aux portiques, et des portiques dans d'autres salles et des salles dans d'autres portiques. La couverture de toutes ces constructions est de pierre de même que les murs, et les murs sont couverts de figures sculptées et chaque cour est entourée de colonnes de pierres blanches jointes de la meilleure façon. A côté de l'angle terminal du labyrinthe se trouve une pyramide de quarante orgies, sur laquelle sont sculptées de grandes figures, et jusqu'à elle on a construit une route souterraine.

Mais plus merveilleux encore que ce labyrinthe est le lac dit de Meri, près duquel est construit ce labyrinthe »...Hérodote. Histoires.

 

Les recherches archéologiques ont leur importance mais ne peuvent épuiser le sujet : le labyrinthe ne se réduit pas aux tracés géométriques des bâtisseurs de palais, de pyramides ou de cathédrales à propos desquels d'autres significations sont à décrypter. Virgile parlait d'un labyrinthe dessiné sur la porte de l'antre de la Sibylle de Cumes. La Grèce, la Chine, l'Egypte le montrent aussi. Associé à la caverne et au voyage initiatique, au mandala, à la spirale, à la tresse, à la protection et la défense des cités et des demeures, à des rituels, à la danse, le labyrinthe nous parle de voyage, de quête, de métamorphose.

La quête, la recherche, la pensée et les savoirs qu'elles produisent se présentent comme labyrinthes. . Dès lors qu'on étudie un aspect du réel, on perd ses repères à la poursuite du sens. Qui veut savoir commence par découvrir que ses convictions préconçues ne reposent que sur des illusions. Et, pour sortir du labyrinthe, il faudrait distinguer à coup sûr la perception de l'hallucination mais en même temps respecter les pouvoirs du rêve, du merveilleux de l'imaginaire. Beaucoup de labyrinthes comportent un objet symbolique significatif de la quête de la pensée : Souvent, planté au centre, un miroir attend le voyageur et lui réfléchit son image ( comme le miroir chinois, sur son envers, le tracé d'un labyrinthe de bronze). Peut-être, au lieu de ce tracé, montre-t-il un autre labyrinthe. Le leurre est-il en deçà ou au-delà du miroir ?


On peut citer deux exemples où le labyrinthe et ses miroirs symbolisent la quête infinie d'un savoir peut être « insensé »

Ainsi la Bibliothèque De Babel de Jorge Luis Borges :

 

« L'univers (que d'autres appellent la Bibliothèque) se compose d'un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d'aération bordés par des balustrades très basses. De chacun de ces hexagones on aperçoit les étages inférieurs et supérieurs, interminablement. La distribution des galeries est invariable. Vingt longues étagères, à raison de cinq par côté, couvrent tous les murs moins deux ; leur hauteur, qui est celle des étages eux-mêmes, ne dépasse guère la taille d'un bibliothécaire normalement constitué. Chacun des pans libres donne sur un couloir étroit, lequel débouche sur une autre galerie, identique à la première et à toutes. A droite et à gauche du couloir il y a deux cabinets minuscules. L'un permet de dormir debout ; l'autre de satisfaire les besoins fécaux. A proximité passe l'escalier en colimaçon, qui s'abîme et s'élève à perte de vue. Dans le couloir il y a une glace, qui double fidèlement les apparences. Les hommes en tirent conclusion que laBibliothèque n'est pas infinie; si elle l'était réellement, à quoi bon cette duplication illusoire ? Pour ma part, je préfère rêver que ces surfaces polies sont là pour figurer l'infini et pour le promettre... Des sortes de fruits sphériques appelés lampes assurent l'éclairage. Au nombre de deux par hexagone et placés transversalement, ces globes émettent une lumière insuffisante, incessante. »

 

Dans le Nom De La Rose, d'Umberto Eco, une abbaye médiévale protège le savoir passé que recopient inlassablement des moines, à l'heure où un nouvel univers intellectuel se profile, peu avant la découverte de l'imprimerie. D'où, L'Edifice, une immense bibliothèque-forteresse octogonale, doublée d'un labyrinthe intérieur…Guillaume De Baskerville y pénètre. avec son disciple Adso à la recherche d'un livre interdit et meurtrier(le savoir tue).S'aidant d'un cryptogramme(le héros sorte de moine policier est un grand lecteur de signes plutôt que d'une vérité dogmatique).ils parviennent, après bien des détours, des erreurs et des méthodes vaines dans une pièce où Adso hurle de terreur à la vue d'un monstre surgissant soudain : il s'agit en fait d'un miroir destiné à effrayer un intrus en lui renvoyant son image déformée. Le jeu des symboles ne s'arrête pas là. Le cryptogramme indique que la pièce secrète où se trouve le livre, est à chercher derrière une idole(IDOLON).les deux protagonistes se perdent dans la quête infructueuse de l'idole.. Tout s'éclairera quand guillaume comprendra bien plus tard l'étymologie grecque, elle-même labyrinthique. Idolon signifie à la fois idole, image et miroir…la vérité se cache donc derrière le miroir quand on s'est dépris des images et des idoles.

   

Comme le montre l'exemple précédent la recherche étymologique n'est jamais vaine et là les hypothèses ne manquent pas. Poursuive l'origine du nom renvoie à l'origine des mythes à la nature des rites qui ont pu donner naissance à l'archétype.

Si l'on rejette l'étymologie labrys, (surtout parce qu'il semble qu'à l'époque de la construction probable du labyrinthe, « hache » ne se disait pas en Crète labrys, mais « peleky) il se présente de nombreuses autres hypothèses possibles : cave, mine, sentier caillouteux, pierre, roche : le groupe autour de la racine Labur indiquait à l'origine des pierres, des ustensiles de pierres et aussi des caves et des galeries: à partir de là se seraient formées les deux désignations, l'une évoluant vers labrys, la double hache comme symbole divin, et l'autre vers laura, chemin souterrain ou galerie. Dès lors, le labyrinthe serait la caverne sournoise pleine de gouffres et de passes dangereuses, avec ses rétrécissements, ses salles vastes et solennelles, ses boyaux où l'écho se répercute sinistrement.


On peut aussi citer labirion, galerie creusée dans la terre par la taupe. ».Kafka en fera une nouvelle le Terrier dans laquelle le narrateur, une sorte de taupe qui vit dans la terreur du monde extérieur, construit un terrier immense, une sorte de royaume souterrain composé de dizaines de galeries, long de plusieurs centaines de mètres, et protégé comme une place forte. « Mais le plus beau, dans mon terrier, c'est son silence. Silence trompeur, cependant; Il peut se briser d'un seul coup : alors tout sera terminé. » 

 


Dispositif scenique pour le Terrier

(A suivre)