Faire sa déclaration

Publié le 09 mai 2013 par Rolandlabregere

La citoyenneté s’inscrit en actes. La déclaration de revenus, rituel printanier, revient avec la régularité métronomique d’une comète annuelle. Elle se caractérise par le fait de transmettre l’état de sa situation en vue de permettre le recouvrement de l’impôt. La taille de l’assiette attise la voracité de l’Etat préleveur. En 2013, selon Le Parisien, 36,44 millions de contribuables en France remplissent une déclaration. 45% des déclarants paient l'impôt sur le revenu. Faire sa déclaration s’impose comme la mise en actes de l’aveu des résultats, d’une situation et de leurs évolutions. Marié, divorcé, pacsé, salarié, primé, le citoyen offre la transparence de son état. Tout oubli peut entraîner une sanction. Ce strip-tease social réunit les contribuables dans un exercice de consentement qui a pour vertu de souligner l’appartenance à une communauté.

Les primo-déclarants atteignent par la déclaration un nouvel espace du territoire de la citoyenneté. Pour ces néo-imposables, la déclaration est une assignation. Elle valide le ticket d’entrée dans la vie adulte. Cet accès est-il à la hauteur de l’effort produit par le déclarant ? Comme l’élève qui forge ses apprentissages sociaux en se confrontant à  l’exemplarité de l’adulte, le contribuable débutant, citoyen en voie d’accéder à de nouvelles responsabilités, est en droit de réclamer des responsables de la vie publique des attitudes de probité et de loyauté. Celles-ci sont aujourd’hui en berne. Ce n’est pas du côté des gestionnaires de la vie publique que la compréhension de l’effort fiscal peut constituer un marqueur de la citoyenneté. En effet, de quelque côté que l’on puisse regarder, les repères de la citoyenneté apparaissent de moins en moins visibles, lisibles. L’insertion professionnelle n’est accessible qu’aux happy few, héritiers des reliefs des Trente glorieuses. Les 150 000 jeunes qui quittent chaque année le système scolaire sans qualification ni formation en témoignent. L’accès au permis de conduire, rite qui ouvre à l’autonomie et à la mobilité et à une forme de vie bonne, apparaît comme l’un des plus fermés des pays de l’Europe de l’ouest. Pour des très nombreux postulants, il s’apparente à un rite censitaire. La déclaration de revenus, parce qu’elle est une obligation inhérente à la condition citoyenne, revêt un caractère particulier. Elle réserve des chausse-trapes qui évoluent d’une année à l’autre. En ce sens, elle reproduit chaque année la dimension initiatique de la première fois tout en gardant une part de solennité. Elle nourrit les conversations, permet d’échafauder des hypothèses et entre-ouvre la porte des calculs et des stratégies.

Toute déclaration, quelle qu'elle soit, est une prise de risque. Devant le formulaire papier ou celui figurant sur l’écran de l’ordinateur, le citoyen a une obligation de résultat. Il faut savoir achever sa déclaration. Que dirait le représentant de l’Etat à un contribuable émotif, intimidé pour lequel il serait diagnostiqué une incapacité à boucler dans les délais sa déclaration ? La déclaration de revenus relève d’une passion froide. Faire sa déclaration, faire une déclaration, sont des postures qui rappellent qu’il n’y a pas de saison pour les feux de l’amour. Le risque n’est-il pas dans le retour de flamme ?