La tentation des paradoxes ou le triomphe de l’oxymore

Publié le 06 juin 2013 par Rolandlabregere

Dans une intervention télévisée au mois de mars dernier, François Hollande se flattait d’entretenir « une tension amicale » avec l’Allemagne. Depuis cette remarque, le président a choisi la clarification en ce qui concerne les relations franco-germaniques. N’empêche, cette formule discrète et bon enfant n’en souligne pas moins que le discours public s’efforce de se montrer sensible à la force des paradoxes quant à l’expression des arrière-pensées.

Encore un oxymore démasqué dira-t-on par habitude. Plus que jamais cette figure que les poètes ont annexé les premiers à leur viatique, rejoints plus tard par les gens de la publicité, colle parfaitement à l’air du temps. L’oxymore crée une tension entre deux principes qui tirent chacun de leur côté. Cela lui vaut d’avoir la capacité à restituer la complexité des situations. Les termes mis en face à face invitent le lecteur ou l’auditeur à accéder à une signification nouvelle. La force de suggestion est extrême. Certains ouvrages doivent leur succès à la puissance évocatrice de leur titre. Un merveilleux malheur, de Boris Cyrulnik, montre comment des enfants arrivent à se sortir des pires malheurs et deviennent des adultes heureux. Aucune catégorie de discours n'échappe aujourd'hui au choix de l'oxymore pour singulariser la pensée.

Actif dans toutes les formes de la communication, l’oxymore s’efforce d’associer les oppositions, de réunir les contraires. C’est toute la société qui est désormais sous l’influence de cette figure de style. En témoigne le débat qui a occupé les gazettes au moment du printemps maussade sur la question du supposé désir des français d’un gouvernement d’union nationale. Les sondages ont vanté les mérites d’un gouvernement naturellement efficace puisqu’il associerait les bonnes figures de la droite et de la gauche. Une telle construction a chauffé les esprits qui se sont mis à rêver d’un gouvernement libéral social, favorable à une austérité indolore, prônant une rigueur mesurée. On le voit, le recours excessif à l’oxymore brouille les repères et ne permet pas d’afficher des orientations tangibles. Les vicissitudes du statut des auto-entrepreneurs en est la dernière illustration. Le couac est la traduction publique de la communication qui fonctionne au tout oxymore. La presse a parlé de valse-hésitation.

Il est difficile d’en finir avec cette figure qui génère sans cesse de nouveaux avatars. Lui avoir consacré plusieurs billets ne signifie pas avoir fait le tour des questions que sa présence suscite dans des messages aux thématiques variées.  http://rolandlabregere.blog.lemonde.fr/2012/07/03/generation-oxymore/ ; http://rolandlabregere.blog.lemonde.fr/2012/01/19/oxymore-encore-oxymore-toujours/ A chaque fois, l’oxymore se pare d’une fonction différente.

Le programme de lettres des BTS de l’Education nationale a pour thème une Opulente légèreté. Cet oxymore tient du baroque classique ! Il s’impose comme une invitation à rechercher en quoi selon la proposition de Calderon La vie est un songe. Les enseignants ne devraient pas manquer de dénicher des auteurs oubliés dont l’opulence ne se mesure pas au volume de l’œuvre ou des auteurs où cette vertu fait l’œuvre, tel Shakespeare dont les comédies associent subtilement les marques opulentes du style à la légèreté des propos. L’insoutenable légèreté de l’être, vue par Kundera ne dépareillerait pas dans un palmarès désordonné d’œuvres remarquables. Pour présenter la réédition prochaine de l'oeuvre de Guillaume Dustan, «expérimentateur de formes, écrivain sans style», Le Monde (31/05/2013) évoque  «un style pauvre, d'une platitude orgeuilleuse».

Le magazine Le Point (24/05/2013) voit  « une tranquillité fébrile » traverser le dernier  album de Jean-Louis Murat, Toboggan, qu’il faudrait comprendre comme un « doux rempart à la vulgarité ambiante qui hérisse l'artiste ». Francis Marmande, plume toujours chaleureuse du jazz, rapporte (Le Monde  25/05/2013) avec un vibrant tempo comment la rencontre inédite entre le trio Ebène et Michel Portal fut « un feu d’artifice d’improvisations fignolées ». La prestation de Portal est à la fois « grande leçon, superbe rencontre, vraie conversation ». Marmande, sous le choc, voit en lui « un juvénile vétéran ». C’est, pour qui connaît la force de Portal à se livrer à des « improvisations pures », une annotation qui est au-delà du compliment.

Les jeux sérieux, nés serious games, sont destinés à faciliter certains apprentissages par le recours à une pédagogie adaptée aux destinataires. Si la vie n’est pas tout à fait un songe, elle peut être malgré tout une partie de plaisir.

Au moment du conflit d'ArcelorMittal à Florange, l'humoriste Guy Bedos venu à la rencontre des salariés (12/03/2012) avait suggéré à ceux-ci une attitude de « fermeté douce » pour obtenir le redémarrage des hauts-fourneaux de l’aciérie.

Dans ce contexte d’abondance d’oxymores, l’appel de Jean-François Copé « à faire preuve de modération et de sang-froid » (Le Monde.fr 31/05/2013) en a surpris plus d’un. Décidemment, l’UMP peine à jeter aux orties le culte du chef. Copé a-t-il commis un oxymore sans le vouloir, une sorte de lapsus paradoxal, un oxymorus révélateur ? Les puristes de la rhétorique avanceront à grands cris que l’appel de Jean-François Copé ne peut en aucune manière être qualifié d’oxymore. Il faut se rendre à leur expertise. L’oxymore est en attente. L’intéressé s’adresse aux candidats des Primaires de l’UMP. Ce sont eux qui doivent faire preuve de modération. C’est le mesuré Copé qui le demande. La blogosphère qui s’est gaussée avec gourmandise de cette délicate remarque l’a bien compris ainsi. Le chef de l’UMP ne parle pas de son action ni de lui-même. Il y aurait oxymore si la presse titrait Copé le modéré. Il va falloir attendre. Un peu ?