La croissance aux USA, c'est fini ?

Publié le 19 août 2013 par Copeau @Contrepoints

À cause de l'épuisement des facteurs de productivité et confrontée à des « vents contraires », l'économie américaine pourrait bien stagner dans les années à venir. À moins qu'elle profite des potentiels de croissance des innovations.
Par Ronald Bailey, depuis les États-Unis.

Une récente étude provocatrice du National Bureau of Research rédigée par Robert Gordon, économiste à la Northwestern University, est déprimante. Gordon explique qu’au cours du siècle qui débute, la croissance économique américaine pourrait passer des 2% qu’elle conservait en moyenne depuis ces dernières 150 années à moins de 0,2% par an. Pour lui, la croissance va ralentir à cause de l’épuisement des stimulants de la productivité des trois révolutions industrielles successives, à savoir la vapeur, l'électricité/la combustion interne… et l'internet. Comme si cela n’était pas suffisamment lugubre, Gordon identifie six « vents contraires » qui vont plomber la croissance américaine davantage encore. Ces facteurs comprennent une population vieillissante, un système éducatif faiblissant, l’accroissement des inégalités de revenus, la concurrence due à la mondialisation, des régulations étouffantes, le tout surplombé par un État obèse et la dette des consommateurs.

Il n’est pas question de faire de la croissance économique que nous tenions pour acquise dans le monde développé un accident de l’histoire. Gordon montre qu’entre 1300 et 1700, le PIB par habitant au Royaume-Uni s’est élevé à 0,2% par an. Concrètement, à l’époque d’Edward Longshanks (1237-1307), le PIB par habitant moyen en Angleterre était de 1150 dollars selon les critères d’aujourd’hui. Vers 1800, cela a triplé pour atteindre 3450 dollars par habitant. Il a ensuite encore doublé pour atteindre environ 6350 dollars peu après le tournant du vingtième siècle. Au début de celui-ci, les États-Unis ont supplanté le Royaume-Uni en tant que leader de la productivité mondiale, et son PIB annuel per capita a doublé une première fois entre 1929 et 1957, passant de 8000 à 16000 dollars, et une deuxième fois en 1988 pour atteindre 32000 dollars.

Doubler le PIB per capita des États-Unis au cours des 30 ans suivant 1988 aurait impliqué une croissance annuelle de 2,35% (en mettant de côté les complications comme la croissance de population). Au lieu de ça, le PIB per capita américain n’a progressé que de 1,6% par an depuis 1988. À ce rythme, le PIB per capita ne dépassera pas 64000 dollars jusqu’en 2031. Actuellement, le PIB per capita américain est d’environ 47000 dollars, ce qui veut dire que pour le doubler sur sa base de 1988 pour atteindre 64000 dollars en 2018 supposerait une croissance annuelle de 5,35% ces six prochaines années.

Bonne chance pour y arriver ! Un tel rythme serait trois fois plus rapide que celui de la progression du PIB par habitant réellement enregistrée aux États-Unis depuis 1988. Gardez à l’esprit que depuis 1970, la seule croissance annuelle de PIB par habitant n’a dépassé 5% qu’une seule fois, en 1984 avec 6,26%. Même durant le grand boum économique des années 90, ledit PIB n’est monté au-dessus de 3% qu’en 1997, 1998 et 1999. Plus de mauvaises nouvelles encore : la croissance du PIB par habitant de 2001 à 2010 était de 0,62%. À ce rythme, il faudrait encore cinquante ans pour que le PIB américain moyen d’aujourd’hui s’élève de 47000 à 64000 dollars.

Gordon souligne que les différentes technologies associées aux trois révolutions industrielles ont considérablement augmenté la productivité du travail. De ce fait, pour la première fois dans toute l’histoire de l’humanité, le peuple a pu faire l’expérience de voir son revenu doubler au cours de son existence. Un progrès aussi atypique a permis à des centaines de millions de personnes d’échapper à la pauvreté abjecte qui a longtemps constitué le lot commun de l’humanité.

La manière dont la technologie appuie la croissance économique et plus généralement l’élévation de la richesse et du bien-être mérite d’être rappelée. En inventant de nouvelles manières de faire des trains et des bateaux plus puissants, la révolution de la vapeur a considérablement abaissé le temps et les coûts de transport. L'essor de l’électricité  comme le moteur à combustion interne ont complètement transformé le travail comme la vie de famille. L’adoption généralisée de la tuyauterie dans les maisons et l’accès à l’eau potable ont amélioré la santé et ont annoncé l’augmentation soudaine de la durée de vie moyenne. Gordon écrit qu’une enquête de 1886 en Caroline du Nord estimait qu’une femme au foyer devait marcher environ 237 km par an pour transporter environ 35 tonnes d’eau.

La disponibilité de l’électricité a rendu le foyer et le travail plus agréables et plus faciles. Les voitures, les camions et les tracteurs ont éliminé les coûts liés aux animaux de trait, et la chimie moderne a inventé toute sorte de nouveaux produits pratiques disponibles. Les communications et les loisirs sont devenus moins chers et plus accessibles avec l’invention du téléphone, du phonographe, de la radio et du cinéma. Mais de tels gains n’étaient pas indéfinis. Gordon écrit que « la croissance de productivité (output par heure) a ralenti notablement après 1970. Si cela semblait déconcertant à l’époque, il semble de plus en plus clair que les "Grandes Inventions" dont on ne bénéficie qu’une fois – ainsi que leurs dérivés – se sont produites et ne reviendront pas. Les rendements se sont faits décroissants. »

Qu’en est-il de la révolution des communications, de l’analyse de données et de la connectivité conduite par l’essor des ordinateurs et d’internet ? Gordon concède qu’elle a aidé la productivité pendant un moment mais qu’elle souffre tout autant de rendements décroissants, et que la dernière décennie a rendu évident que « l’ère où les ordinateurs remplaçaient le travail des hommes est révolue ». Tout en reconnaissant que « personne ne devrait tomber dans le piège consistant à prophétiser la fin de l’innovation », Gordon ne prévoit aucune nouvelle révolution industrielle capable de stimuler avec force la productivité au travail et d’impulser un regain de croissance du PIB par habitant.

Comme si tout cela n’était pas assez déprimant, il reste encore la demie douzaine de « vents contraires » qui lui font croire que le progrès à terme est virtuellement impossible. Le premier d’entre eux énonce que le bénéfice apporté par l’entrée massive des femmes sur le marché du travail a été épuisé. Il a augmenté le nombre d’heures travaillées et permis une croissance plus rapide du PIB par habitant que le nombre d’output par heure. Maintenant les baby-boomers retraités sont en train de renverser la tendance. Une manière de répondre à ce problème serait de reculer l’âge de la retraite. Après tout, en 1950, l’individu moyen de 65 ans avait une chance sur deux de vivre encore 14 ans, alors qu’aujourd’hui l’espérance de vie est montée à 19 ans.

Quel est le second « vent contraire » ? Les réalisations éducatives des États-Unis ont atteint leur plateau il y a vingt ans et les étudiants des autres nations développées sont en train de déclasser les Américains. L’éducation joue un rôle essentiel dans l’augmentation de productivité et des revenus. Par exemple, le revenu hebdomadaire des Américains titulaires d’un bachelor [correspondant au niveau licence, NdT] est juste un peu moins du double que celui des diplômés du secondaire. Retaper nos écoles publiques moribondes s’est révélé pratiquement impossible, même si la compétition émergente des écoles conventionnées et de l’école à domicile accompagnées des innovations de l’e-learning permet à plus d’Américains d’échapper à la médiocrité éducative imposée par l’Etat.

Le troisième « vent contraire » de Gordon est l’essor de l’inégalité. Il est inquiet de voir que la croissance de revenus de la famille médiane a été plus lente que la croissance du PIB par habitant. De 1993 à 2008, les revenus moyens des foyers ont grimpé à 1,3% par an, mais pour 99% des familles américaines de base l’augmentation annuelle n’a été que de seulement 0,75%. Si les revenus stagnent pour une partie non négligeable de la population, celle-ci consomme moins, ce qui ralentit la croissance au bout du compte. Gordon explique que les inégalités à l’intérieur des frontières sont aggravées par le « vent contraire » de la mondialisation qui permet à une main d’œuvre étrangère bon marché de déclasser les Américains. Toutefois au cours du siècle à venir, la force de ce « vent contraire » va tendre à diminuer en même temps que les salaires dans le monde convergeront (en devenant plus riches grâce à l’échange, les pays tendront à payer leurs travailleurs de la même manière). À propos de la discussion sur la montée des inégalités dans la répartition absolue des revenus, la mobilité économique, c’est-à-dire la capacité à passer d’un groupe de revenus à un autre supérieur, n’a pas changé depuis les quarante ou cinquante dernières années.

Le cinquième « vent contraire » selon Gordon met en relation règlementation et production d’énergie. Les règlementations en matière environnementale et les restrictions d’énergie stimulent les coûts de production et pèsent sur la consommation. Bien que la santé et d’autres bénéfices soient tirés de certaines règlementations, les estimations du fardeau économique de l’État régulateur vont de l’estimation basse de 67 milliards de dollars faite par l’administration Obama à l'estimation de 1800 milliards de dollars par an faite par le Free Market Competitive Enterprise Institute.

Le dernier « vent contraire » de Gordon porte sur l’État et la gueule de bois de la dette privée qui peuvent peser sur les investissements et la consommation à venir. Pour donner une idée de l’ampleur du problème, gardez à l’esprit que la dette publique actuelle est de plus de 16 000 milliards de dollars, ce qui est en gros la taille de notre économie. Selon le Free Market National Center for Policy Analysis, le passif non capitalisé du gouvernement fédéral s’élève à 84 000 milliards. Une dette aussi excessive a des effets négatifs palpables sur la croissance économique. Comme l’ont montré les économistes Carmen Reinhart, Vincent Reinhart et Kenneth Rogoff, quand la dette de l’État excède 90% du PIB pendant cinq ans ou plus, la croissance économique future se réduit de 1,2 points de pourcentage par an pour plus de deux décennies.

En un sens, Gordon se fait l’écho de certaines inquiétudes formulées par l’économiste Mancur Olson dans The rise and decline of Nations (1982). Olson a avancé que la stagnation économique, voire le déclin, trouvaient leur origine dans la capture réglementaire d’un pays par de puissants lobbys, des capitalistes de connivence si vous préférez, qui en utilisent les ressorts pour entraver les compétiteurs au détriment de l’efficacité économique. L’historien économique et collègue de Gordon à la Northwestern University Joel Mockyr exprime des inquiétudes semblables dans son remarquable The gift of Athena : Historical Origins of the Knowledge Economy (2002). Mockyr avance que « Tôt ou tard quelle que soit la société, le progrès technologique doit s’enrayer en raison de la transformation des forces qui ont soutenu l’innovation en groupes d’intérêts particuliers. Il conclut en affirmant que : « d’une manière purement dialectique, le progrès technologique crée les forces qui finalement le détruiront ». »

Pour chiffrer à quel point la croissance économique espérée risque d’être faible, Gordon soustrait l’effet de ses « vents contraires » du 1,8% de moyenne annuelle de croissance du PIB par habitant entre 1987 et 2007. Le lugubre résultat est de tout juste 0,2% de croissance. Gordon admet en dernière instance que ce symbole de 0,2% « a été choisi comme 'valeur choc' comparable à la croissance du Royaume-Uni entre 1300 et 1700. » Il ajoute toutefois que « tout autre chiffre en dessous de 1% pourrait être retenu et représenterait un déclin de croissance de portée historique depuis le record américain des 150 dernières années de croissance annuelle à 2% en output par habitant. »

Ici l’analyse de Gordon échoue à repérer la véritable source d’une croissance économique fonctionnelle à trop se focaliser sur la technologie. Elle n’est pas le résultat des révolutions industrielles. Celles-ci comme la croissance sont plutôt des conséquences de la liberté, du relâchement des contraintes sociales, culturelles et économiques sur l’innovation et l’expérimentation. L’histoire enseigne que l’innovation technologique et la croissance émergent dans les nations dotées de droits de propriété solides, de la règle de droit, d’un gouvernement démocratique strictement encadré par le droit et de la liberté d’expression. Selon cette lecture de l’histoire, la principale raison qui fait que la révolution industrielle a eu lieu là où elle a eu lieu ne vient pas du fait que les Européens ou les Américains étaient plus intelligents que les gens d’ailleurs ou qu’ils avaient accès à plus de matière première. C’est parce qu’ils y parlaient relativement plus librement qu’ailleurs pour pouvoir expérimenter de nouvelles manières de tout faire.

Évidemment, il est possible pour les pays aux régimes autoritaires de croître un moment en copiant la technologie et les techniques managériales des pays libres : qu’on pense à la Chine contemporaine. Plus tôt qu’on ne le croit, sa croissance va ralentir brutalement si elle ne libéralise pas virtuellement tous les aspects de sa vie économique et culturelle. En dépit de la frénésie de la croissance économique en Chine et de l’essor du pays en tant que deuxième plus grande économie de la planète, il y a encore du chemin à parcourir. Ses travailleurs produisent chaque année un cinquième de ce que produisent les travailleurs américains.

Les États-Unis peuvent-ils éviter l’espèce de stagnation économique envisagée par Gordon et d’autres encore ? Sans devenir disciple du professeur Pangloss, la réponse la plus courte est oui. Au regard des innovations qui peuvent stimuler substantiellement la productivité et accroître le PIB par habitant, Gordon échoue à scruter profondément dans sa boule de cristal. Par exemple, l'impression 3D arrive (ou production par addition), par laquelle des pièces détachées et des équipements peuvent être faits à la demande. Le secteur des biotechnologies déborde d'innovations. La biologie s'est révélée plus dure à manipuler et à standardiser que bien des supporteurs (dont moi) l'avaient espéré, mais comme la révolution bio-informatique gagne de la vitesse, cela devrait changer. Les développements en biotechnologies et en biologie de synthèse vont augmenter la productivité des cultures, faire croître l'espérance de vie en bonne santé (soulageant ainsi potentiellement la pression qui pèse sur le passif non financé des soins de santé et des pensions), et fabriquer (c'est-à-dire faire pousser) une grande gamme de produits allant des tasses aux maisons. Et l'intelligence artificielle commence déjà à être intégrée dans toutes sortes d'objets et d'appareils de tous les jours (comme Siri sur votre iPhone). Avoir la capacité de calcul et la perspicacité de l’ordinateur d'IBM Watson (qui a gagné au jeu télé Jeopardy) sur votre téléphone ne peut que faire exploser votre productivité, de manières que nous ne pouvons même pas imaginer ou capturer avec les moyens de mesure existants.

Il se peut qu'aucune de ces « révolutions industrielles » naissantes ne génère une croissance annuelle de 2% du PIB par habitant. Néanmoins, entretenir – ou devrais-je dire restaurer ? – les institutions du marché libre concurrentiel va nous fournir les fondations essentielles pour un progrès économique et technologique continu dans le siècle qui débute.

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Article original publié en anglais sous le titre Is U.S. Economic Growth Over? le 16.10.2012 par la revue Reason.