Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

Publié le 21 août 2013 par Chatquilouche @chatquilouche

Les générations nées avec l’informatique grand public, c’est-à-dire tous ceux qui ont trente ans ou moins, les jeunes, mettons, ont un fonctionnement intellectuel qui marque une rupture sans doute radicale avec tout ce qui a précédé. Elles ont une certaine inventivité, mais pas de méthode, de l’intuition, mais pas d’attitude critique ou théorique. Elles fonctionnent par essais-erreurs, dans une forme de créativité assez proche, sans doute, de celle qu’on peut imaginer à l’origine de l’invention de l’agriculture.

Tâtonnante, intuitive, sans complexe et même joyeuse là où on devine celle des premiers agriculteurs, obstinée et marquée par le tragique de la nécessité, cette intelligence est préscientifique et j’ai bien peur qu’avec les encouragements complaisants dont on la bombarde, du côté des éducateurs et des médias, elle ne devienne et demeure irrémédiablement ascientifique.

La science et le goût du jour

L’empirisme et le bricolage ont certes leurs vertus, mais ils ont aussi leurs limites. Et au niveau de prévalence, qu’ils ont atteint aujourd’hui ils rendent impossible toute posture théorique. Parce qu’ils ne permettent pas à ceux qui les pratiquent de voir plus loin que le bout de leur nez collé au problème. D’autant plus que ces sémillantes improvisations se parent d’une aura jeune et contemporaine de débrayé, de facilité, d’aise, de bonhommie sans prétention alors que pour nous désormais tout théoricien se prend, au contraire, pour un autre et se montre guindé, austère, ennuyeux, vieux. Médiatiquement au moins, cette image prévaut dans tous les milieux, toutes les occupations : quiconque y manifeste quelque prétention, au sens d’ambition et de volonté, est aussitôt déconsidéré, sujet au lynchage symbolique qui est en train de devenir l’un des modes privilégiés de la vox populi, l’autre étant son extrême opposé, l’adulation. Mais nul penseur, nul artiste, nul créateur ou producteur exigeant n’atteint jamais de nos jours le statut d’idole, et si Einstein a réussi à devenir une vedette pop dont le portrait a orné les murs et les t-shirts des ados du monde entier, c’est plus par la langue qu’il semblait tirer facétieusement à toute autorité que par ses équations ou ses théories, encore qu’il ne soit pas sûr que le mot « relativité », compris dans le sens, évidemment erroné, de tout est relatif, donc tout est égal, tout est équivalent, n’y ait pas aussi contribué.

La technologie menace de submerger la science qui pourtant l’a fait naître. Déjà, en matière de science, moins c’est appliqué, moins prévisible est son utilité, et moins c’est susceptible d’être subventionné. Or une culture scientifique même rudimentaire sait à quel point les mathématiques, sans doute la plus abstraite et la moins immédiate de toutes les sciences, ont été décisives dans le développement de toutes les sciences, donc aussi à moyen terme de la technologie dont nous sommes friands au point d’en être esclaves sous plus d’un aspect. Une culture scientifique à peine plus profonde sait même pertinemment que ce pur langage a aussi un côté prédictif ou génératif qui lui a fait engendrer les plus imprévisibles retombées, les plus étonnantes applications, notamment l’informatique.

Il est vrai qu’il en est, hélas, de la culture scientifique comme de l’autre : c’est un terreau en voie de disparition. Et ici encore, la médiatisation de masse a fait des ravages, elle qui insiste sans cesse sur la simplicité, l’évidence, le « vrai » quand la science contemporaine nous révèle presque chaque jour à quel point la réalité est complexe et diverse, au point dans certaines branches de la science comme la physique quantique, d’être pratiquement inatteignable.

La technologie pensera pour vous

Les gouvernements encouragent bien plus la technologie, dont les effets sont plus immédiats et surtout plus visibles, que la science, plus lente, plus précautionneuse et jamais assurée d’être définitive, ou plutôt au contraire assurée de ne l’être jamais, par définition.

Or la technologie est désormais l’éducatrice des plus jeunes, pratiquement nés avec un cellulaire ou une tablette dans les mains. Dans une lettre récente au Devoir, un éducateur, comme bien de ses collègues, s’extasiait en arguant du fait que « contrairement à toutes les générations précédentes », les enfants d’âge préscolaire sont « en mesure de gérer et de manipuler leur propre environnement d’apprentissage » : « Ces enfants sont pour ainsi dire programmés pour contrôler leur destinée. » (Glenn O’Farrell, Le Devoir, 3 et 4 août 2013).

J’admire que cet optimiste pense que l’essai-erreur permette plus que l’esprit critique et un minimum de posture théorique de contrôler sa destinée. Et je m’étonne qu’il parle d’un « environnement d’apprentissage » propre à chaque enfant, sans penser un seul instant que cet environnement, même s’ils se l’approprient, comme on dit, est surtout le produit d’un fabricant particulier, dont l’appareil est bien autre chose qu’un simple outil complètement neutre : déjà, certains spécialistes de la cognition voient une différence capitale entre l’environnement Mac et l’environnement PC. Quiconque manie l’un ou l’autre sait bien que c’est une philosophie différente qui conditionne ces machines. Et compte tenu d’une part de l’importance de l’outil dans le développement de la psyché et de l’intelligence humaines, d’autre part de la plasticité de plus en plus démontrée du cerveau du bipède, on se prend à frémir de la confiance aveugle de toutes ces bonnes âmes que sont les pédagogues.

Car enfin n’oublient-ils pas un peu vite que là où un consensus social, certes sans cesse remis en question, mobile, mais plusieurs fois séculaire, avait défini les grands cadres de l’éducation et une façon, quand bien même grossière de découper conceptuellement le monde — je parle ici de la « petite école », pas de l’université — c’est désormais, s’il faut les en croire, un commerçant — certes à partir du travail de milliers d’ingénieurs et de concepteurs, dont certains sont des pédagogues — qui va les former pour répondre à une logique de l’efficacité et du profit plutôt qu’à l’ancestrale soif de découverte et de vérité, quand bien même faillible.

J’ai beau me forcer, je ne vois pas comment pourra se lever dans cet environnement un être libre et maître de son destin.

Et après ?

Dans un avant-propos à la seconde édition allemande de son L’ère des masses et le déclin de la civilisation (1952, 1954 pour la traduction française), l’homme politique et psychosociologue belge Henri de Man écrit : « la grégarisation n’est pas une maladie pour laquelle il faudrait découvrir une thérapeutique. Elle est la suite normale, logique, d’une évolution générale de la société sur laquelle on ne saurait revenir sans renoncer au machinisme, à l’économie industrialisée, à la forme démocratique de l’État. Il ne s’agit pas de prescrire à un malade le bon remède : il s’agit de lutter contre la dégénérescence d’un organisme dont nous sommes les cellules, en reconnaissant comme telles les forces susceptibles de renverser le sens de l’évolution présente et en leur venant en aide. Dans cette tâche les efforts individuels de résistance ne peuvent eux non plus s’exercer que par l’entremise de forces de masses. »

Tout est dit, me semble-t-il, et de façon plutôt prémonitoire. Mais ce qui surtout se trouve ici nettement souligné c’est que l’alternative à la liquidation totale de tout ce qu’on appelait jusqu’ici un être humain sera en quelque sorte homéopathique, la massification — ce que de Man appelle la grégarisation — trouvant son remède dans les masses elles-mêmes.

Peut-être est-ce cela qui est en train d’émerger dans les réseaux sociaux. C’est du moins ce que je me dis les jours d’optimisme. Mais à voir ce qui s’y déroule chaque jour en fait de massification (le viral et ses divers dérivés) et surtout le déluge de bêtise qui s’y déverse au nom de la liberté d’expression et du droit universel à prendre sa place, ma foi en l’avenir de l’humanité ne reste pas très ferme.

Et ma seule consolation, c’est de me dire que quoi qu’il arrive, je n’y serai assurément plus. À moins que les posthumains et leurs affidés ne soient parvenus à nous rendre immortels.

Dans ce cas-là, je crois que j’envisagerais sérieusement le suicide.

Jean-Pierre Vidal

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaires québécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtc,Ciel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)