[note de lecture] Matthieu Gosztola, "Rencontre avec Balthus" et "Rencontre avec Lucian Freud", par Antoine Emaz

Par Florence Trocmé

Deux livres d’aspects très différents : on connaît la belle petite collection « La Porte » dirigée par Yves Perrine, une plaquette d’une vingtaine de pages au format 14,5x10. Au contraire, le livre aux éditions des Vanneaux en impose d’abord par sa masse : 200 pages au format 24x16,5. Mais les deux titres se font nettement écho : deux « rencontres » avec des peintres, Balthus, Lucian Freud. Ces titres pourraient égarer le lecteur s’il songe au volume Rencontres avec Bram van Velde, de C. Juliet. Il ne s’agit pas du tout d’un entretien avec le peintre ou d’une visite de son atelier. Dans les deux livres, Balthus et Freud sont bien présents mais le poète s’émancipe de leur tutelle : sa poésie n’est pas du tout descriptive et aucun tableau n’est précisément nommé ou évoqué. 
Dans Rencontre avec Balthus, la construction est simple, en deux parties égales. Dans la première, le poète est au chevet d’une femme aimée (mère ?) à l’hôpital. Il y a beaucoup de tendresse et de douceur dans les gestes, dans l’attention du regard. La personne malade semble inconsciente : « Copeaux de lumière / Sur  le lit// Je les prends un à un / Avec ma pensée / Et referme doucement / La porte derrière moi / Après avoir déplié et posé / Ton si grand pull sur toi / Celui que tu aimais tant / Mais auquel tu ne fais / Plus jamais attention ». Le retournement s’opère au milieu du livre : « Tu as un désir je n’en reviens pas / Et je suis fou de joie // Tu me demandes / De ramener tes livres sur Balthus (…) que tu as un peu connu ». A partir de ce moment, la seconde partie du livre devient une sorte de méditation sur la peinture, sans jamais devenir une analyse de critique d’art. Il s’agirait plutôt d’un forme de sagesse, via la peinture : « Peindre pour / Faire tomber la vie dans la vie ». Ce livre est émouvant dans sa simplicité et son silence. 
 
Rencontre avec Lucian Freud
est un tout autre projet, plus ambitieux et plus surprenant dans sa forme, puisqu’il mêle poésie, théâtre, peinture, principalement, et la musique est aussi présente à plusieurs reprises. Vers un livre total, si on veut. Le sous-titre, « poème en un acte » indique le versant théâtral, et la didascalie initiale donne le décor, minimal : « Lucian Freud est assis sur une chaise en osier. C’est le crépuscule de son existence. Il est seul sur la scène. Des bouteilles d’alcool, vides pour la plupart, sont posées autour de lui (…) Au bout d’un long moment, s’avance vers lui un homme en costume orange étriqué entièrement ceint de lumière pâle. C’est une apparition. L’apparition s’arrête devant Lucian Freud et l’interroge. » (p.9) Le texte, le poème, est donc conçu comme un dialogue qui rappelle un peu la forme du dialogue avec confident dans le théâtre classique.  Car l’apparition joue un rôle minimal : elle ne pose que cinq brèves  questions au peintre, en tout et pour tout : pages 10-14-22-31-122. Le corps du texte  revient donc à un très long monologue de Lucian Freud. Mais je ne sais pas si l’on peut dire qu’il parle de sa peinture : aucune référence à telle ou telle toile, à tel ou tel modèle, à une question particulière de technique, aucune anecdote sur sa vie privée, aucun souvenir… Ce qui est en jeu, c’est davantage la peinture et plus précisément le rapport au corps nu et au visage.  
La peinture est aussi présente dans le livre par des reproductions de dessins, une bonne centaine. Mais on retrouve ici l’autonomie de Gosztola par rapport à son sujet puisque ce ne sont pas des reproductions d’œuvres de Lucian Freud mais des dessins du poète, qui ne sont pas figuratifs. Leur esthétique ferait plutôt penser à Pollock, Twombly, Klee… Ce qui le rapprocherait sans doute de  Lucian Freud, c’est une certaine tension nerveuse du geste, mais l’aspect labyrinthique et aéré n’a rien à voir avec la surcharge sombre des eaux-fortes de Freud. Je ne connaissais pas ce versant du travail de M. Gosztola ; c’est une découverte intéressante. 
Tout au long du livre, la forme poétique est unifiée : des séries de distiques en vers libres courts avec souvent un vers isolé en fin de séquence. On pourrait parler d’une sorte de lyrisme réflexif car s’il y a bien élan de langue et utilisation de figures comme l’anaphore pour relancer le poème de séquence en séquence (« les corps nus… », « le visage… »), il y a tout autant enjeu de pensée, vocabulaire abstrait et emploi des structures logiques pour la syntaxe. Mais il est vrai que cette « logique » tourne autant rationnellement que poétiquement. Il me faut citer un peu longuement une page pour faire saisir ce mouvement particulier qui anime le livre : « les visages/ quand le corps est nu//se tenant sur le versant le plus farouche/ de la nudité de l’être// n’ont aucun lien avec le poétique/ jamais// il s’agit pour eux/ d’être dans la poésie// c’est-à-dire dans la vérité/ du vivant// loin des atours du langage/ il s’agit d’être dans la pensée// la pensée n’est pas du langage/ c’est un seau de peinture blanche// que l’on renverse d’un coup/ très froide// sur le visage/ et qui ne s’en va pas// il s’agit/par conséquent// pour le visage/ quand le corps est nu// d’être avec le regard/ dans une forme de dureté// un implacable// il s’agit de se heurter/ à ce qui fait mal// chaque regard doit toucher le cœur/ mais non pas l’effleurer// le frôler/s’y enfoncer comme une écharde// une écharde de douceur/ et de lumière// voilà pourquoi/ chaque regard claque// comme une voile/ en plein vent// nous gardons le bruit du vent/ dans les entrailles// longtemps »(p.149). 
On pourrait dire que Matthieu Gosztola écrit ici un hymne à la peinture, mais au-delà c’est d’un hymne à la vie et à la poésie dont il s’agit : « pouvoir// exprimer cette vie/ qui nous excède de toutes parts » (p.144). D’où la longue et surprenante fin du livre avec une énumération de onze pages d’animaux les plus divers auxquels « Lucian Freud » se « colle ». Une arche de Noé,  la vie qui appareille ? 
Ce livre n’est pas seulement original, il est audacieux. 
[Antoine Emaz] 
 
Rencontre avec Balthus 
Editions La Porte (215 rue Moïse Bodhuin, 02000 Laon) 
20 pages 
3 ,75 € 
Rencontre avec Lucian Freud 
Editions des Vanneaux 
200 pages 
15€